{"id":52,"date":"1995-09-01T00:00:00","date_gmt":"1995-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-resistible-ascension-de-le-pen052\/"},"modified":"1995-09-01T00:00:00","modified_gmt":"1995-08-31T22:00:00","slug":"la-resistible-ascension-de-le-pen052","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=52","title":{"rendered":"La r\u00e9sistible ascension de Le Pen"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">  La progression du Front national montre que son \u00e9lectorat se structure et se stabilise autour d&#8217;une r\u00e9f\u00e9rence partisane claire. Ce vote politique ne peut plus se contenter d&#8217;explications &#8221; sociologistes &#8221; ou protestataires. Le combat contre Le Pen doit se situer clairement sur le terrain politique. <\/p>\n<p>La c\u00f4te d&#8217;alerte est atteinte. Tous les observateurs et analystes de la vie politique, tous les d\u00e9mocrates font le constat d&#8217;une progression s\u00fbre et r\u00e9guli\u00e8re du Front national, \u00e9lections apr\u00e8s \u00e9lections. Certains, tel le d\u00e9mographe Herv\u00e9 Le Bras (Lib\u00e9ration, 13\/06\/95) ne voit pas dans l&#8217;\u00e9tat actuel des choses de limites \u00e0 cette progression.<\/p>\n<p>Les municipales, apr\u00e8s l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle, confirment l&#8217;inscription de ce vote dans la dur\u00e9e, la nationalisation de sa pr\u00e9sence g\u00e9ographique, l&#8217;interclassicisme de son influence sociologique. Les sondages sortis des urnes effectu\u00e9s \u00e0 l&#8217;occasion de ces deux \u00e9lections par l&#8217;IFOP ou la SOFRES nous apprennent qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un \u00e9lectorat plut\u00f4t masculin, jeune, avec une forte composante ouvri\u00e8re (27%) et ch\u00f4meuse (27%), qui voisine avec un contingent important de commer\u00e7ants artisans (24%) ainsi que de patrons (14%).<\/p>\n<p> <strong>  Un vote dangereux pour la d\u00e9mocratie et pour les libert\u00e9s  <\/strong><\/p>\n<p>Un tiers de cet \u00e9lectorat pense appartenir au monde d\u00e9favoris\u00e9 et pr\u00e8s d&#8217;un cinqui\u00e8me aux classes populaires. Le ch\u00f4mage (23%) arrive en deuxi\u00e8me position dans les pr\u00e9occupations affich\u00e9s par ces \u00e9lecteurs loin derri\u00e8re l&#8217;immigration (54%) et devant l&#8217;ins\u00e9curit\u00e9 (14%). Un fait s&#8217;impose: il s&#8217;agit bien d&#8217;un \u00e9lectorat structur\u00e9 et stabilis\u00e9 autour d&#8217;une r\u00e9f\u00e9rence partisane clairement avou\u00e9e: 82% des \u00e9lecteurs de Le Pen du 25 avril 1995 d\u00e9clarent leur pr\u00e9f\u00e9rence pour le FN contre 8% pour le RPR et 4% pour le PC ou pour le PS. Il est donc urgent de r\u00e9fl\u00e9chir aux fondements de l&#8217;\u00e9mergence et de la stabilisation dans le temps et l&#8217;espace national d&#8217;un vote d&#8217;extr\u00eame-droite nationaliste et x\u00e9nophobe, dangereux pour la d\u00e9mocratie et pour les libert\u00e9s, ainsi qu&#8217;aux moyens d&#8217;y faire face et de le combattre. Comprendre exige \u00e0 mon sens que l&#8217;on en finisse avec deux d\u00e9marches fort r\u00e9pandues ces derni\u00e8res ann\u00e9es :- celle que je qualifierai de &#8221; sociologiste &#8221; qui consiste \u00e0 rapporter m\u00e9caniquement le vote FN \u00e0 telle ou telle cat\u00e9gorie sociale ou \u00e0 tel ou tel ph\u00e9nom\u00e8ne social pas toujours les m\u00eames selon les analystes ;- celle qui consiste \u00e0 r\u00e9duire ce vote \u00e0 une fonction protestataire, tribunicienne, comme si la protestation \u00e0 ce niveau \u00e9lectoral pouvait ne pas s&#8217;ancrer dans une perspective politique.