{"id":53,"date":"1995-09-01T00:00:00","date_gmt":"1995-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-renouveau-syndical-sinon-rien053\/"},"modified":"1995-09-01T00:00:00","modified_gmt":"1995-08-31T22:00:00","slug":"le-renouveau-syndical-sinon-rien053","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=53","title":{"rendered":"Le renouveau syndical, sinon rien"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">  Affaibli, le mouvement syndical fran\u00e7ais cherche la voie du renouveau pour r\u00e9pondre aux attentes d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 en \u00e9tat d&#8217;urgence. Tour d&#8217;horizon et rencontres avec Chantal Cumunel (CGC), Michel Deschamps (FSU), Michel Dupuis (CFDT) et Louis Viannet (CGT). <\/p>\n<p>De l&#8217;aveu m\u00eame des principaux int\u00e9ress\u00e9s, le mouvement syndical est gravement affaibli.&#8221; Sa faiblesse demeure un handicap majeur pour la d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats des salari\u00e9s &#8220;, affirme d&#8217;embl\u00e9e le pr\u00e9ambule du rapport d&#8217;activit\u00e9 soumis \u00e0 l&#8217;appr\u00e9ciation des adh\u00e9rents de la CGT dans la pr\u00e9paration de son 45e Congr\u00e8s qui se tiendra fin 1995. Qu&#8217;en est-il vraiment de la situation du syndicalisme dans notre pays ? Sa mort a \u00e9t\u00e9 plusieurs fois annonc\u00e9e et pas seulement dans la p\u00e9riode la plus r\u00e9cente: en 1909 (!), en 1921, ou encore dans les ann\u00e9es 50. Mais les th\u00e9oriciens du d\u00e9clin in\u00e9luctable se font plus prudents ces derniers mois. Le mort bougerait-il encore ?<\/p>\n<p>Sauf en de rares moments (1918, 1936, 1944), le mouvement syndical fran\u00e7ais a toujours eu une implantation faible. La CGT de la Charte d&#8217;Amiens, souvent cit\u00e9e en exemple en cette ann\u00e9e de centenaire, ne regroupait pas plus de 5% des salari\u00e9s de l&#8217;\u00e9poque. La France se situe, pour le taux de syndicalisation, en queue des pays d&#8217;Europe et de l&#8217;OCDE. Si la moyenne europ\u00e9enne d\u00e9passe les 40% et devance les Etats-Unis et le Japon, la fourchette est large entre les moins de 10% de la France et les plus de 80% de la Su\u00e8de. Avec une tendance \u00e0 la baisse g\u00e9n\u00e9rale dans les ann\u00e9es 80, l&#8217;\u00e9cart s&#8217;est encore accru entre les pays fortement et faiblement syndiqu\u00e9s. Ces rappels historiques et g\u00e9ographiques permettent de se resituer dans un contexte g\u00e9n\u00e9ral, sans rien occulter de la perte en vingt ans de pr\u00e8s des deux tiers des effectifs syndicaux (toutes organisations confondues) en France.<\/p>\n<p>Sympt\u00f4mes associ\u00e9s, la mont\u00e9e de l&#8217;abstention aux \u00e9lections sociales et professionnelles: plus cinq points pour les comit\u00e9s d&#8217;entreprise de 1976-1977 \u00e0 1980-1990, de 36,8% en 1979 \u00e0 58% en 1992 pour les \u00e9lections prud&#8217;homales. Ou la forte diminution des gr\u00e8ves, passant de plus de cinq millions de journ\u00e9es non travaill\u00e9es en 1976 \u00e0 665 500 en 1991, selon les donn\u00e9es du Centre d&#8217;\u00e9tudes de la vie politique fran\u00e7aise (CEVIPOF), \u00e0 mettre en relation avec le contexte de ch\u00f4mage massif et de chantage \u00e0 l&#8217;emploi tr\u00e8s op\u00e9rant. Car les centrales qui pr\u00f4nent la &#8221; n\u00e9gociation \u00e0 froid &#8221; comme la CFDT, ou la m\u00e9thode contractuelle, comme FO, n&#8217;ont pas recueilli les fruits de la baisse des conflits. Au contraire, l&#8217;heure est \u00e0 la remise en cause l\u00e0 aussi. Les organismes paritaires, g\u00e9r\u00e9s par des repr\u00e9sentants