{"id":6254,"date":"2018-02-05T11:18:00","date_gmt":"2018-02-05T10:18:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-faut-il-fermer-les-prisons\/"},"modified":"2023-06-23T23:13:40","modified_gmt":"2023-06-23T21:13:40","slug":"article-faut-il-fermer-les-prisons","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=6254","title":{"rendered":"Faut-il fermer les prisons ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">La prison ne souffre presque aucune remise en cause, malgr\u00e9 son impuissance \u00e0 prot\u00e9ger la soci\u00e9t\u00e9 et \u00e0 r\u00e9ins\u00e9rer criminels et d\u00e9linquants. Fermer les \u00e9tablissements p\u00e9nitentaires, plut\u00f4t que d\u2019en ouvrir de nouveaux ? Enqu\u00eate de f\u00e9vrier 2013.<\/p>\n<p><em>\u00ab Nos prisons sont pleines, mais vides de sens. \u00bb<\/em> L\u2019air de rien, cette petite phrase de Christiane Taubira a soulev\u00e9 un tabou. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, les critiques concernaient avant tout les conditions de d\u00e9tention. Le livre de V\u00e9ronique Vasseur, <em>M\u00e9decin chef \u00e0 la prison de la Sant\u00e9<\/em>, avait mis le feu aux poudres au tournant des ann\u00e9es 2000. Rapports parlementaires, condamnations de la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme, cr\u00e9ation d\u2019un contr\u00f4leur g\u00e9n\u00e9ral des prisons : les rebondissements se succ\u00e8dent. Reste que la prison continue d\u2019\u00eatre la peine de r\u00e9f\u00e9rence pour lutter contre la criminalit\u00e9 et la d\u00e9linquance. Nul n\u2019ose revenir l\u00e0-dessus. Quoique t\u00e9nue, une br\u00e8che a donc bel et bien \u00e9t\u00e9 ouverte par la garde des Sceaux. L\u2019\u00e9vidence carc\u00e9rale n\u2019est plus. Pour Christiane Taubira, <em>\u00ab le recours \u00e0 l\u2019incarc\u00e9ration doit \u00eatre limit\u00e9 aux situations qui l\u2019exigent strictement \u00bb<\/em>. Selon Gabriel Mouesca, ex-charg\u00e9 de mission prisons \u00e0 Emma\u00fcs, ce syst\u00e8me <em>\u00ab remplit bien le sens qui est le sien depuis 200 ans : faire mal aux auteurs de d\u00e9lits ou de crimes \u00bb<\/em>. Mais, pr\u00e9cise-t-il, <em>\u00ab la prison est vide de sens car les individus n\u2019en sortent pas r\u00e9ins\u00e9rables, contrairement \u00e0 ce que le code p\u00e9nal pr\u00e9voit \u00bb<\/em>. Un constat d\u2019\u00e9chec qui a d\u00e9bouch\u00e9 \u00e0 l\u2019automne dernier sur une circulaire. R\u00e9volutionnaire ? C\u2019est en tout cas l\u2019avis de l\u2019avocat Philippe Genain qui est intervenu en qualit\u00e9 de mod\u00e9rateur dans le cadre d\u2019une conf\u00e9rence autour de l\u2019abolition de la prison, organis\u00e9e par le barreau de Lyon, fin septembre [[\u00ab Faut-il abolir la prison ? \u00bb, conf\u00e9rence organis\u00e9e par le barreau de Lyon, le 28 septembre.]]. Il voit dans cette nouvelle politique p\u00e9nale le pr\u00e9sage d\u2019<em>\u00ab un changement de mentalit\u00e9s similaire \u00e0 celui qu\u2019a entra\u00een\u00e9 la loi Weil \u00bb<\/em>. De fait, se dessinent les contours d\u2019un nouveau logiciel de pens\u00e9e.