<\/p>\n<p>Afin de combattre efficacement l&#8217;influence lep\u00e9niste, il est bien entendu indispensable d&#8217;analyser la composition sociale de son \u00e9lectorat ainsi que ses motivations profondes. C&#8217;est ce que font nombre d&#8217;observateurs de la vie politique avec souvent beaucoup de pertinence. La d\u00e9marche que je qualifie de sociologiste, c&#8217;est autre chose: elle consiste \u00e0 isoler dans l&#8217;analyse une variable et d&#8217;en tirer une conclusion univoque.<\/p>\n<p>Exemple: il est courant d&#8217;affirmer, comme le fait Bruno Etienne (le Monde, 21\/06\/95), que le vote Le Pen serait essentiellement un vote d'&#8221; exclus &#8220;. Il en tire l&#8217;enseignement que le Parti communiste ne remplissant plus sa fonction tribunicienne, c&#8217;est le Front national qui a pris le relais. CQFD. Or, si toutes les enqu\u00eates montrent qu&#8217;une part non n\u00e9gligeable des ch\u00f4meurs et de d\u00e9favoris\u00e9s votent pour le FN, elles montrent \u00e9galement que des cat\u00e9gories sociales &#8221; incluses &#8220;, voire &#8221; recluses &#8221; votent \u00e9galement dans de fortes proportions pour ce parti d&#8217;extr\u00eame droite.<\/p>\n<p> <strong>  La peur de la r\u00e9gression sociale et de l&#8217;exclusion  <\/strong><\/p>\n<p>Allons plus loin: si on affine l&#8217;observation bureau par bureau, les r\u00e9sultats des communes ou des quartiers populaires p\u00e9riph\u00e9riques aux grandes agglom\u00e9rations, on est frapp\u00e9 par le fait que l&#8217;on vote tendanciellement plus pour le FN dans les lotissements pavillonnaires entourant les cit\u00e9s frapp\u00e9es par le ch\u00f4mage et la mal-vie que dans celles-ci. Comme si la peur de sombrer dans la marginalisation incitait plus au vote Le Pen que le fait de la vivre. Le repli sur soi et l&#8217;abstention seraient alors tendanciellement plus r\u00e9pandus.<\/p>\n<p> <strong>  Les limites d&#8217;une analyse strictement sociologique  <\/strong><\/p>\n<p>La peur de la r\u00e9gression sociale est d&#8217;autant plus forte que peu de gens se sentent \u00e0 l&#8217;abri de ce que l&#8217;on a commun\u00e9ment pris l&#8217;habitude de nommer l&#8217;exclusion. Celle-ci en effet n&#8217;est plus r\u00e9serv\u00e9e aux espaces de &#8221; banlieues &#8221; o\u00f9 d&#8217;ailleurs ne r\u00e9sident pas que des &#8221; exclus &#8221; et, \u00e0 l&#8217;inverse, dans les lieux urbains plus valoris\u00e9s, nombre de familles, issues des classes moyennes, sont aussi frapp\u00e9es par le ch\u00f4mage et sont particuli\u00e8rement inqui\u00e8tes pour l&#8217;avenir de leurs enfants pourtant souvent lourdement dipl\u00f4m\u00e9s.<\/p>\n<p>Autre exemple: lorsqu&#8217;on affirme, comme le fait Jean Viard (Lib\u00e9ration, 20\/06\/95), que le Sud de la France a perdu sa capacit\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer et que le vote FN prend racine dans une fracture qui s&#8217;est install\u00e9e entre des populations modernes, que l&#8217;auteur d\u00e9finit comme originaires du nord de la France et li\u00e9es \u00e0 la &#8221; modernit\u00e9 &#8221; du tertiaire, du tourisme ou du &#8221; high tech &#8221; et une population &#8221; traditionnelle &#8221; inadapt\u00e9e \u00e0 cette modernit\u00e9 issue des vieilles immigrations et des anciennes industries coloniales, cela para\u00eet a priori sociologiquement s\u00e9duisant. Malheureusement, plusieurs faits affaiblissent singuli\u00e8rement la d\u00e9monstration: aucune enqu\u00eate n&#8217;apporte la preuve qu&#8217;il existe des votes li\u00e9s sp\u00e9cifiquement \u00e0 une origine migratoire; tout montre au contraire qu&#8217;il n&#8217;existe pas de vote &#8221; pied noir &#8220;, a fortiori de vote italien ou &#8221; nordiste &#8220;. L&#8217;extension du vote lep\u00e9niste \u00e0 une r\u00e9gion comme l&#8217;Alsace montre bien que la corr\u00e9lation entre la pr\u00e9sence pied noir et le vote FN est sujette \u00e0 caution.