des salari\u00e9s et des employeurs, sont de moins en moins paritaires et de plus en plus pilot\u00e9s par l&#8217;amont, c&#8217;est-\u00e0-dire par l&#8217;Etat et les employeurs, qui utilisent la pression des contraintes financi\u00e8res dues \u00e0 la crise et \u00e0 l&#8217;extension du ch\u00f4mage. Quant \u00e0 la n\u00e9gociation d&#8217;entreprise tant vant\u00e9e, elle &#8221; ne concerne souvent que des aspects secondaires du contrat de travail et ne joue plus qu&#8217;un r\u00f4le relativement p\u00e9riph\u00e9rique dans l&#8217;organisation g\u00e9n\u00e9rale de l&#8217;entreprise &#8220;, note Pierre Rosanvallon dans la Question syndicale (\u00e9ditions du Seuil). Pour parodier Andr\u00e9 Bergeron, il n&#8217;y a plus gu\u00e8re de &#8221; grain \u00e0 moudre &#8221; de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0. C&#8217;est d&#8217;ailleurs ce que soulignait son successeur \u00e0 la t\u00eate de FO, Marc Blondel, en f\u00e9vrier 1994: &#8221; La pratique contractuelle comme outil de progr\u00e8s social et \u00e9conomique est en panne &#8220;, et d&#8217;insister sur les responsabilit\u00e9s du patronat et du gouvernement pour qu&#8217;elle &#8221; puisse recouvrer son r\u00f4le moteur de r\u00e9gulation et de stabilit\u00e9 \u00e0 tous les niveaux &#8220;. Sinon &#8221; les syndicats n&#8217;auront d&#8217;autre possibilit\u00e9 que la seule contestation &#8220;.<\/p>\n<p>La crise sous ses diff\u00e9rentes manifestations, pr\u00e9carit\u00e9, croissance relative des petites et moyennes entreprises par rapport aux plus importantes, a boulevers\u00e9 la donne. La fermeture d&#8217;entreprises, les abandons de production dans des secteurs comme la sid\u00e9rurgie ou les mines, o\u00f9 le syndicalisme avait ses origines, ont pes\u00e9 lourdement. La disparition de ces &#8221; bastions &#8221; n&#8217;a pas aid\u00e9 \u00e0 aller vers des cat\u00e9gories nouvelles ou \u00e0 s&#8217;implanter dans d&#8217;autres entreprises. De stable, le salariat est devenu massivement instable tandis que les organisations syndicales sont souvent rest\u00e9es confin\u00e9es aux services publics, aux personnels \u00e0 statut et aux grandes entreprises. En 1994, 53% des salari\u00e9s travaillaient dans des entreprises de moins de cinquante personnes. En moins de dix ans, le nombre de zones industrielles a \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9 par cinq, pour d\u00e9passer les 15 000 et concerner plus de six millions de salari\u00e9s travaillant dans une grande diversit\u00e9 d&#8217;entreprises. Corollaire, selon un sondage effectu\u00e9 par le CSA pour la CGT, 43% des salari\u00e9s n&#8217;ont jamais vu un militant de la CGT, 27% en ont connu mais n&#8217;en connaissent plus, ce qui fait au total 70% des salari\u00e9s qui ne voient jamais la CGT ! Et le total atteint 86% concernant les jeunes qui ne connaissent aucun syndicaliste.<\/p>\n<p>Les uns et les autres cherchent des r\u00e9ponses pour se d\u00e9ployer dans le monde du travail tel qu&#8217;il est devenu.&#8221; Il faut inventer des formes de contact, d&#8217;intervention pour que les salari\u00e9s en situation pr\u00e9caire se retrouvent dans le discours et les actions du syndicat &#8220;, souligne Louis Viannet.&#8221; Un syndicat ne peut pas se contenter de dire: on est pour le plein emploi et des emplois \u00e0 temps plein. Bien s\u00fbr qu&#8217;on est pour ! Bien s\u00fbr qu&#8217;il faut des luttes avec cet objectif ! Mais ces gens ont des revendications dans leur situation de pr\u00e9caires, et si on ne les d\u00e9fend pas, sous les pr\u00e9textes les plus divers, ils chercheront ailleurs.