{"id":5977,"date":"2013-08-09T09:00:00","date_gmt":"2013-08-09T07:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-les-masques-d-aragon\/"},"modified":"2023-06-23T23:13:07","modified_gmt":"2023-06-23T21:13:07","slug":"article-les-masques-d-aragon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=5977","title":{"rendered":"Les masques d&#8217;Aragon"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Po\u00e8te, \u00e9crivain et homme politique, Aragon avait de multiples visages. Toute sa vie fut plac\u00e9e sous le signe du d\u00e9doublement. Pierre Juquin, ancien dirigeant du Parti communiste, est l\u2019auteur d\u2019une biographie monumentale sur un homme au destin hors du commun. Il raconte.<\/p>\n<p><strong>Regards.fr.<\/strong> <em> <strong>Quand avez-vous commenc\u00e9 \u00e0 travailler<br \/>\nsur Aragon ?<\/strong> <\/em><\/p>\n<p><strong>Pierre Juquin.<\/strong> Il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es. La proposition m\u2019avait \u00e9t\u00e9 faite par<br \/>\nun autre \u00e9diteur d\u2019\u00e9crire un essai sur Aragon et la politique. Je me<br \/>\nsuis plong\u00e9 dans les archives, j\u2019ai pass\u00e9 quinze jours au Moulin<br \/>\nde Villeneuve o\u00f9 il s\u00e9journait, dans sa biblioth\u00e8que. J\u2019ai m\u00eame<br \/>\neu une hallucination. Ayant pass\u00e9 toute une journ\u00e9e \u00e0 feuilleter<br \/>\nses papiers avec \u00e9motion, j\u2019ai eu soudain l\u2019impression de voir sa<br \/>\nmain \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Finalement, Aragon m\u2019est apparu comme<br \/>\nirr\u00e9ductible \u00e0 la politique, \u00e0 une activit\u00e9, une appartenance. J\u2019ai<br \/>\nalors commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire une th\u00e8se. Mais j\u2019avais l\u2019impression de<br \/>\ndevoir franchir l\u2019Himalaya et \u00e7a me semblait ennuyeux. J\u2019ai tout<br \/>\nmis dans des bo\u00eetes en carton. En 2011, les \u00e9ditions la Martini\u00e8re<br \/>\nm\u2019ont propos\u00e9 d\u2019\u00e9crire une biographie pour le 30e anniversaire<br \/>\nde la mort d\u2019Aragon. Je l\u2019ai \u00e9crite presque comme un<br \/>\nroman car c\u2019est un personnage romanesque. J\u2019ai essay\u00e9 de le<br \/>\ncomprendre dans toutes ses contradictions. C\u2019\u00e9tait ma mani\u00e8re<br \/>\nd\u2019honorer une dette \u00e0 son \u00e9gard.<\/p>\n<p><em> <strong>Une dette ?<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Ma rencontre avec Aragon a \u00e9t\u00e9 une exp\u00e9rience d\u00e9cisive pour<br \/>\nmoi. Je l\u2019ai rencontr\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans son oeuvre en<br \/>\n1943. J\u2019avais 13 ans, j\u2019\u00e9tais dans un lyc\u00e9e de province, \u00e0 Clermont-Ferrand. Mon professeur de lettres, qui a disparu quelques<br \/>\nsemaines apr\u00e8s dans le maquis et est revenu apr\u00e8s la lib\u00e9ration<br \/>\naur\u00e9ol\u00e9 de la gloire de ceux qui avait combattu les Allemands,<br \/>\navait mis dans les mains de quelques \u00e9l\u00e8ves un exemplaire du<br \/>\nrecueil po\u00e9tique qui a \u00e9mu tous les Fran\u00e7ais pendant la guerre :<br \/>\nLe Cr\u00e8ve-coeur. Jusque-l\u00e0, la po\u00e9sie pour moi s\u2019arr\u00eatait \u00e0 Lamartine,<br \/>\nVictor Hugo, Alfred de Vigny et \u00c9mile Verhaeren. Jamais<br \/>\nje n\u2019avais lu de texte sans ponctuation. J\u2019\u00e9tais choqu\u00e9 et d\u00e9rout\u00e9.<br \/>\nJe comprends qu\u2019il faut r\u00e9sister, \u00eatre fraternel, combattre. C\u2019est \u00e0<br \/>\nla fin des ann\u00e9es 1950 que je le vois pour la premi\u00e8re fois en<br \/>\nchair et en os, chez lui. Aragon me fait un num\u00e9ro \u00e9blouissant.