<\/p>\n<p>A contrario, comment expliquer que, dans une ville comme La Ciotat, \u00e0 la vieille tradition ouvri\u00e8re et immigr\u00e9e en m\u00eame temps qu&#8217;\u00e0 la forte implantation pied noir, le FN recule de 6 points \u00e0 l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 1995 par rapport \u00e0 celle de 1988 et ne pr\u00e9sente pas de candidat aux municipales de 95 ?<\/p>\n<p>En quoi d&#8217;ailleurs l&#8217;analyse de Jean Viard nous informe-t-elle sur les diff\u00e9rences existantes entre les r\u00e9sultats de villes aux populations relativement proches soit d&#8217;un point de vue sociologique soit du fait des origines migratoires: entre Toulon, o\u00f9 le FN damne le pion \u00e0 la droite, et Marseille, o\u00f9 le FN recule \u00e0 la pr\u00e9sidentielle et aux municipales, o\u00f9 la gauche r\u00e9siste bien au point de gagner trois mairies d&#8217;arrondissements sur huit mais o\u00f9 la gauche est quasi absente, et Miramas, qui retrouve son maire communiste ? Entre Vitrolles, o\u00f9 une municipalit\u00e9 socialiste sortante voit au 1er tour le FN parvenir \u00e0 recueillir 43% des suffrages exprim\u00e9s, manque d&#8217;\u00eatre battu de tr\u00e8s peu par lui au second tour, et Martigues, sa voisine de l&#8217;ouest de l&#8217;Etang de Berre, qui r\u00e9\u00e9lit d\u00e8s le 1er tour sa municipalit\u00e9 de gauche dirig\u00e9e de longue date par un communiste ?<\/p>\n<p>Ces deux derni\u00e8res villes sont int\u00e9ressantes \u00e0 comparer d&#8217;un autre point de vue: lorsqu&#8217;on \u00e9tablit la liste nationale des 168 villes de plus de 30 000 habitants o\u00f9 le FN \u00e9tait pr\u00e9sent aux municipales de 1989 et \u00e0 celles de 95 et que l&#8217;on compare ses scores \u00e0 ces deux \u00e9lections, Vitrolles arrive en t\u00eate avec une progression lep\u00e9niste de 31,29% ! A l&#8217;inverse, Martigues est bonne derni\u00e8re avec un recul du FN de 16,82%.<\/p>\n<p> <strong>  Un sentiment de d\u00e9possession nationale  <\/strong><\/p>\n<p>On le voit, ces diff\u00e9rences, parfois ces fortes in\u00e9galit\u00e9s entre villes comparables, que l&#8217;on constate dans le Sud mais aussi dans la r\u00e9gion parisienne ou dans le Nord, exigent manifestement une analyse plus globale d&#8217;une r\u00e9alit\u00e9 o\u00f9 les traditions politiques locales, les rapports de forces droite\/gauche, les formes et les modes de vie urbains, le comportement des \u00e9lus entrent autant en ligne de compte que les \u00e9volutions \u00e9conomiques et sociologiques.<\/p>\n<p>Dernier exemple: le th\u00e8me de la pr\u00e9f\u00e9rence nationale, axe cardinal du discours lep\u00e9niste, fait dire \u00e0 Emmanuel Todd que le &#8221; FN se nourrit de l&#8217;indiff\u00e9rence des \u00e9lites \u00e0 l&#8217;id\u00e9e nationale &#8220;. Il en conclut fort justement que l&#8217;application des &#8221; sacro-saints crit\u00e8res de convergence de Maastricht &#8221; serait un beau cadeau \u00e0 faire \u00e0 Le Pen. Faut-il pour autant penser qu&#8217;un Etat-nation fort constituerait le meilleur rempart contre le Front national ?