{"id":537,"date":"1997-06-01T00:00:00","date_gmt":"1997-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/amerindiens537\/"},"modified":"1997-06-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-05-31T22:00:00","slug":"amerindiens537","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=537","title":{"rendered":"Amerindiens"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Eric Navet <\/p>\n<p>Voir aussi Pour en savoir plus<strong> Dans les terres du Nord canadien aux enjeux multiples, des Indiens de la communaut\u00e9 innu interrogent leur destin. Les observations d&#8217;un ethnologue. <\/strong><\/p>\n<p> <strong>  Vous avez effectu\u00e9 de nombreux s\u00e9jours parmi les communaut\u00e9s am\u00e9rindiennes du Canada et des Etats-Unis. Votre dernier voyage durant l&#8217;\u00e9t\u00e9 1996 vous a conduit sur la C\u00f4te Nord au Qu\u00e9bec, vers Schefferville et Sept Iles. Quel en \u00e9tait le but ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Eric Navet : <\/strong> Il existe chez les Am\u00e9rindiens un mouvement original, initi\u00e9 en Alberta dans les ann\u00e9es 1968 sous l&#8217;impulsion du chef Robert Smallboy et poursuivi actuellement par des jeunes leaders indiens comme Gilbert Pilot, inuit de la communaut\u00e9 de Uashat- Mani Utenam. Ce mouvement, &#8221; la coalition pour Nitassinan &#8221; (notre terre), a vocation de mettre en place des actions d&#8217;une part, pour sauvegarder la culture am\u00e9rindienne, d&#8217;autre part, pour rapprocher des sources de leur culture les jeunes pi\u00e9g\u00e9s par une certaine modernit\u00e9, mais aussi les groupes familiaux. Cette d\u00e9marche passe par l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un retour \u00e0 la nature, un &#8221; retour au bois &#8220;; elle rencontre \u00e9videmment de nombreuses oppositions, tant de la part de certains Canadiens que de certains Am\u00e9rindiens &#8221; r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s &#8221; par la soci\u00e9t\u00e9 de consommation.<\/p>\n<p> <strong> N&#8217;est-ce pas \u00e0 la fois le constat d&#8217;un malaise et le refus de voir dispara\u00eetre une soci\u00e9t\u00e9 et sa culture ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> E. N.: <\/strong> On peut le dire ainsi. Une donne nouvelle est apparue depuis quelques d\u00e9cennies: un bon tiers des Am\u00e9rindiens s\u00e9journe et parfois travaille en milieu urbain o\u00f9 se multiplient les centres d&#8217;amiti\u00e9 autochtones. D&#8217;autre part, dans les r\u00e9serves, de plus en plus de jeunes Indiens, souvent ch\u00f4meurs, ne sont plus en phase avec leur culture et pas en phase non plus avec la soci\u00e9t\u00e9 urbaine. Les Indiens qui r\u00e9fl\u00e9chissent au destin de leurs communaut\u00e9s font un constat: le syst\u00e8me des Blancs est en faillite, cherchons notre propre voie d&#8217;\u00e9panouissement social.<\/p>\n<p> <strong> Expliquez-nous \u00e0 quoi ressemble une r\u00e9serve. Comment se laisse-t-elle d\u00e9couvrir ? Quel type d&#8217;habitat y trouve-t-on ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> E. N.: <\/strong> Il y a plus de 2 200 r\u00e9serves au Canada. D&#8217;une part, selon les mots m\u00eames des Indiens, ce sont les derni\u00e8res terres qu&#8217;ils poss\u00e8dent; d&#8217;autre part, ils s&#8217;y sentent &#8221; barr\u00e9s de toutes parts &#8221; comme on dit en qu\u00e9b\u00e9cois, m\u00eame s&#8217;ils ont toute libert\u00e9 d&#8217;en sortir. Il n&#8217;y a pas plus d&#8217;avenir dans les r\u00e9serves que dans les