{"id":5947,"date":"2012-12-05T18:25:47","date_gmt":"2012-12-05T17:25:47","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-ou-le-noir-est-couleur-tabou-un5947\/"},"modified":"2023-06-23T23:13:04","modified_gmt":"2023-06-23T21:13:04","slug":"la-ou-le-noir-est-couleur-tabou-un5947","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=5947","title":{"rendered":"L\u00e0 o\u00f9 le noir est couleur\u2026 \u00abTabou\u00bb, un film de Miguel Gomes"},"content":{"rendered":"<p><strong>Film en noir et blanc, \u00e0 moiti\u00e9 muet,  oscillant entre un pr\u00e9sent de grisaille et les \u00e9clats sombre de son pass\u00e9 colonial, cultivant enfin avec \u00e9l\u00e9gance l\u2019anachronisme de sa bande son, <em>Tabou<\/em>, troisi\u00e8me long m\u00e9trage du cin\u00e9aste portugais Miguel Gomes surprend le spectateur de bout en bout. Un bonheur pour cin\u00e9phile contemporain, le film le plus stimulant de cette fin d\u2019ann\u00e9e.<\/strong><\/p>\n<p>On se souvient tous de cette pub du milieu des ann\u00e9es quatre vingt qui vantait les charmes d\u2019un breuvage lusitanien typique avec ce slogan\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Portugal, le pays o\u00f9 le noir est couleur\u00a0\u00bb<\/em>. Pourtant ce n\u2019est pas nostalgie de ce Portugal rural des ann\u00e9es Salazar que Miguel Gomes a choisi de tourner son nouveau film en noir et blanc, loin s\u2019en faut, mais pour r\u00e9affirmer, \u00e0 des d\u00e9cennies de l\u2019\u00e2ge d\u2019or du cin\u00e9ma, la puissance \u00e9vocatrice de ces deux tons, leur capacit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 faire ressortir nos spectres pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, ces ectoplasmes qui s\u2019agitent dans le faisceau lumineux de l\u2019appareil de projection. <\/p>\n<p>Film en deux parties, <em>Tabou<\/em> d\u00e9marre au rythme tranquille d\u2019une vieille tatie Danielle lisbo\u00e8te et de sa voisine de balcon, catholique \u00e0 la cinquantaine un peu terne, et un peu paum\u00e9e il faut le dire. La premi\u00e8re, dilapidant dans les casinos ce qui lui reste d\u2019une fortune engloutie depuis belle lurette, la seconde tentant de trouver un sens \u00e0 sa vie en multipliant, au risque de cruelles d\u00e9ceptions, les actions de charit\u00e9 chr\u00e9tienne. Entre les deux, \u00e0 la fois r\u00e9v\u00e9latrice des n\u00e9vroses des deux vieilles et de celle, coloniale, du Portugal, une femme de m\u00e9nage africaine, d\u2019une patience d\u2019odalisque, concentr\u00e9e sur son avenir \u2013 elle suit avec assiduit\u00e9 des cours d\u2019alphab\u00e9tisation &#8211; quand sa patronne d\u00e9lire son pass\u00e9.  Et ce pass\u00e9, il faut bien aller le chercher quand la vieille calanche. Il se manifeste alors sous les traits d\u2019un vieux cow boy d\u00e9cal\u00e9, un amour de jeunesse. Comme lors de ses pr\u00e9c\u00e9dents films Gomes joue \u00e0 merveille des minuscules p\u00e9rip\u00e9ties de la vie, sur le ton doux amer de la tragi-com\u00e9die de nos petites existences. <\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" width=\"460\" height=\"259\" src=\"http:\/\/www.youtube.com\/embed\/uxcUSv27aa8\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p>Et puis une fois encore, le film prend un virage radical, fait un bond dans son d\u00e9roul\u00e9 narratif. D\u2019un plan \u00e0 l\u2019autre on passe d\u2019un Lisbonne contemporain triste et froid, \u00e0 la chaleur luxuriante d\u2019un pass\u00e9 portugais. Celui d\u2019une colonie imaginaire \u00e0 l\u2019avant veille des luttes d\u2019ind\u00e9pendance. M\u00e9langeant