{"id":601,"date":"1997-07-01T00:00:00","date_gmt":"1997-06-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/voyageur-immobile601\/"},"modified":"1997-07-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-06-30T22:00:00","slug":"voyageur-immobile601","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=601","title":{"rendered":"Voyageur immobile"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Jean-Marie G. Le Cl\u00e9zio <\/p>\n<p><strong> Lui-m\u00eame &#8221; \u00e9tonnant voyageur &#8220;, Jean-Marie Gustave Le Cl\u00e9zio \u00e9tait pass\u00e9 en coup de vent \u00e0 Saint-Malo. Il n&#8217;appartient pas \u00e0 la litt\u00e9rature des Am\u00e9riques du Nord qui se donne \u00e0 lire dans les pages qui suivent. Mais l&#8217;auteur de Voyages de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 est un habitu\u00e9 de la terre et du vent des grands espaces du Mexique, autre Am\u00e9rique encore. On l&#8217;a finalement rattrap\u00e9 le 2 juin dernier \u00e0 la nouvelle librairie Le Divan &#8211; qui a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 de Saint-Germain-des-Pr\u00e8s pour le XVe de Paris, rue de la Convention. Il y rencontrait des lecteurs de son dernier roman, Poisson d&#8217;or (1). <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Vous apparaissez comme un \u00e9crivain mythique, d\u00e9j\u00e0 embaum\u00e9 par les critiques, un sage, solitaire, aventurier, r\u00eaveur et intemporel&#8230; Vous faites l&#8217;unanimit\u00e9. <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Jean-Marie G. Le Cl\u00e9zio : <\/strong> Je ne lis jamais les critiques: sauf celles de personnes que je connais. Je suis comme tout le monde, les remarques acerbes me blessent. Quant au &#8221; sage intemporel &#8220;&#8230; Je pense \u00eatre de mon temps. J&#8217;ai les m\u00eames soucis que tout-un-chacun. J&#8217;ai des probl\u00e8mes de vie, comme tout le monde. Je me demande o\u00f9 mes enfants vont aller \u00e0 l&#8217;\u00e9cole, ou ce que je vais faire l&#8217;ann\u00e9e prochaine, etc. Contrairement \u00e0 ce que l&#8217;on semble croire, je suis tr\u00e8s attentif \u00e0 ce qui se passe autour de moi. Au fur et \u00e0 mesure qu&#8217;on \u00e9volue, on se rend davantage compte de ce que les cultures diff\u00e9rentes peuvent vous apporter. Sinon, on reste dans sa chambre.<\/p>\n<p> <strong> Pouvez-vous expliquer votre technique de travail ? Usez-vous du &#8221; gueuloir &#8221; de Flaubert, pour \u00e9crire ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. M. G. L. C.: <\/strong> Non, je n&#8217;ai pas besoin de lire tout haut pour entendre un son, un cri par exemple. Je ne cours pas apr\u00e8s l&#8217;isolement&#8230; Il me faut du calme, c&#8217;est tout. Quoique le Proc\u00e8s Verbal ait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit dans un caf\u00e9&#8230; Comme dirait Faulkner, le lieu id\u00e9al est un endroit anim\u00e9 dans la journ\u00e9e, tr\u00e8s calme le matin et d&#8217;une agitation mod\u00e9r\u00e9e dans la nuit&#8230; Le lieu, autrement, n&#8217;a pas d&#8217;importance pour moi. Je peux \u00e9crire sur la mer, en \u00e9tant \u00e9loign\u00e9 d&#8217;elle, mais en la sentant si pr\u00e9sente que j&#8217;en ai presque le go\u00fbt sal\u00e9&#8230; C&#8217;est la force des mots ! Une id\u00e9e de roman ne me vient pas en une journ\u00e9e, mais en un mois \u00e0 un an environ. C&#8217;est une obsession, un refrain qui cogne \u00e0 la t\u00eate. Une phrase s&#8217;impose. Je ressens quelque chose qui ressemblerait \u00e0 la gravit\u00e9, dans les deux sens du mot. Qui \u00e9voque la femme enceinte. C&#8217;est inconscient, organique, sans contr\u00f4le. Je sens vaguement que c&#8217;est en train de se former en moi. Pendant ce temps-l\u00e0, je fais autre chose, je termine un livre, ou je vis&#8230; J&#8217;ai une id\u00e9e plus ou moins pr\u00e9cise de ce que je vais \u00e9crire, et puis \u00e7a sort&#8230;. Par exemple, D\u00e9sert vient d&#8217;un livre que j&#8217;avais \u00e9crit quand j&#8217;\u00e9tais enfant&#8230; J&#8217;ai voulu le reprendre. En g\u00e9n\u00e9ral, le livre se forme autour d&#8217;un personnage. Je crois que la litt\u00e9rature, c&#8217;est, avant tout, non pas des personnages, mais la personne humaine. La peinture peut \u00eatre abstraite. La litt\u00e9rature, c&#8217;est la voix. Une fois que cette voix s&#8217;est fait entendre, je commence \u00e0 \u00e9crire l&#8217;histoire, avec une action r\u00e9elle, des p\u00e9rip\u00e9ties. Cette \u00e9tape se fait de fa\u00e7on moins inconsciente. Dans le cas du roman, cela se fait dans une sorte d&#8217;alternance, comme une construction musicale. Il y a une progression. Au milieu du roman, on atteint une sorte d&#8217;accomplissement, puis \u00e7a redescend, la construction s&#8217;\u00e9quilibre. C&#8217;est difficile, c&#8217;est lent, je proc\u00e8de par t\u00e2tonnement. Comme je suis paresseux, je ne veux pas avoir \u00e0 r\u00e9\u00e9crire des pages&#8230; Alors, je prends mon temps.<\/p>\n<p> <strong> Votre fa\u00e7on d&#8217;\u00e9crire a-t-elle chang\u00e9 depuis le Proc\u00e8s Verbal ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. M. G. L. C.: <\/strong> Je crois qu&#8217;on traverse des \u00e2ges: baroques, classiques, surr\u00e9alistes&#8230; On est soi-m\u00eame diff\u00e9rent. Donc, c&#8217;est vrai qu&#8217;\u00e0 une \u00e9poque je me sentais davantage attir\u00e9 par la parole, par ce qui est autour de la construction; mais la fa\u00e7on de proc\u00e9der \u00e9tait la m\u00eame: la phrase qui cognait, l&#8217;envie de l&#8217;\u00e9crire&#8230; Je me souviens que j&#8217;avais appel\u00e9 ma fa\u00e7on de travailler la technique du chou-fleur. Tout est au centre et le roman est autour&#8230; Je ne crois pas avoir chang\u00e9 fondamentalement. Je me sens \u00e0 la fois plus r\u00e9volt\u00e9 aujourd&#8217;hui, j&#8217;ai une tendance plus grande \u00e0 la violence, verbale, mais aussi \u00e0 une certaine forme de r\u00e9\u00e9dition. Alors qu&#8217;\u00e0 vingt ans, j&#8217;avais plut\u00f4t envie de m&#8217;amuser avec les mots. M\u00eame si ce n&#8217;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pas un jeu&#8230; Je jouais avec moi-m\u00eame.<\/p>\n<p> <strong> Vos personnages sont g\u00e9n\u00e9ralement tr\u00e8s tourment\u00e9s, pourquoi ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. M. G. L. C.: <\/strong> Parce que je ne peux pas faire autrement&#8230; Je n&#8217;\u00e9cris pas des histoires sur commande. Je ne choisis pas des personnages pour qu&#8217;ils soient populaires. Il me viennent comme \u00e7a. J&#8217;en ai besoin. Je n&#8217;ai pas \u00e9crit le Chercheur d&#8217;or pour \u00e9crire un livre exotique. C&#8217;\u00e9tait une question tr\u00e8s forte d&#8217;identit\u00e9 pour moi. Je voulais parler de ma part mauricienne. Si je ne l&#8217;\u00e9crit pas, je ne le sais pas. N&#8217;ayant pas de psychiatre, le papier me sert \u00e0 me confesser&#8230; Mais ce n&#8217;est pas si simple. Il ne suffit pas d&#8217;\u00e9crire ce qu&#8217;on ressent. Ce ne serait pas satisfaisant. Ce qui me tente, en revanche, c&#8217;est de l&#8217;animer, cette confession, d&#8217;en faire de la musique, de construire une m\u00e9lodie. C&#8217;est tr\u00e8s complexe. Personne ne peut dire pourquoi. En fait, la seule question qu&#8217;il ne faut jamais poser \u00e0 un \u00e9crivain, c&#8217;est: pourquoi \u00e9crivez-vous ? Je ne peux pas r\u00e9pondre. Je peux dire comment je suis \u00e0 ce moment l\u00e0, d\u00e9crire le mat\u00e9riel avec lequel je travaille, papier, machine, crayon&#8230;, les circonstances ext\u00e9rieures&#8230;. Mais la motivation profonde de ce qui en r\u00e9sulte est un myst\u00e8re. M\u00eame si je disais: \u00e7a me rend heureux, ce qui n&#8217;est pas vrai, ce ne serait pas suffisant. C&#8217;est un faisceau de circonstances qui est tr\u00e8s difficile \u00e0 d\u00e9m\u00ealer. En disant \u00e7a, je n&#8217;ai rien dit et j&#8217;ai tout dit \u00e0 