villes. D&#8217;o\u00f9 l&#8217;id\u00e9e de sortir des r\u00e9serves non pour se diluer dans la soci\u00e9t\u00e9 des Blancs mais pour reconqu\u00e9rir des espaces, cr\u00e9er un art de vivre en harmonie avec la nature et la culture am\u00e9rindiennes. Quand on arrive, par exemple, \u00e0 Mani Utenam (r\u00e9gion de Sept Iles), on d\u00e9couvre des petites maisons en bois, d&#8217;un style canadien classique, align\u00e9es en paquet le long de quelques axes routiers qui forment un quadrillage. La r\u00e9serve dispose du &#8221; confort &#8221; normal: \u00e9lectricit\u00e9, chauffage, etc. Mais pourtant l&#8217;observateur qui d\u00e9barque dans une r\u00e9serve est souvent frapp\u00e9 par une impression de pauvret\u00e9, un laisser-aller qui refl\u00e8te l&#8217;inad\u00e9quation de cet habitat impos\u00e9 avec les d\u00e9sirs profonds de la population.&#8221; Nous n&#8217;\u00e9tions pas habitu\u00e9s \u00e0 vivre les uns sur les autres &#8220;, dit Gilbert Pilot. Ces conditions, l&#8217;impossibilit\u00e9 de pratiquer les activit\u00e9s traditionnelles engendrent une d\u00e9sagr\u00e9gation du tissu social avec un mal-\u00eatre qui se traduit notamment par l&#8217;exc\u00e8s d&#8217;alcool, les abus sexuels, les suicides. On trouve aussi de nombreuses m\u00e8res c\u00e9libataires et des enfants \u00e9lev\u00e9s par les grands-parents; les enfants conservent en effet une place privil\u00e9gi\u00e9e dans ces soci\u00e9t\u00e9s. Les femmes m\u00e8nent une lutte acharn\u00e9e contre l&#8217;alcoolisme et la drogue. Les r\u00e9serves restent pourtant des lieux de vie dans ses aspects les plus extr\u00eames, avec des moments d&#8217;explosion o\u00f9 toute la frustration, la mal-vie prennent des formes violentes et des moments d&#8217;intense amiti\u00e9, de chaleur, de partage et de f\u00eates, danses et chants, des rassemblements heureux comme le sont les pow-wow. Vers 1960\/ 1970, il s&#8217;est amorc\u00e9 ce qu&#8217;on a appel\u00e9 le &#8221; r\u00e9veil des Indiens &#8221; avec des aspects militants tr\u00e8s marqu\u00e9s, incarn\u00e9 par l'&#8221; American Indian Movement &#8221; (AIM), n\u00e9 en 1968. Cette dimension de la lutte est aujourd&#8217;hui moins vive mais elle a gagn\u00e9 en profondeur. Sur la C\u00f4te Nord, chez les Innus comme ailleurs, le combat politique exprime \u00e0 la fois des revendications territoriales, \u00e9cologiques et le droit de vivre selon une spiritualit\u00e9 et une philosophie propres aux Am\u00e9rindiens.<\/p>\n<p> <strong> Quelles menaces \u00e9cologiques craignent les Indiens ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> E. N.: <\/strong> La C\u00f4te Nord fait partie de la zone subarctique qui est une zone tr\u00e8s sensible; les \u00e9quilibres \u00e9cologiques y sont fragiles. Les menaces sont li\u00e9es \u00e0 la progression de ce qu&#8217;il faut bien appeler le &#8221; fait colonial &#8220;, avec la &#8221; mise en valeur &#8221; des terres, la d\u00e9forestation et la pollution qui l&#8217;accompagne. Les ressources hydrauliques y sont importantes. Gilbert Pilot et son mouvement ont intent\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es des actions juridiques sur les plans national et international; ils ont organis\u00e9 des manifestations locales comme des barrages sur les routes contre les projets de construction de barrages hydro-\u00e9lectriques sur des rivi\u00e8res o\u00f9 les Innus ont toujours p\u00each\u00e9 le saumon. Cela leur a valu la prison et la haine de Blancs racistes, celle d&#8217;associations de p\u00eacheurs et