la petite histoire \u00e0 la grande, Gomes entreprend de raconter \u00e0 travers les amours extra conjugales d\u2019une femme de colon &#8211; notre vieille indigne de la premi\u00e8re partie &#8211; le d\u00e9clenchement possible d\u2019une transition historique. Projet qui serait pr\u00e9tentieux sans le d\u00e9tachement ironique dont fait preuve le r\u00e9alisateur. Ici les personnages se parlent sans que l\u2019on distingue leurs voix. Seule, une parole <em>off<\/em> \u2013 Gomes <em>himself<\/em> \u2013 laisse entendre sa narration po\u00e9tique. Apr\u00e8s tout de quoi se souvient-on\u00a0d\u2019un pass\u00e9\u00a0qui f\u00fbt le n\u00f4tre ? Quelques images bien entendu, des fant\u00f4mes d\u2019une vie disparue, des bribes de sons. Et beaucoup de silences aussi. Au milieu de tout cela, aux pieds de cet imaginaire mont Tabou \u2013 eh oui la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Murnau est limpide, m\u00eame si elle ne permet pas autre chose que d\u2019inscrire le film dans une lign\u00e9e particuli\u00e8re, une forme d\u2019hommage enfantin \u2013 on entend parfois de la musique. Cette musique pop et populaire si ch\u00e8re \u00e0 l\u2019auteur, au point qu\u2019elle en devient un \u00e9l\u00e9ment constitutif de tous ses films.<\/p>\n<p>En pla\u00e7ant l\u2019\u00e9pisode du \u00ab\u00a0paradis\u00a0\u00bb perdu, \u00e0 la suite d\u2019un pr\u00e9sent qui se meurt, Gomes fait plus qu\u2019inverser la chronologie planplan de la fiction, il renverse l\u2019habitude du spectateur, de la fa\u00e7on la plus simple, la plus \u00e9vidente, la plus efficace aussi. Ainsi avec ce film en noir et blanc assiste-t-on \u00e0 une proposition d\u2019un cin\u00e9ma renouvel\u00e9, enthousiasmant.  Un cin\u00e9ma conscient de son pouvoir, celui des images et du son juxtapos\u00e9s, un cin\u00e9ma libertin finalement. Libertin dans le sens o\u00f9 il s\u2019autorise \u00e0 emprunter un chemin qui lui est particulier, non conventionnel, \u00e0 la recherche de plaisirs esth\u00e9tiques et intellectuels authentiques, loin des canons habituels, loin de la vulgarit\u00e9 des production de masse. Un cin\u00e9ma des Lumi\u00e8res qui aurait laiss\u00e9 tomb\u00e9 la dictature de la rationalit\u00e9, pour y privil\u00e9gier sa po\u00e9sie singuli\u00e8re. Disons le encore une fois, <em>Tabou<\/em> est un pur bonheur, pour cin\u00e9phile contemporain certes, mais pas que\u2026 En tout \u00e9tat de cause le film le plus stimulant de cette fin d\u2019ann\u00e9e.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-5947 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/tabou-47e07-9f0.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/tabou-47e07-9f0-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"L\u00e0 o\u00f9 le noir est couleur\u2026 \u00ab Tabou \u00bb, un film de Miguel Gomes\" aria-describedby=\"gallery-1-17396\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<figcaption class='wp-caption-text gallery-caption' id='gallery-1-17396'>\n\t\t\t\tL\u00e0 o\u00f9 le noir est couleur\u2026 \u00ab Tabou \u00bb, un film de Miguel Gomes\n\t\t\t\t<\/figcaption><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Film en noir et blanc, \u00e0 moiti\u00e9 muet, oscillant entre un pr\u00e9sent de grisaille et les \u00e9clats sombre de son pass\u00e9 colonial, cultivant enfin avec \u00e9l\u00e9gance l\u2019anachronisme de sa bande son, Tabou, troisi\u00e8me long m\u00e9trage du cin\u00e9aste portugais Miguel Gomes surprend le spectateur de bout en bout. 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