&#8221;<\/p>\n<p>La CGT a cibl\u00e9 environ 200 zones d&#8217;activit\u00e9 pour un effort de syndicalisation sur le long terme. Exemple, la tour Manhattan \u00e0 La D\u00e9fense: 4 entreprises diff\u00e9rentes regroupant pour l&#8217;essentiel, ing\u00e9nieurs, cadres et techniciens. Avec 14 syndiqu\u00e9s au Cr\u00e9dit Lyonnais, un \u00e0 P\u00e9chiney, et aucun dans les deux autres entreprises. Une aide ext\u00e9rieure permet de s&#8217;adresser r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 tous les salari\u00e9s dans l&#8217;objectif de dynamiser les syndicats qui existent et d&#8217;en cr\u00e9er un nouveau, avec \u00e0 la fois une activit\u00e9 g\u00e9n\u00e9raliste et des interventions plus sp\u00e9cifiques \u00e0 chaque entreprise.<\/p>\n<p>Avec les jeunes, la rencontre concr\u00e8te a du mal \u00e0 se produire mais, quand elle existe, \u00e7a d\u00e9coiffe ! Dans une usine d&#8217;Alsthom Belfort, les jeunes qui ont conduit l&#8217;action \u00e0 l&#8217;automne dernier, &#8221; font &#8221; maintenant la CGT. Sur 36 syndiqu\u00e9s, 26 ont moins de trente ans et 19 moins de vingt-cinq ans. A une autre \u00e9chelle, le rejet du CIP (le SMIC-jeunes concoct\u00e9 par Balladur) a montr\u00e9 l&#8217;extraordinaire combativit\u00e9 de la jeunesse, et notamment de jeunes qualifi\u00e9s (BTS, DUT) qui vont int\u00e9grer le monde du travail. Il s&#8217;agit d&#8217;un v\u00e9ritable d\u00e9fi pour le mouvement syndical.<\/p>\n<p> <strong>  Le d\u00e9fi de la pr\u00e9sence des jeunes  <\/strong><\/p>\n<p>La condition pour r\u00e9ussir, c&#8217;est que le syndicat devienne vraiment leur affaire et qu&#8217;on ne leur demande pas d&#8217;entrer dans un moule ou qu&#8217;on ne d\u00e9cide pas \u00e0 leur place: en ce qui les concerne, l&#8217;exigence d\u00e9mocratique est encore plus vitale. Prolongement indirect de ce mouvement, l&#8217;Union g\u00e9n\u00e9rale des ing\u00e9nieurs, cadres et techniciens, (UGICT-CGT) a \u00e9tabli des &#8221; rep\u00e8res revendicatifs &#8221; pour la reconnaissance d&#8217;un statut technicien- technicien sup\u00e9rieur ainsi qu&#8217;une charte des stages en entreprise, \u00e9labor\u00e9e en commun avec des organisations \u00e9tudiantes (UNEF, UNEF-ID) et lyc\u00e9ennes (DECLYC, FIDL). Il y a l\u00e0 assur\u00e9ment une volont\u00e9 de r\u00e9pondre aux aspirations concernant les dipl\u00f4mes et la place dans l&#8217;entreprise, exprim\u00e9es massivement par les jeunes qualifi\u00e9s.<\/p>\n<p>Autre terrain de mission du syndicalisme, les cadres qui, en m\u00eame temps qu&#8217;ils \u00e9taient atteints par les probl\u00e8mes d&#8217;emploi et de pouvoir d&#8217;achat, ont \u00e9t\u00e9 bouscul\u00e9s dans leur identit\u00e9 m\u00eame.&#8221; Le mot cadre est absurde, demain le statut du cadre sera le statut de tout le monde &#8221; a pu d\u00e9clarer le p.-d.g. Francis Mer. Pourtant quand on l&#8217;interroge, Chantal Cumunel, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9rale de la CFE-CGC, r\u00e9fute le terme de crise du syndicalisme, et pr\u00e9f\u00e8re parler de mutation, de changements dans l&#8217;organisation du travail&#8230; Et envisage plusieurs hypoth\u00e8ses pour adapter la CGC: \u00e9largir son champ au-del\u00e0 du salariat, chez les artisans, commer\u00e7ants et professions lib\u00e9rales, ou encore explorer la voie d&#8217;accord d&#8217;entreprise dont les b\u00e9n\u00e9fices seraient r\u00e9serv\u00e9s aux seuls syndiqu\u00e9s: &#8221; L&#8217;adh\u00e9rent doit \u00eatre privil\u00e9gi\u00e9. Quelqu&#8217;un qui ne reconna\u00eet pas le syndicat, ne peut demander \u00e0 b\u00e9n\u00e9ficier de l&#8217;action syndicale.