de chasseurs des Etat-Unis et du Canada dont certaines sont li\u00e9es aux id\u00e9ologies d&#8217;extr\u00eame droite. On peut d\u00e9j\u00e0 observer l&#8217;\u00e9cocide, r\u00e9sultat de la politique de destruction de l&#8217;environnement; et, dans la mesure o\u00f9 l&#8217;on d\u00e9truit les ressources naturelles, il n&#8217;y a plus de vie possible pour les Indiens, ni pour personne. Si les Indiens quittent leurs territoires, et ils ont de nombreuses raisons de le faire, ils l&#8217;abandonnent aux grandes compagnies mini\u00e8res, foresti\u00e8res et hydrauliques, c&#8217;est la deuxi\u00e8me \u00e9tape d&#8217;un type de d\u00e9veloppement bien connu, un ethnocide inavou\u00e9. L&#8217;association &#8221; Coalition pour Nitassinan &#8221; a soulev\u00e9 le probl\u00e8me des vols a\u00e9riens \u00e0 basse altitude pratiqu\u00e9s par les forces de l&#8217;OTAN bas\u00e9s \u00e0 Goose Bay (Labrador) qui occasionnent de graves perturbations pour l&#8217;environnement et les \u00eatres humains entra\u00eenant, selon les Indiens, des attaques cardiaques et des fausses couches. Les Am\u00e9rindiens se d\u00e9fendent aussi avec humour en disant: &#8221; Quand les Blancs voudront vraiment prot\u00e9ger les outardes, ils arr\u00eateront les vols \u00e0 basse altitude. Mais pour prot\u00e9ger les Indiens, ils ne le feront pas ! &#8220;. La crise a engendr\u00e9 des situations parfois tragiques qui me touchent beaucoup: ainsi \u00e0 Schefferville, les mines ont \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9es, les Blancs r\u00e9sidents sont peu nombreux et l&#8217;on ne vient plus dans cette r\u00e9gion que pour p\u00eacher et chasser. L&#8217;id\u00e9e de Gilbert Pilot est de r\u00e9occuper les terres de la C\u00f4te Nord, de replonger les jeunes g\u00e9n\u00e9rations dans leurs paysages d&#8217;origine et de cr\u00e9er des centres autochtones de ressourcement. Pour les Indiens, le lieu du r\u00eave, c&#8217;est la for\u00eat, pas la ville o\u00f9 les bruits enfouissent tout. Et si des enfants vont parfois jusqu&#8217;au suicide dans les r\u00e9serves, c&#8217;est qu&#8217;ils ont perdu ce lieu du r\u00eave. Leur spiritualit\u00e9 tient compte de l&#8217;imaginaire, du contact charnel avec la nature.<\/p>\n<p> <strong> Comment cette d\u00e9marche peut-elle trouver sa traduction concr\u00e8te ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> E. N.: <\/strong> D&#8217;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par la vitalit\u00e9 de la culture am\u00e9rindienne. Si, dans beaucoup de r\u00e9serves, la chasse et la p\u00eache ne sont plus pratiqu\u00e9es comme mode de subsistance, l&#8217;esprit en demeure. Cette partie du Canada a \u00e9t\u00e9 plus tardivement colonis\u00e9e et missionnaris\u00e9e, aussi la culture am\u00e9rindienne y est-elle plus manifeste. En pays innu, le caribou, le saumon, les baies, c&#8217;est quelque chose dont on parle, que l&#8217;on mange. Ce qui est une fa\u00e7on de s&#8217;alimenter, une connaissance des saveurs, des odeurs et des sons constituent des aspects essentiels d&#8217;un v\u00e9ritable &#8221; art de vivre &#8220;. La nature qui pourvoit aux besoins des \u00eatres humains et offre rem\u00e8de \u00e0 tous les maux est une id\u00e9e toujours tr\u00e8s active chez les Innus. Jean Mallaurie a bien montr\u00e9 chez les Esquimaux innus que l&#8217;apprentissage se faisait beaucoup par les sens, l&#8217;importance d&#8217;une vraie p\u00e9dagogie de l&#8217;environnement. Ce mouvement de r\u00e9insertion dans la culture am\u00e9rindienne