<\/p>\n<p><em> <strong>Les jeux de masques, justement, ne marquent-ils<br \/>\npas sa trajectoire, et ce depuis son enfance ?<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Je ne pouvais pas \u00e9viter, pour \u00e9tablir sa biographie, cette<br \/>\nnaissance et cette enfance complexes et sans doute lourdes<br \/>\n\u00e0 porter. Tout le monde conna\u00eet l\u2019histoire, bien qu\u2019elle<br \/>\ncomporte encore beaucoup d\u2019\u00e9nigmes. Je ne suis pas s\u00fbr,<br \/>\npar exemple, de la date de naissance de sa m\u00e8re qui a beaucoup<br \/>\nmenti sur son \u00e2ge. \u00c0 20 ans ou un peu moins, cette<br \/>\njeune fille de moyenne bourgeoisie un peu ruin\u00e9e rencontre<br \/>\n\u00e0 No\u00ebl chez des amis un monsieur d\u2019une cinquantaine<br \/>\nd\u2019ann\u00e9es. Un grand s\u00e9ducteur qui est aussi un notable de<br \/>\nla IIIe R\u00e9publique, d\u00e9put\u00e9 radical, ancien franc-ma\u00e7on, qui<br \/>\nfut pr\u00e9fet de police et ambassadeur. Faust rencontre Marguerite<br \/>\n! Quand elle se retrouve enceinte, on l\u2019exp\u00e9die pour<br \/>\ncacher ce malheur, dira plus tard Aragon, dans la r\u00e9gion de<br \/>\nToulon d\u2019o\u00f9 est originaire la famille maternelle. Pour que<br \/>\nle p\u00e8re puisse reconna\u00eetre l\u2019enfant, il eut fallu qu\u2019il divorce.<br \/>\nHors de question. La l\u00e9gende raconte que, revenue en train<br \/>\n\u00e0 Paris, elle accoucha sur la place des Invalides. Il fallait bien<br \/>\nqu\u2019un h\u00e9ros naquit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un dieu ! Mais j\u2019ai un doute. Je<br \/>\npense qu\u2019Aragon est n\u00e9 dans le Sud. On appelle l\u2019enfant<br \/>\nLouis, comme son p\u00e8re, on lui cherche un nom de famille<br \/>\nqui commence par la lettre A, comme lui. On fait passer<br \/>\nLouis Aragon pour l\u2019orphelin d\u2019une famille de nobles. Il n\u2019a<br \/>\npas d\u2019acte de naissance et son acte de bapt\u00eame est un faux.<br \/>\nIl grandit dans les beaux quartiers de Neuilly, on fait passer<br \/>\nsa m\u00e8re pour sa soeur, sa grand-m\u00e8re pour sa m\u00e8re et son<br \/>\np\u00e8re pour son parrain. Un jeu de masques, une mascarade,<br \/>\nun vaudeville ! M\u00eame s\u2019il l\u2019a devin\u00e9e avant, on lui r\u00e9v\u00e8le la<br \/>\nv\u00e9rit\u00e9 en 1918, alors qu\u2019il a 20 ans. Le silence familial est lev\u00e9<br \/>\nau moment o\u00f9, mobilis\u00e9 comme m\u00e9decin militaire, il risque<br \/>\nd\u2019aller se faire tuer \u00e0 la guerre.<\/p>\n<p><em> <strong>\u00c0 la fin de sa vie, il s\u2019avoue, un peu, mais pas trop,<br \/>\n\u00e9crivez-vous. Pourtant, au m\u00eame moment, il se met \u00e0<br \/>\nporter un masque sur son visage\u2026<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Dans la toute derni\u00e8re p\u00e9riode de son existence, Aragon se<br \/>\nmontre tant\u00f4t avec un masque blanc, tant\u00f4t avec un masque<br \/>\nrouge. Il aimait le spectacle et sans doute souffrait-il du<br \/>\nvieillissement. Le fait est qu\u2019il ne voulait pas montrer son visage.<br \/>\nEt cet homme double disait : \u00ab Je ne suis pas celui que vous<br \/>\ncroyez. \u00bb On le connaissait mal, il \u00e9tait imp\u00e9n\u00e9trable, mais se<br \/>\nconnaissait-il lui-m\u00eame ? C\u2019est un homme qui \u00e9tait toujours<br \/>\nen recherche de sa personnalit\u00e9. Ce masque qu\u2019il portait \u00e0 la<br \/>\nfin de sa vie \u00e9tait impressionnant. Il s\u2019est m\u00eame montr\u00e9 avec<br \/>\n\u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. La question de l\u2019identit\u00e9 \u2013 et de la mort \u2013 est<br \/>\ntr\u00e8s forte chez Aragon. Dans le Po\u00e8me inachev\u00e9, il \u00e9crit \u00ab Quel<br \/>\nest celui qu\u2019on prend pour moi ? \u00bb. Il dit aussi \u00ab Ce jour-l\u00e0 je suis<br \/>\nmort, c\u2019est un mort qui vous parle \u00bb. Il fait \u00e9cho \u00e0 sa pr\u00e9sence<br \/>\nlors de l\u2019assaut fran\u00e7ais conduit par Foch qui fut une h\u00e9catombe.