<\/p>\n<h2>Changement de logique<\/h2>\n<p>De tous les minist\u00e8res en place depuis l\u2019\u00e9lection de Fran\u00e7ois Hollande, la<br \/>\nJustice est aujourd\u2019hui un des seuls \u00e0 trouver gr\u00e2ce aux yeux d\u2019un certain<br \/>\nnombre d\u2019intellectuels de gauche. La philosophe Fabienne Brug\u00e8re voit<br \/>\ndans la volont\u00e9 de mettre en place <em>\u00ab des proc\u00e9dures d\u2019accompagnement et de r\u00e9insertion autres que l\u2019incarc\u00e9ration \u00bb<\/em> l\u2019esquisse d\u2019un <em>\u00ab prendre soin des populations d\u00e9linquantes \u00bb<\/em>. C\u2019est, dit-elle, <em>\u00ab le seul minist\u00e8re o\u00f9 l\u2019on voit \u00e9merger cette possibilit\u00e9 \u00bb<\/em>. Le sociologue Yves Sintomer partage la m\u00eame impression : <em>\u00ab Alors que dans beaucoup d\u2019autres domaines politiques, on assiste \u00e0 des modifications \u00e0 la marge, sur la prison il y a un changement de paradigme. L\u2019id\u00e9e selon laquelle la solution pour lutter contre la d\u00e9linquance et la criminalit\u00e9 passe centralement par l\u2019emprisonnement est aujourd\u2019hui<br \/>\nquestionn\u00e9e par le minist\u00e8re de la Justice. \u00bb<\/em> M\u00eame s\u2019il nuance : <em>\u00ab J\u2019ai peur qu\u2019au-del\u00e0 de cette d\u00e9claration d\u2019intention, la concr\u00e9tisation ne soit pas \u00e0 la hauteur \u00bb<\/em> Laurent Mucchielli, sociologue sp\u00e9cialiste de la d\u00e9linquance, per\u00e7oit lui aussi <em>\u00ab des signes tr\u00e8s positifs au minist\u00e8re de la Justice \u00bb<\/em> [[<em>Mediapart<\/em>, \u00ab Pour bon nombre d\u2019intellectuels, la pr\u00e9sidence Holande manque d\u2019un grand r\u00e9cit \u00bb, par Jospeh Confavreux, 8 octobre 2012.]]. M\u00eame son de cloche du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une partie de la profession. Pour \u00c9velyne-Sire-Marin, ancienne pr\u00e9sidente du Syndicat de la magistrature (SM), <em>\u00ab Christiane Taubira va dans le bon sens. Elle privil\u00e9gie les alternatives \u00e0 l\u2019incarc\u00e9ration \u00bb<\/em>. Un a priori plut\u00f4t positif, donc. Selon Matthieu Bonduelle, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du SM et juge d\u2019instruction \u00e0 Bobigny, <em>\u00ab aborder la question des prisons sur le terrain mat\u00e9riel de la promiscuit\u00e9 ou de la salet\u00e9, voire m\u00eame sur celui des droits \u2013 au vote, \u00e0 la vie sexuelle, \u00e0 se r\u00e9unir et \u00e0 s\u2019associer, au travail \u2013 ne suffit pas \u00bb<\/em>. L\u2019heure du changement serait-elle arriv\u00e9e ? <em>\u00ab Avant, le discours de Fran\u00e7ois Hollande consistait \u00e0 dire qu\u2019il fallait rendre leur dignit\u00e9 aux d\u00e9tenus. Christiane Taubira va plus loin,<\/em> pr\u00e9cise-t-il. <em>Elle dit moins de d\u00e9tenus, moins de comparutions imm\u00e9diates, plus d\u2019am\u00e9nagements des peines. \u00bb<\/em> Une avanc\u00e9e qui \u00e9veille \u00e9galement l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019un observateur privil\u00e9gi\u00e9 tel que Gabriel Mouesca : <em>\u00ab La ministre a eu le courage de poser un constat d\u2019\u00e9chec. \u00bb<\/em> Un \u00e9chec qu\u2019il juge <em>\u00ab accablant au niveau du co\u00fbt humain, social et financier \u00bb<\/em>. Celui qui a pass\u00e9 dix-sept ans sous les verrous et publi\u00e9 un livre avec le docteur V\u00e9ronique Vasseur sur les politiques p\u00e9nales men\u00e9es depuis une d\u00e9cennie [[<em>\u00ab La prison doit changer, la prison va changer \u00bb, avait-il dit. \u00c9chec carc\u00e9ral : les quatre v\u00e9rit\u00e9s<\/em>, de Gabriel Mouesca et V\u00e9ronique Vasseur, \u00e9d. Flammarion.]] est cat\u00e9gorique : <em>\u00ab Il n\u2019y a pas un seul param\u00e8tre de lecture qui soit favorable au maintien de la prison. \u00bb<\/em><\/p>\n<h2>Inflation carc\u00e9rale<\/h2>\n<p>On