&#8221; Il s&#8217;agit d&#8217;une &#8221; conception de la libert\u00e9 sociale qui existe dans certains pays d&#8217;Europe et aux USA &#8220;. Suivant l&#8217;\u00e9volution de la soci\u00e9t\u00e9 &#8221; de la notion de collectif \u00e0 la reconnaissance de l&#8217;individu &#8220;, cette d\u00e9marche semble surtout privil\u00e9gier des &#8221; r\u00e9ponses individuelles &#8221; et accentuer la tendance \u00e0 l&#8217;\u00e9clatement. Exemple de cette adaptation, fourni par Germaine Binder, responsable de l&#8217;Union r\u00e9gionale de Picardie (Encadrement magazine no 56): face \u00e0 la grosse industrie dont les effectifs sont &#8221; condamn\u00e9s &#8221; au d\u00e9clin, il conviendrait de renforcer le tissu de PME &#8221; tr\u00e8s performantes &#8220;; &#8221; la CFE-CGC propose de les aider par l&#8217;emploi \u00e0 temps partag\u00e9. Cela consiste, pour un cadre, \u00e0 avoir plusieurs employeurs et pour l&#8217;entreprise, \u00e0 employer un cadre \u00e0 temps partiel, donc de s&#8217;offrir des comp\u00e9tences inaccessibles autrement.&#8221;<\/p>\n<p>Au travers des efforts sp\u00e9cifiques \u00e0 fournir en direction de cat\u00e9gories enti\u00e8res de salari\u00e9s, qu&#8217;il s&#8217;agisse des cadres, des techniciens, des jeunes, etc., c&#8217;est la d\u00e9marche d&#8217;\u00e9laboration des revendications avec tous les salari\u00e9s qui est pos\u00e9e. Pour Michel Deschamps, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la F\u00e9d\u00e9ration syndicale unitaire (FSU), nouvelle organisation qui regroupe enseignants et non-enseignants apr\u00e8s l&#8217;\u00e9clatement de la FEN: &#8221; L&#8217;essentiel est la fa\u00e7on dont la revendication a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9e et d\u00e9termin\u00e9e afin d&#8217;\u00eatre reconnue par le plus grand nombre dans la profession &#8220;. Si les questions de pratique d\u00e9mocratique ont avanc\u00e9 dans les t\u00eates et dans les faits durant ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es, le compte n&#8217;y est pas encore.<\/p>\n<p> <strong>  La question d&#8217;une pratique d\u00e9mocratique  <\/strong><\/p>\n<p>Une carence mise en \u00e9vidence par l&#8217;existence sporadique de coordinations de luttes tout au long des ann\u00e9es 80, cons\u00e9quence parfois de l&#8217;absence physique de syndicats, la nature ayant horreur du vide, mais souvent de l&#8217;insuffisance de prise en compte des aspirations des salari\u00e9s. Il faut dire aussi que la r\u00e8gle, qui est trop souvent la chasse \u00e0 toute activit\u00e9 syndicale dans l&#8217;entreprise de la part des directions, est un obstacle suppl\u00e9mentaire au d\u00e9veloppement de la vie d\u00e9mocratique au sein des syndicats et entre le syndicat et l&#8217;ensemble des salari\u00e9s.&#8221; Beaucoup de progr\u00e8s ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s dans notre pratique, appr\u00e9cie Louis Viannet, mais passer de l&#8217;id\u00e9e du syndicat qui dirige une lutte \u00e0 celle du syndicat qui conduit la lutte avec les salari\u00e9s constitue un v\u00e9ritable changement de culture.&#8221; Un syndicat pr\u00e9sent dans le d\u00e9bat, amenant des \u00e9l\u00e9ments d&#8217;information et d&#8217;analyse, jouant ainsi son r\u00f4le aupr\u00e8s des salari\u00e9s qui, eux, d\u00e9cident de l&#8217;objectif d&#8217;action, voil\u00e0 qui n\u00e9cessite de modifier la vie syndicale, en am\u00e9liorant de fa\u00e7on importante la capacit\u00e9 d&#8217;intervention de chaque syndiqu\u00e9, en bannissant tout a priori, politique mais aussi social, dans l&#8217;approche des salari\u00e9s.