la fois&#8230;<\/p>\n<p> <strong> Les voyages constituent des th\u00e8mes importants dans votre oeuvre, ainsi que la fascination du Mexique&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. M. G. L. C.: <\/strong> La r\u00e9volution mexicaine me passionne. Je pense que c&#8217;est la seule vraie r\u00e9volution ! Ces paysans, indiens pour la plupart, qui se r\u00e9voltent, apr\u00e8s quatre si\u00e8cles de r\u00e9pression, en 1910, et expulsent les tyrans, c&#8217;est beau, tr\u00e8s fort. A Mexico, en 1930, a lieu ensuite la r\u00e9volution intellectuelle et culturelle. C&#8217;est tout \u00e7a qui m&#8217;int\u00e9resse: la r\u00e9surgence de la culture populaire, les vieux th\u00e8mes indiens, la communion avec la nature. Aujourd&#8217;hui, on parle presque comme d&#8217;une plaisanterie de cette r\u00e9volution&#8230; Et Mexico est devenue une ville pollu\u00e9e et surpeupl\u00e9e&#8230; Quant aux voyages, je dois dire que je n&#8217;ai pas le sentiment de voyager. Le seul voyage que j&#8217;ai fait, dans ma vie, c&#8217;\u00e9tait enfant, quand je suis all\u00e9 en Afrique rejoindre mon p\u00e8re. Pour le reste, j&#8217;ai l&#8217;impression de circuler, pas de voyager. J&#8217;ai pourtant \u00e9t\u00e9 form\u00e9 par des r\u00e9cits de voyage. A Maurice, mon grand-p\u00e8re avait une biblioth\u00e8que contenant de nombreux r\u00e9cits de voyage portant essentiellement sur l&#8217;Oc\u00e9an Indien, la r\u00e9gion de Madagascar, les Indes et les Mascareignes&#8230; Ma vie \u00e0 Maurice, \u00eele pluriculturelle s&#8217;il en est, a une grande importance sur mon travail&#8230; Tout ce qui s&#8217;est pass\u00e9 dans l&#8217;Oc\u00e9an Indien, dans l&#8217;histoire, est \u00e0 revoir: y compris le maintien de l&#8217;esclavage par Napol\u00e9on&#8230; Je ne peux pas rester trop longtemps au m\u00eame endroit, parce que j&#8217;ai l&#8217;impression qu&#8217;il y a des obstacles qui se dressent autour de moi, si je reste sur place. C&#8217;est pour \u00e7a que j&#8217;ai un bureau constitu\u00e9 d&#8217;une valise \u00e0 roulettes. Je suis rassur\u00e9, comme \u00e7a. Mes papiers, c&#8217;est moi. J&#8217;ai perdu, un jour, cette valise, et je me suis senti tr\u00e8s mal: quasiment en danger de mort. Finalement, je l&#8217;ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e. Ce ne sont pas que des papiers et des mots. Ce n&#8217;est pas la perte de l&#8217;objet qui m&#8217;angoisse, c&#8217;est la perte du symbole&#8230; C&#8217;est pour \u00e7a que je pense que le virtuel a une grande importance. La disquette est une grande invention&#8230; Elle permet d&#8217;aller \u00e0 l&#8217;essentiel. Le support n&#8217;a pas d&#8217;importance.<\/p>\n<p>Jean-Marie G.Le Cl\u00e9zio, Poisson d&#8217;or, Gallimard, 252 p., 120 F Sont r\u00e9\u00e9dit\u00e9s en Folio: Voyage \u00e0 Rodrigues et la Quarantaine.<\/p>\n<p>1. &#8221; Poisson d&#8217;or est le r\u00e9cit de quelqu&#8217;un au terme de son errance &#8220;, dit son auteur.Le parcours initiatique de La\u00efla, une petite fille noire vol\u00e9e \u00e0 ses parents, parcourant le monde \u00e0 la recherche de ses racines, de son pays, est sans doute le roman le plus politique de Le Cl\u00e9zio.C&#8217;est en effet l&#8217;histoire \u00e9difiante d&#8217;une &#8221; sans-papier &#8220;, une m\u00e9taphore de l&#8217;exil, de la recherche de soi, et de sa place dans le monde.En quinze ann\u00e9es, d&#8217;Afrique \u00e0 Paris, en passant par Marseille, la jeune fille finit par revenir \u00e0 son point de d\u00e9part: dans le sable du d\u00e9sert&#8230;Poisson d&#8217;or prend son titre d&#8217;un vieux proverbe &#8221; nahuatl &#8221; (on conna\u00eet la passion de Le Cl\u00e9zio pour le Mexique): &#8221; Oh poisson, petit poisson d&#8217;or, prends bien garde \u00e0 toi ! Car il y a tant de lassos et de filets tendus pour toi dans ce monde &#8220;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Jean-Marie G. 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