<br \/>\nEn tentant de sauver un officier tomb\u00e9 devant lui, il<br \/>\naurait \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9 trois fois par des obus, aurait failli mourir,<br \/>\nde la terre plein la bouche. On a beaucoup glos\u00e9 sur cet<br \/>\n\u00e9pisode\u2026 Il y a chez Aragon un jeu permanent entre dire<br \/>\net taire, r\u00e9v\u00e9ler et cacher.<\/p>\n<p><em> <strong>La politique n\u2019est-elle pas aussi pour lui le lieu de la<br \/>\nparole et du silence, voire de la dissimulation ?<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Du silence, oui, et m\u00eame de la dissimulation. On peut cacher<br \/>\nson jeu. Il a tout compris de la politique r\u00e9elle, comme elle<br \/>\nse fait, y compris dans le Parti communiste. Il le doit sans<br \/>\ndoute \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience paternelle. Les jeux de pouvoir avec les<br \/>\ndirigeants n\u2019ont pas de secret pour lui. Et il les pratique avec<br \/>\nassez peu de vergogne. Lorsqu\u2019en 1964, dans le cadre du d\u00e9bat avec Althusser sur l\u2019humanisme, Lucien S\u00e8ve, alors<br \/>\nmembre du comit\u00e9 central, ne partage pas son point de<br \/>\nvue, Aragon va le trouver et lui dit qu\u2019il a Maurice Thorez<br \/>\npour lui. Il a su conqu\u00e9rir dans le PC une place bien sup\u00e9rieure<br \/>\n\u00e0 celle que lui conf\u00e9raient les statuts. Il saura toujours<br \/>\njusqu\u2019o\u00f9 il peut aller, sans jamais d\u00e9passer les bornes.<br \/>\nIl sait jauger les rapports de force, faire \u00e9voluer le Parti<br \/>\nen restant prudent, se replier avant que tout ne se casse.<br \/>\nC\u2019est un as de la politique. Avancer sans rompre suppose<br \/>\nle dire et le taire.<\/p>\n<p><em> <strong>Il a tent\u00e9 de faire \u00e9voluer le Parti communiste ?<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>C\u2019est compliqu\u00e9. En 1934, par exemple, le PC va prendre<br \/>\nun virage tr\u00e8s important. Staline voit l\u2019arriv\u00e9e de Hitler au<br \/>\npouvoir comme une grande d\u00e9faite de la classe ouvri\u00e8re<br \/>\ninternationale et une menace pour L\u2019Union sovi\u00e9tique.<br \/>\nDevant le fascisme qui monte en Europe, la d\u00e9cision est<br \/>\nprise \u00e0 Moscou d\u2019abandonner une ligne sectaire appel\u00e9e<br \/>\n\u00ab classe contre classe \u00bb. Et de s\u2019engager dans une politique<br \/>\nde rassemblement, notamment avec les partis socialistes<br \/>\net l\u2019internationale socialiste. Quand Maurice Thorez fait<br \/>\nprendre ce tournant est particuli\u00e8rement difficile \u00e0 n\u00e9gocier<br \/>\nen France, Aragon est encore sur la lanc\u00e9e du sectarisme<br \/>\nancien qui lui plaisait bien : cet ancien anarchiste,<br \/>\ntr\u00e8s r\u00e9volt\u00e9, avait autrefois \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 comme d\u2019autres jeunes<br \/>\nbourgeois par le gauchisme. Puis, il bascule et \u00e9crit ce vers :<br \/>\n<em>\u00ab Mon parti m\u2019a rendu les couleurs de la France. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><em> <strong>Dans cet exemple, il suit plus le mouvement qu\u2019il<br \/>\nne l\u2019impulse\u2026<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Oui, mais tr\u00e8s vite, il pousse cette ligne \u00e0 son maximum,<br \/>\nen rassemblant les \u00e9crivains. Il s\u2019adresse au \u00ab camarade<br \/>\nC\u00e9line \u00bb, lui disant d\u00e9barrassez-vous de cet antis\u00e9mitisme<br \/>\nodieux, vous \u00eates des n\u00f4tres, mais aussi aux chr\u00e9tiens,<br \/>\ndemandant \u00e0 Maurice Thorez qu\u2019on \u00e9crive sur P\u00e9guy. Il<br \/>\ncr\u00e9e la Maison de la culture, une association qui regroupe<br \/>\nau moins 60 000 intellectuels en France, sans compter les<br \/>\nenseignants. Il fait des propositions dans le domaine de<br \/>\nla culture qui ressemblent \u00e0 celles que le Parti adoptera<br \/>\ntrente ans plus tard, lors du comit\u00e9 central d\u2019Argenteuil.<br \/>\nPour ce d\u00e9fenseur de la libert\u00e9 de cr\u00e9ation, ce n\u2019est pas<br \/>\naux bureaucrates de dicter l\u2019\u00e9criture ou l\u2019art. Bref, Aragon<br \/>\nveut bousculer un parti encore impr\u00e9gn\u00e9 d\u2019antimilitarisme,<br \/>\nd\u2019anticl\u00e9ricalisme, d\u2019antipatriotisme\u2026<\/p>\n<p><em> <strong>La complexit\u00e9 du personnage n\u2019est-elle pas de<br \/>\nporter cette exigence dans un cadre qu\u2019il ne<br \/>\nremet pas en cause ?<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>C\u2019est en effet la complexit\u00e9 du personnage\u2026 et de la situation.<br \/>\nEn 1937, Aragon approuve les proc\u00e8s de Moscou ! Or<br \/>\nparmi les victimes, il y a le g\u00e9n\u00e9ral Primakov qui est son<br \/>\nbeau-fr\u00e8re. C\u2019est le compagnon, l\u2019amant de la soeur d\u2019Elsa<br \/>\nTriolet, Lili Brick. Staline le fait assassiner comme beaucoup<br \/>\nde g\u00e9n\u00e9raux, de mar\u00e9chaux, d\u2019officiers sovi\u00e9tiques.<br \/>\nAragon prend la d\u00e9fense de l\u2019Union sovi\u00e9tique pour deux<br \/>\nraisons. La premi\u00e8re : il consid\u00e8re que la r\u00e9volution bolchevique<br \/>\n\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1920 est un \u00e9v\u00e9nement qui<br \/>\ncompte pour l\u2019avenir de l\u2019esp\u00e8ce humaine. Quels que soient<br \/>\nles horreurs, les crimes, les fautes qui aient pu \u00eatre commis<br \/>\nl\u00e0-bas, il s\u2019est pass\u00e9 quelque chose. Et il croyait que<br \/>\nc\u2019\u00e9tait d\u00e9finitif. On \u00e9tait d\u2019ailleurs beaucoup \u00e0 le croire ! Il<br \/>\napprouve aussi les proc\u00e8s car il a peur de Hitler et\u2019il voit<br \/>\ndans l\u2019URSS un rempart militaire et politique contre le fascisme.<br \/>\nLa France et la Russie lui apparaissent comme la<br \/>\nbonne et belle alliance pour prendre en tenaille l\u2019Allemagne<br \/>\nhitl\u00e9rienne. Mais au m\u00eame moment, Aragon applaudit au<br \/>\ncongr\u00e8s d\u2019Arles au cours duquel Maurice Thorez affirme<br \/>\nque la r\u00e9volution a deux leaders : non seulement l\u2019Union<br \/>\nsovi\u00e9tique, mais aussi la France avec sa R\u00e9volution fran\u00e7aise,<br \/>\nsa Commune, son mouvement ouvrier et le front des<br \/>\nFran\u00e7ais. Je ne suis pas s\u00fbr que \u00e7a ait beaucoup plu \u00e0 Staline !<br \/>\nAu fond, si Aragon soutient les proc\u00e8s, c\u2019est qu\u2019il n\u2019a pas<br \/>\nencore compris le stalinisme.