a assist\u00e9, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, \u00e0 une inflation tant l\u00e9gislative que<br \/>\ncarc\u00e9rale. En dix ans, le nombre de condamnations prononc\u00e9es a augment\u00e9 de 16 % et le nombre de peines de prison a connu une hausse de 20 %. Les plus longues, autour de 20 ans et plus, ont presque doubl\u00e9, passant de 1 252 en 2000 \u00e0 2 291 en 2011. Et ni le programme de construction pour \u00e9largir le parc lanc\u00e9 sous la pr\u00e9sidence de Nicolas Sarkozy ni l\u2019augmentation des am\u00e9nagements de peines qui ont fait un bond de pr\u00e8s de 18 % l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re n\u2019ont enray\u00e9 ce processus. La population carc\u00e9rale qui s\u2019\u00e9levait \u00e0 52 000 d\u00e9tenus en 2000 atteint d\u00e9sormais le chiffre de 67 000 pour\u2026 57 000 places ! D\u2019o\u00f9 une surpopulation qui caract\u00e9rise les prisons fran\u00e7aises, avec des taux d\u2019occupation allant jusqu\u2019\u00e0 200 % dans certains \u00e9tablissements\u2026 La r\u00e8gle ? Une cellule de moins de 11 m\u00e8tres carr\u00e9s pour une seule personne. Entre 11 et 14 m\u00e8tres carr\u00e9s, deux d\u00e9tenus maximum. Mais la r\u00e9alit\u00e9 est tout autre. Bernard Bolze, fondateur de l\u2019Observatoire international des prisons, raconte l\u2019engorgement et ses effets en cascade : <em>\u00ab On voit parfois trois personnes dans une cellule o\u00f9 les W.C. ne sont pas s\u00e9par\u00e9s, o\u00f9 certains fument, o\u00f9 le ballon d\u2019eau chaude est insuffisant. Les parloirs sont raccourcis car il faut cavaler. C\u2019est toute<br \/>\nla vie qui devient impossible. \u00bb<\/em> Et quand les toilettes sont s\u00e9par\u00e9es, pr\u00e9cise Jean-Marie Delarue, contr\u00f4leur g\u00e9n\u00e9ral des lieux de privation de libert\u00e9, dans Les Cahiers de la s\u00e9curit\u00e9 [[\u00ab \u00c0 quoi sert la prison ? En qu\u00eate de prison r\u00e9publicaine, enqu\u00eate sur la prison contemporaine \u00bb, Cahiers de la s\u00e9curit\u00e9, n\u00b0 12, avril-juin 2010.]], <em>\u00ab c\u2019est par le biais de cloisons fragiles, dont beaucoup ne peuvent se fermer lorsqu\u2019on les utilise \u00bb<\/em>. Quid des \u00e9tablissements r\u00e9cents qui ont gagn\u00e9 en \u00ab confort \u00bb ? Omnipr\u00e9sence du b\u00e9ton, contacts quasi-inexistants entre les personnels et les d\u00e9tenus, quartiers ultra-s\u00e9curis\u00e9s\u2026 Les effets sont les m\u00eames, voire pires par certains aspects, que dans les prisons v\u00e9tustes. <em>\u00ab Dans ces nouvelles maisons d\u2019arr\u00eat ou centres de r\u00e9tention, l\u2019agressivit\u00e9 monte et, avec elle, la violence \u00bb<\/em>, constate Jean-Marie Delarue. L\u2019am\u00e9lioration des conditions de d\u00e9tention serait-elle juste un cache-mis\u00e8re ? <em>\u00ab Vous pouvez repeindre en rose fluo une cellule, \u00e7a ne changera rien au fait qu\u2019elle prive son occupant de sa dignit\u00e9 humaine \u00bb<\/em>, souligne Gabriel Mouesca. Le vrai probl\u00e8me ? Peut-\u00eatre bien notre mod\u00e8le lui-m\u00eame\u2026<\/p>\n<h2>La sanction des pauvres<\/h2>\n<p>Il est de plus en plus facile d\u2019aller en prison. Des voleuses de couches au G\u00e9ant Casino, des SDF prompts \u00e0 subtiliser des flasques de whisky, des chauffards abonn\u00e9s \u00e0 la conduite sans permis\u2026 Depuis l\u2019instauration en 2007 des peines planchers, des r\u00e9cidivistes d\u2019un nouveau genre ont fait irruption dans les prisons