<\/p>\n<p>Je pense comme Emmanuel Todd que l&#8217;id\u00e9e de nation a de l&#8217;avenir, particuli\u00e8rement en France o\u00f9 elle est n\u00e9e en 1789 d&#8217;un mouvement r\u00e9volutionnaire qui mobilise le peuple autour des id\u00e9aux de libert\u00e9, d&#8217;\u00e9galit\u00e9 et de fraternit\u00e9. C&#8217;est pourquoi cet avenir ne peut s&#8217;accommoder de la conception chauvine, ethnique et x\u00e9nophobe que se fait Le Pen de la nation. Il exige, au contraire, qu&#8217;un puissant souffle d\u00e9mocratique donne une nouvelle impulsion \u00e0 l&#8217;exercice de la souverainet\u00e9 populaire et des droits individuels ainsi qu&#8217;au rayonnement dans le monde d&#8217;une France ouverte, coop\u00e9rante et pacifique. Seule cette conception de l&#8217;id\u00e9e nationale peut contrer la volont\u00e9 totalitaire du march\u00e9 capitaliste mondial &#8221; d&#8217;\u00e9radiquer toutes les diff\u00e9rences entre les nations et toutes les sp\u00e9cificit\u00e9s (afin d&#8217;aller) vers une plan\u00e8te culturellement homog\u00e9n\u00e9is\u00e9e requise par ce march\u00e9 &#8221; (Pierre A. Taguieff, l&#8217;Humanit\u00e9, 27\/06\/95).<\/p>\n<p>Sur cette question, on peut par ailleurs se demander si le th\u00e8me de la pr\u00e9f\u00e9rence nationale n&#8217;est pas plus inspir\u00e9 par le rejet des immigr\u00e9s que par le souci de la place de la France dans le monde (5% seulement du Front d\u00e9clarent \u00eatre motiv\u00e9s par cette question). C&#8217;est pourquoi j&#8217;ai tendance \u00e0 partager l&#8217;opinion de Maurice Olive (Mots, no 43, juin 1995): &#8221; Plus qu&#8217;une menace pour l&#8217;identit\u00e9 nationale, \u00e9crit-il, l&#8217;immigration &#8221; massive &#8221; et &#8221; incontr\u00f4l\u00e9e &#8220;, pour reprendre les termes de Le Pen, est devenue (aux yeux de son \u00e9lectorat) le symbole d&#8217;un sentiment global de d\u00e9possession populaire.&#8221; La pr\u00e9f\u00e9rence nationale appara\u00eet en fait comme le r\u00e9v\u00e9lateur et la solution afin de redonner aux Fran\u00e7ais pr\u00e9tendument d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s par les immigr\u00e9s de leur travail, de leur territoire et de leur s\u00e9curit\u00e9 le pouvoir de d\u00e9cider de leur destin. C&#8217;est, me semble-t-il, l\u00e0-dessus que le populisme du FN trouve sa source et son ressort.<\/p>\n<p>Ces quelques exemples montrent, je crois, les limites d&#8217;une analyse qui ne prendrait pas en compte la totalit\u00e9 des facteurs \u00e0 l&#8217;oeuvre dans les processus sociaux \u00e0 l&#8217;origine de l&#8217;\u00e9mergence du FN. D&#8217;\u00e9vidence, la complexit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne fait qu&#8217;il n&#8217;y a pas un vote FN mais plusieurs: un vote bouc \u00e9missaire anti-immigr\u00e9 et x\u00e9nophobe, mais aussi un vote de peur de la crise et de la dilution du tissu social, mais \u00e9galement un vote de rejet du politique tel qu&#8217;il appara\u00eet aujourd&#8217;hui, mais enfin un vote politique au sens fort du terme qui exprime, qu&#8217;on le veuille ou non, une certaine r\u00e9ponse \u00e0 la crise et une certaine mani\u00e8re d&#8217;en sortir.<\/p>\n<p> <strong>  De la grande peur \u00e0 la chasse au faci\u00e8s  <\/strong><\/p>\n<p>Il faut en effet en finir avec l&#8217;id\u00e9e que le vote FN ne serait qu&#8217;un vote conjoncturel parce qu&#8217;exclusivement protestataire. Tout montre au contraire que nous avons affaire \u00e0 un vote politique enracin\u00e9 dans la dur\u00e9e et qui s&#8217;appr\u00e9hende dans l&#8217;histoire et la sociologie du paysage politique national d&#8217;une fa\u00e7on plus complexe qu&#8217;on ne l&#8217;imaginait dans la fin des ann\u00e9es 80. Le vote trouve ses sources dans un terreau composite constitu\u00e9 d&#8217;au moins trois \u00e9l\u00e9ments dont la corr\u00e9lation dans un temps relativement long explique sans doute pourquoi la France pr\u00e9sente aux observateurs \u00e9trangers cette image \u00e9trange au pays des droits de l&#8217;Homme: un courant politique d&#8217;extr\u00eame droite, puissant et stable.