<\/p>\n<p>Si la crise de confiance est g\u00e9n\u00e9rale, touchant tous les syndicats mais aussi les partis politiques et plus r\u00e9cemment les chefs d&#8217;entreprise, le syndicalisme b\u00e9n\u00e9ficie malgr\u00e9 tout d&#8217;atouts tr\u00e8s importants. Les Fran\u00e7ais consid\u00e8rent que les syndicats sont utiles. Un sondage r\u00e9alis\u00e9 par la SOFRES pour le Figaro en d\u00e9cembre 1994 montrent que 73% des Fran\u00e7ais trouvent les syndicats plut\u00f4t utiles ou tr\u00e8s utiles, c&#8217;est dix points de plus qu&#8217;en 1989 ! Ce qui rejoint les r\u00e9sultats du sondage CSA effectu\u00e9 six mois plut\u00f4t, qui montrait chez les salari\u00e9s cette fois-ci, que 74% souhaitaient que les syndicats exercent plus d&#8217;influence (49%) ou une influence \u00e9gale (25%) dans leur entreprise. L&#8217;attente vis \u00e0 vis des syndicats est forte, exacerb\u00e9e, semble-t-il, par les ann\u00e9es de crise et de r\u00e9gression sociale. Michel Deschamps pour la FSU souligne: &#8221; Il existe une attente tr\u00e8s forte des salari\u00e9s. La fonction du syndicat est de combler le manque qui correspond \u00e0 cette attente. La crise perdurera si les syndicats n&#8217;ont plus de poids sur les enjeux sociaux, s&#8217;ils sont incapables d&#8217;influer sur le cours des choses; si au contraire ils p\u00e8sent sur ces enjeux ils sortiront de la crise.&#8221;<\/p>\n<p>Un mouvement syndical d&#8217;autant plus au pied du mur qu&#8217;un v\u00e9ritable changement du climat social s&#8217;est op\u00e9r\u00e9 ces derniers mois, dont l&#8217;expression la plus inattendue a \u00e9t\u00e9 la d\u00e9claration de Jacques Chirac en d\u00e9but de campagne \u00e9lectorale &#8221; l&#8217;emploi n&#8217;est pas l&#8217;ennemi de la fiche de paie &#8220;, qui, en retour, a pu contribuer \u00e0 lib\u00e9rer des ardeurs revendicatrices. Le bulletin Liaisons sociales de juin 95 consacre tout un dossier au &#8221; retour du salaire dans les conflits sociaux &#8220;. Les conflits salariaux, nettement plus nombreux en janvier et en f\u00e9vrier 1995 qu&#8217;un an auparavant, ont constitu\u00e9 plus de 60% des conflits recens\u00e9s par le minist\u00e8re du Travail. Du jamais vu en pleine p\u00e9riode \u00e9lectorale ! Paradoxalement, beaucoup de conflits salariaux ont touch\u00e9 des entreprises o\u00f9 un accord avait \u00e9t\u00e9 conclu peu de temps auparavant entre les patrons et certains syndicats. Plusieurs explications viennent: malgr\u00e9 l&#8217;am\u00e9lioration de la conjoncture \u00e9conomique, 1994 a \u00e9t\u00e9 la plus mauvaise ann\u00e9e depuis 1988 pour le pouvoir d&#8217;achat des salaires; la r\u00e9v\u00e9lation des profits, voire des r\u00e9mun\u00e9rations des dirigeants d&#8217;entreprise, a pu provoquer de v\u00e9ritables \u00e9lectrochocs.<\/p>\n<p> <strong>  Une attente exacerb\u00e9e par la r\u00e9gression sociale  <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est par exemple le contenu d&#8217;un tract de la CGT, distribu\u00e9 aux portes de l&#8217;usine Alsthom de Boulogne le 24 octobre 1994, r\u00e9v\u00e9lant que chaque ouvrier avait rapport\u00e9 280 000 F \u00e0 l&#8217;entreprise et le montant des b\u00e9n\u00e9fices pour 1993-1994, qui a d\u00e9clench\u00e9 un mouvement de gr\u00e8ve \u00e0 la base. Mouvement qui a fait \u00e9merger la revendication de 1 500F d&#8217;augmentation, port\u00e9e par Robert Hue au long de la campagne pr\u00e9sidentielle. Ou encore le conflit qui a \u00e9clat\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 d&#8217;ing\u00e9nierie Technip \u00e0 la suite d&#8217;un article du&#8230; Monde, r\u00e9v\u00e9lant le syst\u00e8me des stock-options, v\u00e9ritable tr\u00e9sor de guerre sous forme d&#8217;actions \u00e0 tarif pr\u00e9f\u00e9rentiel, que s&#8217;octroie un cercle tr\u00e8s restreint de dirigeants d&#8217;entreprise.