fran\u00e7aises. Auteurs de menus larcins et petits deals \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition ont aujourd\u2019hui leur place derri\u00e8re les barreaux. Laurent Jacqua, auteur de deux t\u00e9moignages pr\u00e9cieux, <em>La guillotine carc\u00e9rale<\/em> et <em>J\u2019ai mis le feu \u00e0 la prison<\/em> [[<em>La Guillotine Carc\u00e9rale<\/em>, \u00e9d. Nautilus et <em>J\u2019ai mis le feu \u00e0 la prison<\/em>, \u00e9d. Jean-Claude Gawsewitch, de Laurent Jacqua.]], en a fait l\u2019exp\u00e9rience : <em>\u00ab Autrefois, on c\u00f4toyait des d\u00e9linquants professionnels, des casseurs, des braqueurs. Et puis on a vu arriver les dealers, les m\u00f4mes qui vendent 100 grammes de shit pour rapporter \u00e0 manger, les types ivres qui font des crises en pleine rue\u2026 \u00bb<\/em>, raconte l\u2019ancien braqueur. Apr\u00e8s avoir pass\u00e9 vingt-cinq ans \u00e0 l\u2019ombre, il ma\u00eetrise le sujet. Aujourd\u2019hui, il existe mille et une raisons d\u2019atterrir en prison. <em>\u00ab On y trouve des malades psychiatriques, des ch\u00f4meurs, des sans-papiers, des syndicalistes, <\/em> constate-t-il. <em>C\u2019est un syst\u00e8me qui sert d\u00e9sormais \u00e0 g\u00e9rer les probl\u00e8mes sociaux. \u00bb<\/em> Attention aux id\u00e9es re\u00e7ues. 80 % des personnes \u00e9crou\u00e9es restent enferm\u00e9es moins d\u2019un an, les d\u00e9tenus passent en moyenne neuf mois sous les verrous. Parmi cette foule disparate, les assassins ne sont qu\u2019une infime minorit\u00e9. Les homicides volontaires ne repr\u00e9sentent, de fait, que 6 % des condamnations. <em>\u00ab Contrairement aux discours politiques et m\u00e9diatiques, les prisons am\u00e9ricaines sont remplies, non de criminels dangereux et endurcis mais de vulgaires condamn\u00e9s de droit commun pour affaires de stup\u00e9fiants, cambriolages, vols ou simples troubles \u00e0 l\u2019ordre public, pour l\u2019essentiel issus des fractions pr\u00e9caris\u00e9es de la classe ouvri\u00e8re \u00bb<\/em>, relevait le sociologue Lo\u00efc Wacquant dans <em>Les prisons de la mis\u00e8re<\/em> [[<em>Les prisons de la mis\u00e8re<\/em>, de Lo\u00efc Wacquant, \u00e9d. raisons d\u2019agir.]] \u00e0 propos des \u00c9tats-Unis. La France aurait-elle rejoint le mod\u00e8le am\u00e9ricain ? Pour Gabriel Mouesca, <em>\u00ab la prison demeure la sanction des pauvres \u00bb<\/em>. Aujourd\u2019hui, pr\u00e9cise-t-il, <em>\u00ab les petits cambriolages et autres d\u00e9lits de ce genre sont bien plus punis que les d\u00e9lits financiers commis par les \u201ccols blancs\u201d \u00bb<\/em>.<\/p>\n<h2>Multir\u00e9cidiviste<\/h2>\n<p>L\u2019enfermement est-il au moins efficace ? Parvient-il \u00e0 prot\u00e9ger la soci\u00e9t\u00e9 et \u00e0 favoriser la r\u00e9insertion des d\u00e9linquants et criminels \u00e0 leur sortie ? Les statistiques mises en avant dans une note de synth\u00e8se, produite en juin 2012 par un collectif de professionnels du monde judiciaire et de chercheurs [[\u00ab Pr\u00e9vention de la r\u00e9cidive : sortir de l\u2019impasse \u00bb est le fruit du travail collectif de magistrats, de sociologues, de statisticiens, et de conseillers d\u2019insertion de la p\u00e9nitentiaire.]], se passent de commentaire. Parmi les personnes sortant de<br \/>\nprison sans am\u00e9nagement de peine, 63 % font \u00e0 nouveau l\u2019objet d\u2019une condamnation dans les cinq ans qui suivent leur lib\u00e9ration. <em>\u00ab L\u2019ensemble des<br \/>\nr\u00e9sultats de