<\/p>\n<p>Ce vote s&#8217;enracine d&#8217;abord dans la captation par le FN de la &#8221; grande peur &#8221; engendr\u00e9e par les effets sociaux de plus en plus dramatiques du ch\u00f4mage et des formes de pr\u00e9carisation, de marginalisation et d&#8217;exclusion qu&#8217;il provoque et son d\u00e9tournement vers un bouc \u00e9missaire id\u00e9alement trouv\u00e9: l&#8217;immigr\u00e9. Cette m\u00e9canique a d&#8217;autant mieux pris qu&#8217;\u00e0 la concurrence entretenue sur le march\u00e9 de l&#8217;emploi et de l&#8217;habitat entre Fran\u00e7ais et immigr\u00e9s, classique \u00e0 chaque crise \u00e9conomique, s&#8217;ajoute le fait que, dans les grandes vagues migratoires r\u00e9centes auxquelles le patronat a fait appel, se trouvent les Maghr\u00e9bins.<\/p>\n<p> <strong>  De la grande illusion aux illusions perdues  <\/strong><\/p>\n<p>Le Pen a su utiliser les ressorts de la distance culturelle et du passif historique que l&#8217;Occident chr\u00e9tien entretient avec le monde arabe. Bien entendu, la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie et l&#8217;incapacit\u00e9 fran\u00e7aise \u00e0 op\u00e9rer un v\u00e9ritable travail de deuil, c&#8217;est-\u00e0-dire \u00e0 admettre la responsabilit\u00e9 politique de la France, dans la colonisation et la guerre, et la l\u00e9gitimit\u00e9 du combat national alg\u00e9rien jouent un r\u00f4le important dans ce passif. Nul doute \u00e9galement que le d\u00e9veloppement actuel de l&#8217;int\u00e9grisme alg\u00e9rien et son prolongement terroriste notamment sur le territoire national n&#8217;alimente dangereusement la chasse au faci\u00e8s arabo-musulmane.<\/p>\n<p>Ce vote s&#8217;enracine ensuite dans la crise du politique et la captation par le Front national du rejet que provoquent ses formes actuelles: \u00e9loignement des pr\u00e9occupations quotidiennes des gens, consensus mou sur une &#8221; pens\u00e9e unique &#8221; qui vise \u00e0 faire admettre la fatalit\u00e9 du malheur, absence de participation d\u00e9mocratique aux d\u00e9cisions des plus petites aux plus grandes, m\u00e9lange des genres entre deniers publics et affairismes priv\u00e9s. Ce rejet en bloc du monde politique a toujours nourri tous les populismes. L&#8217;originalit\u00e9 fran\u00e7aise des quinze derni\u00e8res ann\u00e9es tient sans doute au fait que le FN a su profiter de la grande illusion mitterrandienne et de son grave revers, les illusions perdues. Le Pen en a d&#8217;autant plus habilement jou\u00e9 qu&#8217;il a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&#8217;une complexit\u00e9 \u00e9vidente du pouvoir socialiste, persuad\u00e9 que la progression de l&#8217;extr\u00eame droite l&#8217;immuniserait contre le retour de la droite. Le r\u00e9sultat, on le conna\u00eet, nous avons aujourd&#8217;hui et l&#8217;une et l&#8217;autre.