est d&#8217;ailleurs soutenu par des associations europ\u00e9ennes. Mais qu&#8217;on le veuille ou non, on doit \u00e9voluer entre deux mondes, ce que repr\u00e9sente bien Gilbert Pilot qui vit profond\u00e9ment sa culture, habite et travaille en fr\u00e9quentant le monde occidental jusqu&#8217;en Europe avec l&#8217;espoir d&#8217;y trouver \u00e9cho aux l\u00e9gitimes aspirations de son peuple. Cela nous renvoie \u00e0 nos miroirs en posant cette question: que peut-on emprunter \u00e0 la civilisation technique qui serve \u00e0 imaginer un mod\u00e8le social humain, des soci\u00e9t\u00e9s qui ne peuvent plus \u00eatre tout \u00e0 fait celles des anc\u00eatres et qui, cependant, n&#8217;empruntent pas le chemin bourbeux et destructeur du lib\u00e9ralisme. Cette qu\u00eate, chez les Am\u00e9rindiens, se veut plus spirituelle qu&#8217;\u00e9conomique. L&#8217;un des rites de cette spiritualit\u00e9, &#8221; la sweat lodge &#8220;, (hutte \u00e0 sudation) conna\u00eet une v\u00e9ritable renaissance. C&#8217;\u00e9tait, avec celui de la pipe sacr\u00e9e, le rite de purification le plus r\u00e9pandu chez les Indiens d&#8217;Am\u00e9rique du Nord. C&#8217;est une construction faite de branchages, en forme de d\u00f4me, charg\u00e9e de symboles, autrefois recouverte par des peaux et actuellement par des couvertures ou des b\u00e2ches. On pratique un trou au milieu dans le sol, on introduit des pierres chaudes sur lesquelles on verse de l&#8217;eau. Le principe du sauna, en quelque sorte, mais un sauna de port\u00e9e spirituelle car on y prie, on y communie avec le reste de la cr\u00e9ation.<\/p>\n<p> <strong> Vous avez \u00e9voqu\u00e9 le besoin de ces populations \u00e0 faire conna\u00eetre et partager leurs fa\u00e7ons d&#8217;\u00eatre et de vivre. Comment cela s&#8217;exprime-t-il ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> E. N.: <\/strong> Ce mouvement am\u00e9rindien n&#8217;est pas ferm\u00e9, il s&#8217;adresse aussi \u00e0 tous ceux qui veulent y participer et n&#8217;exclut pas, dans un souci de rapprochement et de partage des connaissances, le d\u00e9veloppement d&#8217;un &#8221; \u00e9co-tourisme &#8221; autog\u00e9r\u00e9. Depuis un quart de si\u00e8cle que je fr\u00e9quente les Am\u00e9rindiens, j&#8217;ai observ\u00e9 l&#8217;\u00e9volution des relations entre Occidentaux et Am\u00e9rindiens. Sur la C\u00f4te Nord en particulier j&#8217;ai constat\u00e9 la pr\u00e9sence de Fran\u00e7ais de plus en plus nombreux. Des r\u00e9seaux d&#8217;\u00e9changes existent entre les r\u00e9serves, du nord au sud et de l&#8217;ouest \u00e0 l&#8217;est du continent, voire avec les autres continents sur les plans indissociables du politique et du spirituel, et sur la base d&#8217;une reconsid\u00e9ration du rapport de l&#8217;homme \u00e0 l&#8217;environnement.n<\/p>\n<p>* Ma\u00eetre de conf\u00e9rence, enseignant chercheur \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 de Strasbourg, responsable du Centre de recherche interdisciplinaire en anthropologie (CRIA).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Eric Navet <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-537","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/537","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=537"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/537\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=537"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=537"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=537"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}