<\/p>\n<p>Ce climat g\u00e9n\u00e9ral conduit tout le monde \u00e0 hausser le ton. Chantal Cumunel, pour la CGC, estime que &#8221; les salari\u00e9s ont envie de comprendre ce qu&#8217;ils vivent, ils veulent avoir en face d&#8217;eux des syndiqu\u00e9s qui parlent de la m\u00eame chose, qui soient le porte-parole de leurs pr\u00e9occupations mais aussi ils attendent plus de combativit\u00e9 des syndicats dans l&#8217;entreprise &#8220;.<\/p>\n<p>D\u00e9but ao\u00fbt, le Monde, dans un long article consacr\u00e9 \u00e0 &#8221; la radicalisation des missionnaires du service public &#8221; souligne &#8221; une mont\u00e9e en puissance de syndicats oppositionnels qui prennent le pas sur les organisations favorables au compromis &#8220;.<\/p>\n<p> <strong>  Le secteur public face \u00e0 la vague lib\u00e9rale  <\/strong><\/p>\n<p>Et de citer les scores en progression de la CGT aux \u00e9lections professionnelles \u00e0 la SNCF et \u00e0 EDF-GDF, la CGT et le SUD (issu d&#8217;une scission de la CFDT apr\u00e8s que celle-ci ait approuv\u00e9 la r\u00e9forme Quil\u00e8s s\u00e9parant la Poste et France T\u00e9l\u00e9com), oppos\u00e9s au changement de statuts qui donnent d\u00e9sormais le ton \u00e0 France-T\u00e9l\u00e9com. Ou, contre-exemple, le SNPNC (Syndicat national du personnel navigant commercial) qui passe de 95,4% \u00e0 46,1% des suffrages des h\u00f4tesses de l&#8217;air et des stewards, pour avoir montr\u00e9 trop d&#8217;empressement devant le plan de restructuration d&#8217;Air France&#8230; Robert Villeneuve, contr\u00f4leur g\u00e9n\u00e9ral charg\u00e9 de l&#8217;observatoire social \u00e0 EDF-GDF, note &#8221; un mouvement social d&#8217;envergure (qui) a touch\u00e9 EDF-GDF Services (80 000 salari\u00e9s) et connu une participation in\u00e9gal\u00e9e depuis dix ans (&#8230;) le probl\u00e8me des statuts \u00e9tait le seul qui \u00e9mergeait au plan national &#8220;. C&#8217;est d\u00e9sormais la r\u00e9sistance qui est \u00e0 l&#8217;ordre du jour face \u00e0 la vague lib\u00e9rale qui s&#8217;est propag\u00e9e dans les ann\u00e9es 80&#8230;<\/p>\n<p>Cette mont\u00e9e du climat revendicatif dans le secteur public tient \u00e0 la fois \u00e0 la dissipation de quelques illusions sur les bienfaits du lib\u00e9ralisme et au poids des forces organis\u00e9es dans ce secteur. Sur fond de recul global, la CGT a une pr\u00e9sence plus importante dans le secteur public, nationalis\u00e9, o\u00f9 des acquis sociaux r\u00e9els, des avanc\u00e9es du droit du travail &#8221; facilitent &#8221; malgr\u00e9 tout la vie du syndicat. M\u00eame si l&#8217;absence de syndicats dans des secteurs entiers ne condamne pas forc\u00e9ment \u00e0 l&#8217;inaction et n&#8217;est pas in\u00e9luctable, le lien est clair entre influence des syndicats, de la CGT en particulier, et combativit\u00e9 sociale. Ce rapport de forces dans le secteur public &#8211; plus de syndicats et, dans ces syndicats, une CGT plus forte &#8211; constitue un atout qui permet de tenir en respect patronat et gouvernement. Et, anim\u00e9 d&#8217;une volont\u00e9 de conqu\u00eate et d&#8217;ouverture en direction des autres salari\u00e9s, pourrait constituer un point d&#8217;appui pour un regain syndical et social. D\u00e9velopper davantage de liens de coop\u00e9ration entre syndicats, entre f\u00e9d\u00e9rations, entre les diff\u00e9rents niveaux de la base au bureau conf\u00e9d\u00e9ral, est d&#8217;ailleurs une r\u00e9flexion \u00e0 l&#8217;ordre du jour du prochain congr\u00e8s de la CGT.