<\/p>\n<p>Le vote FN s&#8217;enracine enfin dans la crise des valeurs de progr\u00e8s et de solidarit\u00e9 qui a marqu\u00e9 le paysage id\u00e9ologique fran\u00e7ais des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies souvent au grand \u00e9tonnement de nos voisins europ\u00e9ens. C&#8217;est sans doute en effet chez nous que les th\u00e8mes ultra lib\u00e9raux voire franchement r\u00e9actionnaires de la trilat\u00e9rale, du reaganisme, de l&#8217;apologie de l&#8217;argent roi et des gagneurs et r\u00e9cemment de la proclamation urbi et orbi de la fin de l&#8217;histoire, ont \u00e9t\u00e9 relay\u00e9s avec une grande force. Celle-ci appara\u00eet d&#8217;autant plus paradoxale que ces campagnes succ\u00e9daient au grand souffle progressiste de l&#8217;ann\u00e9e soixante-huit. Une autre originalit\u00e9 fran\u00e7aise tient au fait que ce recul des valeurs de gauche dans l&#8217;opinion a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9rablement entretenu voire acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 par des courants politiques et intellectuels qui se r\u00e9clamaient du camp du progr\u00e8s, de la &#8221; nouvelle philosophie &#8221; des ann\u00e9es 70 \u00e0 l&#8217;anticommunisme de gauche des ann\u00e9es 80 sur fond d&#8217;effondrement du mur de Berlin et de l&#8217;URSS. Cette particularit\u00e9 du paysage id\u00e9ologique national va accompagner et renforcer l&#8217;abandon de toutes perspectives alternatives aux politiques lib\u00e9rales et d\u00e9sesp\u00e9rer l&#8217;aspiration au changement pourtant fortement ancr\u00e9e dans la conscience populaire. Le Front national, de ce point de vue, s&#8217;engouffre tout \u00e0 la fois dans la br\u00e8che du recul des id\u00e9es de progr\u00e8s et d&#8217;alternative \u00e0 gauche et dans le renforcement de l&#8217;aspiration au changement provoqu\u00e9 par l&#8217;\u00e9chec aujourd&#8217;hui patent des politiques lib\u00e9rales. Cette aspiration a en effet beaucoup de mal \u00e0 trouver ses r\u00e9f\u00e9rences dans le v\u00e9ritable champ de ruines que repr\u00e9sentent, \u00e0 la charni\u00e8re des ann\u00e9es 80\/90, la gauche fran\u00e7aise, malgr\u00e9 les efforts minoritaires et peu per\u00e7us d&#8217;un PC sur la voie de la r\u00e9novation.<\/p>\n<p> <strong> Relever le d\u00e9fi du Front national, un combat sur trois terrains <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est, me semble-t-il, \u00e0 partir de ce triple enracinement que le FN va construire l&#8217;efficacit\u00e9 politique d&#8217;un discours coh\u00e9rent bien que simpliste et populiste. Il est fond\u00e9 sur quelques principes que je r\u00e9sume :- le refus de l&#8217;injustice sociale et son d\u00e9tournement vers l&#8217;id\u00e9e de la pr\u00e9f\u00e9rence nationale dans des domaines aussi proches des gens que l&#8217;emploi, l&#8217;habitat ou la sant\u00e9 ;- le rejet de la politique politicienne et de l&#8217;affairisme qui l&#8217;accompagne ;- la promotion d&#8217;un Etat fort, s\u00e9curitaire et incorruptible ;- l&#8217;apologie du chef charismatique qui agit en communion directe avec le peuple et qui, gr\u00e2ce \u00e0 cela, poss\u00e9derait la force d&#8217;imposer la loi et l&#8217;ordre.<\/p>\n<p>Je partage pour l&#8217;essentiel la critique que fait P. A. Taguieff dans plusieurs de ses \u00e9crits aux formes de l&#8217;antilep\u00e9nisme des ann\u00e9es 80. Nous ne pouvons en effet r\u00e9duire le combat contre le FN \u00e0 un antiracisme moral ou nous situer sur le simple terrain d&#8217;une diabolisation dont nous connaissons l&#8217;effet pervers qui conforte l&#8217;image non conformiste et d\u00e9rangeante du lep\u00e9nisme. Nous pouvons encore moins, sous pr\u00e9texte de priver le FN de ses th\u00e8mes favoris, faire preuve d&#8217;une quelconque complaisance \u00e0 son \u00e9gard et l\u00e9gitimer ainsi son chauvinisme, sa x\u00e9nophobie et sa violence.