<\/p>\n<p><em> <strong>Cette adh\u00e9sion aveugle au stalinisme perdurera<br \/>\napr\u00e8s guerre, malgr\u00e9 le proc\u00e8s Rousset notamment\u2026<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Les trotskistes sont un petit groupe qui, r\u00e9trospectivement,<br \/>\nme fait souffrir, car ils ont \u00e9t\u00e9 sur ce point plus lucides que<br \/>\nles communistes. Mais ils n\u2019ont pas su agir politiquement,<br \/>\net soutenir quand m\u00eame l\u2019Union sovi\u00e9tique \u2013 pendant la<br \/>\nguerre y compris. Le livre de David Rousset sur les camps<br \/>\nde concentration nazis est tr\u00e8s bon, mais \u00e0 mon avis, il a<br \/>\nfait un mauvais choix en combattant l\u2019Union sovi\u00e9tique<br \/>\ndans le mouvement de la paix. \u00c9videmment, les communistes<br \/>\nripostent de la fa\u00e7on la plus born\u00e9e et la plus stupide<br \/>\nqui soit. Aragon ne s\u2019en occupe pas lui-m\u00eame, il envoie<br \/>\nPierre Daix qui part \u00e0 fond la caisse. Mais jusqu\u2019\u00e0 la fin de<br \/>\nla Guerre froide, dans un monde tragiquement binaire, il<br \/>\nfaut choisir son camp. Aragon le fait. M\u00eame si l\u2019accusation d\u2019hitl\u00e9ro-trotskisme port\u00e9e par le Parti communisme d\u00e8s la<br \/>\nLib\u00e9ration, en ao\u00fbt 1944, est intol\u00e9rable, je reproche aux<br \/>\ntrotskistes de ne pas avoir choisi le bon camp\u2026 Dans quel<br \/>\ncamp sont-ils, je n\u2019en sais rien, mais quand m\u00eame, Trotsky<br \/>\nd\u00e9savoue le Front populaire ! Aragon d\u00e9teste le gauchisme.<br \/>\nLui, l\u2019ancien anarchiste, qui a aim\u00e9 avec une v\u00e9h\u00e9mence incroyable<br \/>\nle drapeau rouge et le drapeau noir.<\/p>\n<p><em> <strong>Cet anarchisme est-il li\u00e9 \u00e0 sa sensibilit\u00e9 artistique<br \/>\nenvers Dada et les surr\u00e9alistes ?<br \/>\n<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Peut-\u00eatre. Mais apr\u00e8s, \u00e7a ne lui conviendra plus car il trouve<br \/>\nces mouvements trop nihilistes. D\u2019ailleurs sa rupture avec<br \/>\nAndr\u00e9 Breton comme avec Dada vient de l\u00e0. Mais il flirte<br \/>\navec les anarchistes longtemps et en garde un bon souvenir.<br \/>\nLes cloches de B\u00e2le le montre. Mais Maurice Thorez le<br \/>\nconvoque \u00e0 propos d\u2019un po\u00e8me violemment anticl\u00e9rical. Et<br \/>\nen gros, voil\u00e0 ce qu\u2019il lui dit : tu ne crois pas que les ouvriers<br \/>\nsont assez divis\u00e9s pour ne pas en plus les diviser sur la religion<br \/>\n? Allez laisse tomber, fais-nous des beaux romans. Aragon<br \/>\na tu\u00e9 son gauchisme. Toute sa vie a \u00e9t\u00e9 un long combat<br \/>\ncontre celui-ci.<\/p>\n<p><em> <strong>Les multiples visages d\u2019Aragon sont-ils le signe<br \/>\nd\u2019une duplicit\u00e9 ?<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Aragon a \u00e9t\u00e9 l\u2019homme le plus insult\u00e9 avec Jean Jaur\u00e8s et Victor<br \/>\nHugo par les intellectuels de ce si\u00e8cle. Il a eu des ennemis<br \/>\nf\u00e9roces et acharn\u00e9s. Il a dit lui-m\u00eame que nous sommes<br \/>\ndes hommes doubles. Mais il ne faut pas confondre le d\u00e9doublement<br \/>\navec la duplicit\u00e9 calcul\u00e9e, immorale. C\u2019est un<br \/>\npersonnage tragique qui a v\u00e9cu les effondrements, les<br \/>\nd\u00e9b\u00e2cles, les r\u00e9v\u00e9lations. Il est profond\u00e9ment p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de<br \/>\ndeux ou trois id\u00e9es structurantes : la haine de la guerre,<br \/>\nle m\u00e9pris du colonialisme, la d\u00e9testation de la bourgeoisie.<br \/>\nC\u2019est sur cela que repose sa fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 un engagement<br \/>\ncommuniste pris \u00e0 30 ans.<\/p>\n<p><em> <strong>On a dit que son po\u00e8me \u00ab Que serais-je sans toi \u00bb<br \/>\naurait pu \u00eatre une ode au Parti communiste\u2026<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Non. C\u2019est un po\u00e8me \u00e0 Elsa, son grand amour. Il dit ailleurs,<br \/>\n<em>\u00ab c\u2019est Elsa sans qui je me serais tu \u00bb<\/em>. Sans elle, il n\u2019aurait<br \/>\npas parl\u00e9, ou sans elle, il se serait tu\u00e9. Ne plus parler pour<br \/>\nAragon, au fond, c\u2019\u00e9tait mourir.