<\/p>\n<p>La question de l&#8217;unit\u00e9, au-del\u00e0 des mots employ\u00e9s pour l&#8217;\u00e9voquer, taraude tous les syndicats. Une r\u00e9cente enqu\u00eate chez les adh\u00e9rents de la CFDT (CSA, juillet 95) corrobore ce sentiment.64% des syndiqu\u00e9s souhaitent qu&#8217;\u00e0 l&#8217;avenir les organisations syndicales interviennent &#8221; de fa\u00e7on plus unie tout en gardant l&#8217;autonomie de chacune &#8220;, 28% souhaitant m\u00eame une intervention &#8221; de fa\u00e7on commune pour aller \u00e0 terme vers une seule organisation syndicale &#8220;! Le tr\u00e8s bon accueil fait par les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s de la CFDT \u00e0 Louis Viannet qui, \u00e9v\u00e9nement sans pr\u00e9c\u00e9dent, s&#8217;est d\u00e9plac\u00e9 \u00e0 leur congr\u00e8s en mars dernier, r\u00e9v\u00e9lait d\u00e9j\u00e0 cet \u00e9tat d&#8217;esprit.<\/p>\n<p>L&#8217;aspiration des salari\u00e9s et des syndiqu\u00e9s \u00e0 l&#8217;action commune, au rassemblement, va bien plus loin que les prises de position officielles des diff\u00e9rentes directions. L&#8217;UNSA, qui regroupe les syndicats autonomes avec ce qui reste de la FEN (apr\u00e8s les exclusions massives qui ont provoqu\u00e9 la constitution de la FSU), ne r\u00e9siste pas au plaisir d&#8217;une profession de foi unitaire, affirmant sa volont\u00e9 de &#8221; renforcer le syndicalisme en mettant en avant, toujours et toujours, l&#8217;aspiration \u00e0 l&#8217;unit\u00e9 &#8220;. A moins qu&#8217;il ne s&#8217;agisse de tirer les le\u00e7ons de l&#8217;affaiblissement de la FEN et de l&#8217;\u00e9mergence de la FSU devenue premi\u00e8re organisation repr\u00e9sentative dans l&#8217;Education nationale.<\/p>\n<p>Pour ce qui est du discours sur l&#8217;unit\u00e9, Force Ouvri\u00e8re n&#8217;est pas en reste. Ainsi Jacques Mair\u00e9, secr\u00e9taire de l&#8217;Union d\u00e9partementale de Paris, estime (\u00e9ditorial de la Bataille sociale, no 1): &#8221; Il devrait \u00eatre possible dans une d\u00e9mocratie, sans renier notre histoire ni gommer nos diff\u00e9rences, de donner aux relations intersyndicales une forme et un contenu tout simplement normaux. Nous avons commenc\u00e9 \u00e0 le pratiquer. Cela n&#8217;a provoqu\u00e9 aucune catastrophe, bien au contraire.&#8221;<\/p>\n<p>Cette pr\u00e9occupation qui revient au devant de la sc\u00e8ne a pour toile de fond des progr\u00e8s r\u00e9els de l&#8217;unit\u00e9: la plupart des luttes des quinze derniers mois au niveau d&#8217;une entreprise, d&#8217;une localit\u00e9 ou d&#8217;une branche, ont \u00e9t\u00e9 de plus en plus unitaires, regroupant m\u00eame tous les syndicats dans une s\u00e9rie de conflits sociaux.<\/p>\n<p>Au printemps dernier, en Corse, l&#8217;accord sign\u00e9 avec le gouvernement par la CFDT, FO et la FEN devenait rapidement caduc sous l&#8217;effet de la gr\u00e8ve unitaire poursuivie par les syndiqu\u00e9s de ces organisations, par des non-syndiqu\u00e9s et largement renforc\u00e9e par les membres de la CGT et de la FSU. Mais les difficult\u00e9s demeurent au niveau des conf\u00e9d\u00e9rations, de certaines branches, avec des phases de division.&#8221; \u00e7a marche beaucoup mieux au niveau des unions d\u00e9partementales, parfois m\u00eame des r\u00e9gions, partout o\u00f9 il y a des militants proches du terrain &#8220;, constate Michel Dupuis, secr\u00e9taire de la F\u00e9d\u00e9ration des transports CFDT. Et d&#8217;ajouter: &#8221; sur l&#8217;emploi et la protection sociale, on ne pourra pas faire l&#8217;\u00e9conomie de l&#8217;unit\u00e9 syndicale &#8220;.