recherche internationale converge vers les m\u00eames conclusions : le recours syst\u00e9matique \u00e0 l\u2019emprisonnement aggrave le risque de r\u00e9cidive. \u00c0 l\u2019inverse, les peines ex\u00e9cut\u00e9es ou achev\u00e9es en milieu ouvert ont d\u00e9montr\u00e9 une plus grande efficacit\u00e9 \u00bb<\/em>, soulignent les auteurs de ce travail. Laurent Jacqua, qui se d\u00e9crit comme un \u00ab multir\u00e9cidiviste \u00bb, en est une preuve vivante. <em>\u00ab Quand on sort, on n\u2019a qu\u2019une id\u00e9e, c\u2019est de se venger. Il faut vivre au fin fond des promenades, voir la merde de ce syst\u00e8me. Quand un type fait une tentative de suicide, s\u2019il se loupe, on le met au mitard pour le punir\u2026 \u00bb<\/em>, explique-t-il. Tomb\u00e9 dans les ann\u00e9es 1980 apr\u00e8s avoir tu\u00e9 un skinhead, il est condamn\u00e9 pour homicide. S\u2019ensuivent braquages, \u00e9vasions et mutineries. Pour lui, <em>\u00ab il n\u2019existe pas de bonne prison. Car ces lieux sont destin\u00e9s \u00e0 faire souffrir des \u00eatres humains qui, une fois libres, sont encore plus n\u00e9vros\u00e9s \u00bb<\/em>. Gabriel Mouesca fait le m\u00eame constat : <em>\u00ab Il faut avoir v\u00e9cu la prison charnellement pour comprendre le destin d\u2019un homme plong\u00e9 dans 9 m\u00e8tres carr\u00e9s comme un sac de viande. Les gens sortent avec la haine chevill\u00e9e au corps. La pire des choses \u00e0 faire \u00e0 un \u00eatre humain, c\u2019est de le d\u00e9poss\u00e9der de son pouvoir d\u2019\u00eatre acteur de sa vie. \u00bb<\/em> Invit\u00e9 \u00e0 la conf\u00e9rence \u00e0 Lyon intitul\u00e9e \u00ab Faut-il abolir les prisons ? \u00bb, l\u2019avocat Thierry L\u00e9vy r\u00e9sumait habilement le probl\u00e8me : <em>\u00ab La prison est le lieu o\u00f9 l\u2019on apprend aux enferm\u00e9s \u00e0 n\u2019avoir aucune responsabilit\u00e9. On leur enseigne l\u2019irresponsabilit\u00e9, on les infantilise. C\u2019est paradoxal, quand on veut leur donner le sens des responsabilit\u00e9s. \u00bb<\/em> Cette logique punitive, fond\u00e9e sur l\u2019infantilisation, dysfonctionne. Mais perdure pourtant. Qu\u2019importe l\u2019inefficacit\u00e9 d\u2019un tel dispositif\u2026 et son co\u00fbt ! Le budget de l\u2019administration p\u00e9nitentiaire pour l\u2019ann\u00e9e 2012 s\u2019\u00e9levait \u00e0 2,39 milliards d\u2019euros. L\u2019\u00e9quivalent d\u2019environ 40 % du budget de la Justice. Quant au plan de constructions de nouveaux \u00e9tablissements vot\u00e9 sous le pr\u00e9c\u00e9dent gouvernement, il repr\u00e9sentait 3,5 milliards d\u2019euros. Un rapport qualit\u00e9\/prix qui n\u2019est pas des plus convaincants\u2026 <em>\u00ab Si c\u2019\u00e9tait une usine, cela fait longtemps qu\u2019on aurait mis le directeur \u00e0 la porte et qu\u2019on l\u2019aurait ferm\u00e9e \u00bb<\/em>, ironise Gabriel Mouesca.<\/p>\n<h2>Purger sa peine en libert\u00e9<\/h2>\n<p>Alors pourquoi continuer ainsi de s\u2019arcquebouter sur un mod\u00e8le qui n\u2019a pas fait ses preuves ? Les barri\u00e8res id\u00e9ologiques sont-elles si difficiles \u00e0 d\u00e9faire ? Manque-t-on d\u2019alternatives cr\u00e9dibles ? Les magistrats ont pourtant \u00e0 leur disposition un \u00e9ventail de mesures permettant aux condamn\u00e9s de purger leur peine \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur : travaux d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, sursis avec mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve, semi-libert\u00e9, bracelet \u00e9lectronique. Reste que seuls 19 % d\u2019entre eux en b\u00e9n\u00e9ficient\u2026 Ils pourraient \u00eatre beaucoup plus nombreux. <em>\u00ab Plus d\u2019un tiers des d\u00e9tenus pourraient sortir gr\u00e2ce \u00e0 une peine am\u00e9nag\u00e9e \u00bb<\/em>, estime \u00c9velyne Sire-Marin. Soit 22 000 personnes en moins. Cela permettrait d\u00e9j\u00e0 de d\u00e9sengorger les prisons fran\u00e7aises. D\u2019autres pistes sont \u00e9galement \u00e0 l\u2019\u00e9tude. <em>\u00ab Les alternatives cr\u00e9dibles \u00e0 l\u2019enfermement sont tout l\u2019enjeu du droit p\u00e9nal<br \/>\nmoderne. On ne peut pas s\u2019inscrire que dans des logiques \u00e0 court terme. Il faut \u00eatre plus prospectif, \u00e9viter l\u2019incarc\u00e9ration dans la mesure du possible. La collectivit\u00e9 est plus prot\u00e9g\u00e9e par l\u2019insertion que par l\u2019expulsion \u00bb<\/em>, estime Jean-Claude Bouvier, juge d\u2019application des peines \u00e0 Cr\u00e9teil, qui participe \u00e0 la \u00ab conf\u00e9rence de consensus \u00bb. Initi\u00e9e par Christiane Taubira, elle rendra ses conclusions en f\u00e9vrier. L\u2019objectif ? Mieux pr\u00e9venir la r\u00e9cidive. Une mesure phare : la \u00ab probation \u00bb. Test\u00e9 ailleurs, cet outil a d\u00e9j\u00e0 fait ses preuves. Au Canada, par exemple, il permet \u00e0 certains condamn\u00e9s de purger leur peine hors de prison, en b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019un suivi renforc\u00e9. Selon une \u00e9tude am\u00e9ricaine de 2007, le taux de r\u00e9cidive est plus important quand la peine a consist\u00e9 en une incarc\u00e9ration que dans le cas d\u2019une probation. De 59 % dans les quatre ans qui suivent la lib\u00e9ration, il chute \u00e0 33,5 %. La probation est une cousine du sursis mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve. \u00c0 une diff\u00e9rence pr\u00e8s : elle ne fait plus r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019emprisonnement. Son efficacit\u00e9 d\u00e9pend avant tout de la qualit\u00e9 de l\u2019accompagnement. Or, en France, <em>\u00ab le sursis avec mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve est le parent pauvre des politiques p\u00e9nales. Chaque conseiller d\u2019insertion peut avoir \u00e0 traiter jusqu\u2019\u00e0 180 dossiers. Du coup, leur action se r\u00e9sume souvent \u00e0 s\u2019assurer de mani\u00e8re m\u00e9canique que la personne respecte ses obligations \u00bb<\/em>, d\u00e9plore Jean-Claude Bouvier.<\/p>\n<h2>Moins p\u00e9naliser ?<\/h2>\n<p>La diversification de la r\u00e9ponse p\u00e9nale <em>\u00ab constitue sans aucun doute un objectif l\u00e9gitime \u00bb<\/em>, reconna\u00eet le Syndicat de la magistrature. M\u00eame s\u2019il estime <em>\u00ab regrettable que la Chancellerie n\u2019ait pas saisi l\u2019occasion pour questionner la r\u00e9ponse p\u00e9nale elle m\u00eame \u00bb<\/em>. Le s\u00e9jour irr\u00e9gulier, l\u2019usage de stup\u00e9fiants, le contentieux routier, le racolage, les rassemblements dans les halls d\u2019immeuble, la mendicit\u00e9 agressive, l\u2019offense au chef de l\u2019\u00c9tat ou encore la vente \u00e0 la sauvette\u2026 Ces actes et comportements pourraient, selon le SM, pr\u00e9tendre \u00e0 une d\u00e9p\u00e9nalisation. Effet escompt\u00e9 : des tribunaux et des prisons d\u00e9sencombr\u00e9s. Aujourd\u2019hui, la r\u00e9pression des usagers de drogues, par exemple, <em>\u00ab n\u2019est nullement une activit\u00e9 marginale des services r\u00e9pressifs en France \u00bb<\/em>, affirment la sociologue Anne Coppel et le journaliste Olivier Doubre. <em>\u00ab Les personnes incarc\u00e9r\u00e9es pour d\u00e9lits li\u00e9s aux drogues sont tr\u00e8s majoritairement des usagers contrairement \u00e0 ce qui est dit \u00bb<\/em>, pointent les auteurs de <em>Drogues : sortir de l\u2019impasse<\/em> [[<em>Drogues, sortir de l\u2019impasse<\/em>, d\u2019Anne Coppel et Olivier Doubre, \u00e9d. La D\u00e9couverte.]]