<\/p>\n<p><em> <strong>Sa bisexualit\u00e9 n\u2019est-elle pas une manifestation, dans<br \/>\nsa vie priv\u00e9e, de ces multiples d\u00e9doublements ?<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Aragon, qui a eu beaucoup d\u2019histoires d\u2019amour importantes<br \/>\navec des femmes, a eu des tendances homosexuelles. On<br \/>\npeut penser qu\u2019il a follement aim\u00e9 Andr\u00e9 Breton. Peut-\u00eatre<br \/>\nm\u00eame a-t-il couch\u00e9 avec Drieu La Rochelle dans sa jeunesse,<br \/>\ncomme l\u2019affirme Jean Ristat, m\u00eame si je n\u2019en suis pas<br \/>\nabsolument s\u00fbr. Dans des carnets confidentiels r\u00e9cemment<br \/>\npubli\u00e9s sur sa sexualit\u00e9, Drieu m\u2019appara\u00eet plut\u00f4t homophobe\u2026<br \/>\nUne chose est s\u00fbre, Aragon avait un c\u00f4t\u00e9 f\u00e9minin.<br \/>\nLe tableau \u00e0 Cologne de Max Ernst, \u00ab Le rendez-vous des<br \/>\namis \u00bb, montre Andr\u00e9 Breton en empereur romain, viril et<br \/>\npuissant, et puis se faufilant derri\u00e8re lui, souple comme une<br \/>\nliane, Aragon. Il a d\u00e9crit comme personne la sensualit\u00e9, la<br \/>\nsensibilit\u00e9, les fantasmes f\u00e9minins. Dans<em> La D\u00e9fense de l\u2019infini<\/em>,<br \/>\nil p\u00e9n\u00e8tre jusque dans l\u2019\u00e2me de ces femmes qui prennent<br \/>\nle m\u00e9tro ou de ces bourgeoises sacrifi\u00e9es par le syst\u00e8me.<br \/>\nMais cette bisexualit\u00e9, qui est une histoire priv\u00e9e, il va la<br \/>\nmasquer \u00e0 ses camarades communistes.<\/p>\n<p><em> <strong>Peut-on lire l\u2019histoire du communisme \u00e0 travers le<br \/>\nparcours de l\u2019\u00e9crivain ?<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Ma foi, oui, Aragon racontait notre histoire comme personne.<br \/>\nIl a d\u00e9crit ses d\u00e9faites et ses d\u00e9b\u00e2cles, parl\u00e9 de la nostalgie<br \/>\ndu pass\u00e9, du vent de l\u2019histoire qui balaye les vies humaines,<br \/>\nles attachements, les sentiments. Pour lui, l\u2019histoire<br \/>\nest tragique, comme l\u2019amour, mais elle avance quand m\u00eame.<br \/>\n<em>\u00ab Au plus noir de la nuit,<\/em> \u00e9crit-il,<em> j\u2019entends le coq chanter. \u00bb<\/em> Jamais il n\u2019a<br \/>\nperdu \u00e7a de vue.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-5977 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/mask-6f0.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/mask-6f0-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"mask.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Po\u00e8te, \u00e9crivain et homme politique, Aragon avait de multiples visages. Toute sa vie fut plac\u00e9e sous le signe du d\u00e9doublement. Pierre Juquin, ancien dirigeant du Parti communiste, est l\u2019auteur d\u2019une biographie monumentale sur un homme au destin hors du commun. Il raconte.<\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":17434,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[293],"class_list":["post-5977","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-idees-culture","tag-entretien"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5977","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5977"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5977\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/17434"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5977"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5977"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5977"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}