<\/p>\n<p>Le combat contre le FN doit se situer clairement sur le terrain politique, l\u00e0 o\u00f9 il porte lui-m\u00eame le fer, c&#8217;est-\u00e0-dire sur les causes de la situation que subit le pays et l&#8217;immense majorit\u00e9 de sa population et sur les solutions alternatives \u00e0 cette solution. Ce combat politique doit, me semble-t-il, \u00eatre men\u00e9 sur trois terrains. En premier lieu, il impose un affrontement direct et sans concession sur les th\u00e8ses du FN et les solutions qu&#8217;ils pr\u00e9conisent \u00e0 partir d&#8217;elles. Il s&#8217;agit de montrer qu&#8217;elles sont non seulement dangereuses pour la d\u00e9mocratie, la libert\u00e9 et la dignit\u00e9 humaine, mais qu&#8217;elles sont inefficaces et r\u00e9gressives pour l&#8217;emploi, l&#8217;avenir des jeunes, de nos villes, de la d\u00e9fense de l&#8217;identit\u00e9 nationale et de la paix dans le monde. Il ne faut pas h\u00e9siter \u00e0 d\u00e9battre avec les \u00e9lecteurs du FN et les autres afin de d\u00e9monter la m\u00e9canique des pr\u00e9tendues solutions, comme la pr\u00e9f\u00e9rence nationale ou le tout r\u00e9pressif. Nous savons, encore faut-il d\u00e9montrer et convaincre, que les immigr\u00e9s ne sont pas la cause du ch\u00f4mage dont l&#8217;origine se trouve dans la financiarisation de l&#8217;\u00e9conomie et les formes capitalistes de sa mondialisation. Nous savons bien, encore faut-il d\u00e9montrer et convaincre, que la crise urbaine ne tient pas aux g\u00e9n\u00e9rations issues des immigrations maghr\u00e9bines ou africaines mais \u00e0 une mal-vie faite de ch\u00f4mage et de d\u00e9sesp\u00e9rance qui touchent la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration sans distinction d&#8217;origines ethniques et parfois sociales.<\/p>\n<p>En second lieu, il faut agir sur les causes de la crise de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise par des luttes et par des propositions alternatives sur les trois aspects que j&#8217;\u00e9voquais plus haut: la crise \u00e9conomique et ses effets sociaux, urbains et culturels; la crise politique et ses effets sur la citoyennet\u00e9 aux diff\u00e9rentes \u00e9chelles de son exercice; la crise des valeurs et ses effets sur l&#8217;\u00e9thique des rapports sociaux. Dans tous les cas, il s&#8217;agit de renouer le fil de la solidarit\u00e9 entre les hommes et les femmes pour qu&#8217;ils puissent recr\u00e9er les formes sociales de leur dignit\u00e9 et de leur \u00e9mancipation.<\/p>\n<p>En troisi\u00e8me lieu, il faut travailler \u00e0 reconstruire une v\u00e9ritable alternative politique \u00e0 gauche qui soit cr\u00e9dible aux yeux des Fran\u00e7ais, c&#8217;est-\u00e0-dire qui leur confie leur destin et celui du pays. Au communistes de montrer que cela impose le d\u00e9passement des lois capitalistes de l&#8217;argent-roi dans toutes les dimensions de la vie sociale. Combattre la droite extr\u00eame, c&#8217;est au bout du compte rassembler les forces de progr\u00e8s, de haut en bas et de bas en haut, afin d&#8217;ouvrir des fen\u00eatres sur l&#8217;avenir.<\/p>\n<p>Merci au Centre de documentation du Comit\u00e9 national du Parti communiste fran\u00e7ais, et particuli\u00e8rement \u00e0 Pascal Carreau, pour l&#8217;aide apport\u00e9e au rassemblement des documents \u00e9crits et au traitement des donn\u00e9es chiffr\u00e9es.<\/p>\n<p>Un d\u00e9bat sur ce sujet, auquel Alain Hayot participe, a lieu dans l&#8217;espace Midi de la f\u00eate de l&#8217;Humanit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>  La progression du Front national montre que son \u00e9lectorat se structure et se stabilise autour d&#8217;une r\u00e9f\u00e9rence partisane claire. Ce vote politique ne peut plus se contenter d&#8217;explications &#8221; sociologistes &#8221; ou protestataires. 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