. <em>C\u2019est d\u2019autant plus grave que la grande majorit\u00e9 des usagers de drogues sont sanctionn\u00e9s pour \u201cd\u00e9tention-acquisition\u201d, d\u00e9lit qui, dans le code p\u00e9nal est assimil\u00e9 \u00e0 du trafic et est donc passible de dix ans de prison. Avec les peines planchers, la sanction s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 quatre ann\u00e9es d\u2019incarc\u00e9ration. \u00bb<\/em> Cette politique n\u2019a pourtant rien d\u2019in\u00e9luctable. D\u2019autres pays ont adopt\u00e9 une posture diff\u00e9rente. Ainsi, le Portugal tol\u00e8re la d\u00e9tention de n\u2019importe quelle drogue, pour usage personnel, dans des quantit\u00e9s \u00e9quivalant \u00e0 dix jours de consommation. Dix ans apr\u00e8s, gr\u00e2ce \u00e0 la mise en place de commissions de \u00ab dissuasion \u00bb, les r\u00e9sultats sont prometteurs : les 15-20 ans consomment moins et la petite d\u00e9linquance li\u00e9e au trafic a baiss\u00e9.<\/p>\n<h2>Ultime justification<\/h2>\n<p>Des alternatives existent pour les d\u00e9lits les moins graves. Quant aux crimes, ils soul\u00e8vent une immense \u00e9motion, qui semble justifier \u00e0 elle seule l\u2019enfermement. Il faudrait bien punir. <em>\u00ab Il y a certains faits d\u2019atteinte aux personnes ou aux int\u00e9r\u00eats de la soci\u00e9t\u00e9 avec une gravit\u00e9 telle que la fonction punitive de la prison est approuv\u00e9e \u00bb<\/em>, affirmait Jacques Baume, procureur g\u00e9n\u00e9ral pr\u00e8s de la cour d\u2019appel de Lyon, \u00e0 l\u2019occasion du d\u00e9bat sur l\u2019abolition de la prison organis\u00e9 au palais de justice historique de la ville. Et apr\u00e8s ? <em>\u00ab La prison est une insulte aux victimes qui attendent que les criminels qu\u2019elles ont crois\u00e9s cessent de l\u2019\u00eatre. La r\u00e9ponse carc\u00e9rale manifeste une impuissance \u00e0 g\u00e9rer la question de la transgression. Non seulement elle ne r\u00e9sout rien, mais elle aggrave potentiellement l\u2019\u00e9tat psychique et la situation sociale du condamn\u00e9. La question de la r\u00e9paration doit \u00eatre mise en avant dans le dispositif de la sanction \u00bb<\/em>, sugg\u00e8re le compositeur Nicolas Frize. Co-animateur du groupe prisons de la Ligue des droits de l\u2019homme, il dirige depuis plusieurs ann\u00e9es un dispositif original \u00e0 la maison centrale de Saint-Maur (Indre). Pour lui,<em> \u00ab la culture n\u2019est pas une plus-value, c\u2019est le nerf de la guerre \u00bb<\/em>. Elle est au coeur de son exp\u00e9rience qui repose sur des rencontres entre les d\u00e9tenus et des ouvriers, des artistes, des intellectuels. R\u00e8gle num\u00e9ro un : arr\u00eater la personne physiquement, la sortir de son milieu, lui imposer un<br \/>\nretrait. R\u00e8gle num\u00e9ro deux : organiser autour d\u2019elle une nouvelle sociabilit\u00e9 pour qu\u2019elle redevienne actrice de sa vie. Mais la solution qu\u2019il met en pratique reste un pis-aller, car il pr\u00e9f\u00e9rerait en finir avec les \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires traditionnels. <em>\u00ab Je ne propose pas une r\u00e9forme de la prison, mais sa transformation radicale \u00bb<\/em>, explique-t-il.