<\/p>\n<p>C&#8217;est que visiblement la situation exige beaucoup plus. Louis Viannet n&#8217;h\u00e9site pas \u00e0 dire que &#8221; le syndicalisme joue son avenir dans sa capacit\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er les conditions d&#8217;une dynamique d&#8217;action syndicale, faite de luttes de protestation contre des d\u00e9cisions aux cons\u00e9quences tr\u00e8s lourdes pour les salari\u00e9s, et aussi de propositions et d&#8217;exigences, fruits d&#8217;un large d\u00e9bat d\u00e9mocratique avec les salari\u00e9s, dont le syndicalisme saura faire la d\u00e9monstration qu&#8217;il peut les porter jusqu&#8217;\u00e0 leur satisfaction &#8220;. Face aux d\u00e9fis actuels de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, \u00e0 l&#8217;urgence de changement qui s&#8217;exprime de tous c\u00f4t\u00e9s, mais aussi aux dangers consid\u00e9rables de cette situation, le syndicalisme, encore investi d&#8217;un potentiel de confiance important, doit absolument faire la preuve de son efficacit\u00e9.<\/p>\n<p> <strong>  Une interrogation \u00e0 plusieurs voix  <\/strong><\/p>\n<p>A cet \u00e9gard, la perspective en termes d&#8217;unit\u00e9 est notoirement insuffisante. La CGT ne renonce pas \u00e0 la perspective, un seul monde salari\u00e9, un seul syndicat, une seule organisation syndicale.&#8221; Mais, souligne Louis Viannet, on ne balaie pas d&#8217;un revers de main quatre d\u00e9cennies de division id\u00e9ologiquement structur\u00e9e: cette situation enracine des comportements chez les uns et les autres, nourrit une sorte de culture de la division syndicale.&#8221;<\/p>\n<p>Pour d\u00e9passer cette situation, la CGT engage un d\u00e9bat public entre salari\u00e9s et entre organisations, dans la pr\u00e9paration de son prochain congr\u00e8s.&#8221; Il y a besoin d&#8217;un syndicalisme fort, poursuit Louis Viannet; pour y parvenir nous avons besoin d&#8217;un syndicalisme rassembl\u00e9, un syndicalisme qui ait la capacit\u00e9 de ne pas se comporter en adversaire. S&#8217;habituer \u00e0 rechercher des positions qui, si elles ne sont pas tout de suite communes, sont au moins convergentes. Le point de convergence \u00e9tant la d\u00e9marche d\u00e9mocratique d&#8217;\u00e9laboration des revendications par les salari\u00e9s. L&#8217;unit\u00e9 ne peut faire abstraction des raisons pour lesquelles elle est n\u00e9cessaire: c&#8217;est-\u00e0-dire \u00eatre plus forts pour faire progresser aspirations et revendications des salari\u00e9s. Bref, le syndicalisme rassembl\u00e9, ce n&#8217;est pas encore l&#8217;organisation syndicale unique mais c&#8217;est beaucoup plus qu&#8217;une unit\u00e9 d&#8217;action conjoncturelle, c&#8217;est une pratique syst\u00e9matique de recherche de rassemblement et d&#8217;unit\u00e9 d&#8217;action.&#8221; Les prochains mois seront en tous cas d\u00e9cisifs.<\/p>\n<p>Merci au Centre de documentation du Comit\u00e9 national du Parti communiste fran\u00e7ais, et particuli\u00e8rement \u00e0 Pascal Carreau, pour l&#8217;aide apport\u00e9e au rassemblement des documents \u00e9crits et au traitement des donn\u00e9es chiffr\u00e9es.<\/p>\n<p>Un d\u00e9bat sur ce sujet, auquel Alain Hayot participe, a lieu dans l&#8217;espace Midi de la f\u00eate de l&#8217;Humanit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>  Affaibli, le mouvement syndical fran\u00e7ais cherche la voie du renouveau pour r\u00e9pondre aux attentes d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 en \u00e9tat d&#8217;urgence. 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