<\/p>\n<h2>Un mot tabou<\/h2>\n<p>Mais l\u2019heure n\u2019est plus aux utopies. Dans les ann\u00e9es 1980, le Syndicat de la magistrature introduit une motion en faveur de l\u2019abolition de la prison. <em>\u00ab C\u2019\u00e9tait un dimanche apr\u00e8s-midi, en fin de congr\u00e8s, nous \u00e9tions peu nombreux, raconte \u00c9velyne Sire-Marin. Le probl\u00e8me, c\u2019est la strat\u00e9gie politique. Je me demande s\u2019il n\u2019est pas contre-productif de soutenir une telle proposition actuellement. On est tellement loin de la r\u00e9alit\u00e9 ! Notre principal probl\u00e8me, c\u2019est de nous battre en d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 pour ne pas appliquer de peines planchers\u2026 \u00bb<\/em> Qui, d\u2019ailleurs, oserait encore se dire abolitionniste ? Pour Gabriel Mouesca, <em>\u00ab l\u2019abolitionnisme est aujourd\u2019hui un gros mot. Un mot tabou. Il s\u2019inscrit dans un courant intellectuel qui n\u2019existe plus \u00bb<\/em>. L\u2019avocat Thierry L\u00e9vy pr\u00e9f\u00e8re parler, quant \u00e0 lui, de \u00ab refoulement collectif \u00bb : <em>\u00ab \u00c0 l\u2019OIP, on est abolitionniste et on n\u2019ose pas le dire\u2026 \u00bb<\/em> Et pour cause. L\u2019<em>\u00ab inconscient fortement punitif \u00bb<\/em>, point\u00e9 par l\u2019\u00e9conomiste Yann Moulier Boutang [[<em>Libert\u00e9, \u00e9galit\u00e9, blabla. Les Mythes us\u00e9s de la R\u00e9publique<\/em>, de Yann Moulier Boutang, \u00e9d. Autrement.]], a impos\u00e9 ses fausses \u00e9vidences. Et fini par interdire le d\u00e9bat. Entre le 1er juin et le 1er octobre 1981, le garde des Sceaux Robert Badinter avait r\u00e9duit de mani\u00e8re drastique la population carc\u00e9rale. Aujourd\u2019hui, rappelle Matthieu Bonduelle, <em>\u00ab la ministre n\u2019a toujours pas aboli ne serait-ce que les peines planchers\u2026 \u00bb<\/em> De la parole aux actes, un pas reste \u00e0 franchir.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-6254 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/rubon612-d43.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"125\" height=\"131\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/rubon612-d43.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"rubon612.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La prison ne souffre presque aucune remise en cause, malgr\u00e9 son impuissance \u00e0 prot\u00e9ger la soci\u00e9t\u00e9 et \u00e0 r\u00e9ins\u00e9rer criminels et d\u00e9linquants. Fermer les \u00e9tablissements p\u00e9nitentaires, plut\u00f4t que d\u2019en ouvrir de nouveaux ? Enqu\u00eate de f\u00e9vrier 2013.<\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":17798,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[399,447],"class_list":["post-6254","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","tag-enquete","tag-prisons"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6254","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6254"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6254\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/17798"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6254"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6254"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6254"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}