{"id":5149,"date":"2011-12-04T15:00:00","date_gmt":"2011-12-04T14:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-journee-d-un-prof-ordinaire5149\/"},"modified":"2011-12-04T15:00:00","modified_gmt":"2011-12-04T14:00:00","slug":"la-journee-d-un-prof-ordinaire5149","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=5149","title":{"rendered":"La journ\u00e9e d&#8217;un prof ordinaire"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">\n<h2><em>Enseignant, un m\u00e9tier en mutation<\/em>.<\/h2>\n<p> Le t\u00e9moignage de Lucie Barrat, professeure d\u2019Histoire-g\u00e9ographie depuis cinq ans en coll\u00e8ge \u00e0 Drancy, Seine St-Denis. <\/p>\n<p>Je suis en col\u00e8re mais je suis aussi bless\u00e9e.<\/p>\n<p>Encore un projet de r\u00e9forme qui pour beaucoup peut \u00eatre anecdotique, voire l\u00e9gitime, celle de l\u2019\u00e9valuation des professeurs par le chef d\u2019\u00e9tablissement lors d\u2019entretiens individuels. Pour le moment, l\u2019\u00e9valuation administrative des enseignants d\u00e9pend du chef d\u2019\u00e9tablissement alors que l\u2019\u00e9valuation p\u00e9dagogique proc\u00e8de d\u2019un inspecteur d\u2019acad\u00e9mie de la mati\u00e8re enseign\u00e9e. Ce dernier est lui-m\u00eame un sp\u00e9cialiste et un ancien enseignant de la discipline. Il faut bien comprendre que le chef d\u2019\u00e9tablissement n\u2019est pas \u00e0 m\u00eame de juger de nos comp\u00e9tences dans notre mati\u00e8re, il devient donc probl\u00e9matique que le pan p\u00e9dagogique de la notation d\u2019un enseignant lui revienne. De plus, le syst\u00e8me actuel, quoique perfectible, limite le n\u00e9potisme au sein d\u2019un \u00e9tablissement scolaire et affirme encore une certaine une libert\u00e9 devant son chef pour organiser des actions collectives face \u00e0 des lois injustes. Il est toujours plus ais\u00e9 de faire gr\u00e8ve lors de suppression des postes, la disparition d\u2019heures d\u2019enseignement lorsque notre chef ne nous note qu\u2019administrativement ou, de faire part \u00e0 ce m\u00eame chef, de dysfonctionnements au sein de l\u2019\u00e9tablissement quand, l\u00e0 encore, il n\u2019est pas le seul \u00e0 nous noter. <strong>Ce projet de r\u00e9forme traduit une volont\u00e9 plus sournoise, celle de r\u00e9duire la libert\u00e9 d\u2019expression et d\u2019action de chacun<\/strong>. <\/p>\n<p>Pourquoi vous faire part de mon malaise maintenant\u00a0?<\/p>\n<p>Probablement parce que la Libert\u00e9 m\u2019est vitale. J\u2019ai choisi le m\u00e9tier d\u2019enseignant aussi pour la libert\u00e9 qu\u2019il me procure. Certains d\u2019entre vous ne sont pas g\u00ean\u00e9s par la pr\u00e9sence d\u2019un chef, moi si. Je ne veux pas que l\u2019on me prescrive un syst\u00e8me de gouvernance calqu\u00e9 sur le monde du secteur priv\u00e9.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est surtout parce que <strong>j\u2019ai l\u2019impression que l&#8217;alignement de l\u2019\u00e9valuation sur le priv\u00e9 symbolise et atteste la fin d\u00e9finitive de l\u2019Ecole pour laquelle je me bats au quotidien<\/strong>\u00a0: une Ecole publique destin\u00e9e \u00e0 offrir un enseignement de qualit\u00e9 et une large culture quel que soit le milieu social de l&#8217;\u00e9l\u00e8ve, une Ecole destin\u00e9e \u00e0 gommer les in\u00e9galit\u00e9s si criantes, une Ecole destin\u00e9e \u00e0 faire de chaque \u00e9l\u00e8ve un citoyen conscient du monde dans lequel il vit, une Ecole destin\u00e9e \u00e0 aider l&#8217;\u00e9l\u00e8ve pour choisir son avenir, \u00e0 \u00eatre ma\u00eetre de ce dernier.<\/p>\n<p><strong>Or une Ecole o\u00f9 le chef d\u2019\u00e9tablissement nous \u00e9value c\u2019est la proclamation d\u2019une \u00e9cole bling-bling o\u00f9 les profs se mettraient en concurrence les uns les autres pour cr\u00e9er le plus de projets<\/strong>. Et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 malheureusement un peu le cas, notre chef d\u2019\u00e9tablissement \u00e9tant si heureux \u2013 pour sa carri\u00e8re \u2013 des 127 projets au coll\u00e8ge l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re\u00a0! Il y a quelques projets de fonds qui m\u00e8nent \u00e0 une r\u00e9elle r\u00e9flexion des \u00e9l\u00e8ves. Mais il y a aussi beaucoup de paillettes o\u00f9 il est d\u00e9sormais mieux vu de sortir les \u00e9l\u00e8ves que de faire cours.  <\/p>\n<p>Or, au risque de para\u00eetre r\u00e9actionnaire \u00e0 vos yeux, le plus important pour moi demeure la transmission du savoir et des connaissances pour tous mes \u00e9l\u00e8ves. Et il y a de quoi se d\u00e9courager avec 25 \u00e9l\u00e8ves par classe dont la majorit\u00e9 accumule de lourdes difficult\u00e9s scolaires. L\u2019autre jour, mon fr\u00e8re passait chez moi et regarda par curiosit\u00e9 mes copies de cinqui\u00e8me. Il me demanda alors si c\u2019\u00e9tait un choix stylistique de la part de mes \u00e9l\u00e8ves que d\u2019\u00e9crire des phrases obscures sans ponctuation dont les mots manquent et\/ou ne sont pas plac\u00e9s dans le bon ordre. Non, ce n\u2019est pas normal mais c\u2019est mon quotidien, \u00e0 5,6 de moyenne dans deux de mes trois classe de cinqui\u00e8me. Et les r\u00e9sultats ne sont gu\u00e8re plus probants dans les autres classes. Mais surtout, les in\u00e9galit\u00e9s spatiales n\u2019en deviennent que plus criantes. Les \u00e9carts ne cessent de se creuser entre des quartiers favoris\u00e9s, o\u00f9 des enfants parviennent en classe de sixi\u00e8me avec les bases requises et sortent du coll\u00e8ge arm\u00e9s pour l\u2019avenir, et des quartiers d\u00e9favoris\u00e9s et d\u00e9laiss\u00e9s o\u00f9 la qualit\u00e9 de l\u2019enseignement et de l\u2019accueil des \u00e9l\u00e8ves, ainsi que la possibilit\u00e9 pour les enseignants d\u2019accompagner ces \u00e9l\u00e8ves est gravement menac\u00e9e par les restrictions budg\u00e9taires du gouvernement actuel. <\/p>\n<p>Que faire alors quand les moyens financiers nous manquent\u00a0? Rien de r\u00e9ellement efficace. <strong>A la fin de ma semaine, il ne reste qu\u2019un sentiment d\u2019\u00e9chec. En effet, depuis quelques ann\u00e9es et surtout depuis l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, mes coll\u00e8gues et moi-m\u00eame devons faire face \u00e0 la diminution d\u2019heures d\u2019enseignement, ce qui a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 la suppression du travail en petits groupes en langues \u00e9trang\u00e8res, en Physique-chimie et en Sciences de la vie et de la Terre, la baisse de l\u2019aide au travail personnalis\u00e9e en fran\u00e7ais en classe de sixi\u00e8me et la fin du renforcement en fran\u00e7ais sur la classe de quatri\u00e8me<\/strong>. De m\u00eame, le budget relatif \u00e0 l\u2019aide aux devoirs, qui se fait en dehors des heures de cours des \u00e9l\u00e8ves et des enseignants, a \u00e9t\u00e9 divis\u00e9 par trois en trois ans. Ce soutien est cependant fondamental pour des \u00e9l\u00e8ves en difficult\u00e9s dont les parents \u2013 parce qu\u2019ils travaillent tard le soir ou parce qu\u2019ils ma\u00eetrisent mal le fran\u00e7ais \u2013 ne peuvent les assister dans leurs devoirs. <\/p>\n<p>Vendredi, j\u2019ai re\u00e7u la m\u00e8re d\u2019Abubakar, en 5\u00e8me, qui a de lourdes difficult\u00e9s scolaires. La m\u00e8re n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole et comprend mal le fran\u00e7ais, le p\u00e8re passe sa vie au travail, elle ne sait pas comment faire travailler son fils. Et moi, je n\u2019ai m\u00eame pas pu lui proposer des heures d\u2019aide aux devoirs car, \u00e0 cause des suppressions de moyens, il n\u2019est possible d\u2019aider que les sixi\u00e8mes depuis l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. <strong>Je me sens un peu perdue<\/strong>. <\/p>\n<p>Tous les mardis, je parle avec Malamina en 5\u00e8me, dont je suis la tutrice. Il a 12 ans, deale, s\u00e8che, ne prend pas les cours, rend copie blanche aux contr\u00f4les, est violent au coll\u00e8ge et chez lui, d\u00e9couche ou se couche vers 4 heures du matin, tra\u00eene dans la cit\u00e9 avec les grands de 18 ans et son p\u00e8re est mort quand il avait deux ans. Sa m\u00e8re ne parle pas fran\u00e7ais et se d\u00e9place tr\u00e8s rarement au coll\u00e8ge. L\u2019assistante sociale est au coll\u00e8ge deux jours par semaine et il n\u2019y a bien s\u00fbr pas de psychologue. <strong>Je me sens un peu perdue<\/strong>.<\/p>\n<p>Jonathan, en 5\u00e8me, est un \u00e9l\u00e8ve d\u2019ULIS, dispositif qui prend en charge les \u00e9l\u00e8ves ayant de lourds handicaps cognitifs. Il a un niveau CE1 et a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 dans ma classe sans que je sois pr\u00e9venue, sans que je sache qui il \u00e9tait, sans avoir eu de bilan sur ses comp\u00e9tences et ses connaissances. Je n\u2019ai re\u00e7u aucune formation pour faire cours \u00e0 des \u00e9l\u00e8ves handicap\u00e9s, pourtant je n\u2019ai pas le choix. Pendant, mes cours, Jonathan est totalement \u00e9gar\u00e9, il s\u2019occupe en mangeant sa gomme. <strong>Je me sens un peu perdue<\/strong>.<\/p>\n<p>Idriss, en 6\u00e8me, a perdu sa m\u00e8re l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. Il y a beaucoup d\u2019\u00e9l\u00e8ves orphelins d\u2019un parent au coll\u00e8ge, la mortalit\u00e9 est plus importante dans le 93. Il a aussi de lourdes difficult\u00e9s scolaires et un asthme s\u00e9v\u00e8re. Le p\u00e8re est d\u00e9bord\u00e9 et d\u00e9pass\u00e9, il n\u2019est pas capable de le suivre \u00e0 la maison et je n\u2019ai pas de consignes \u00e0 suivre si Idriss fait une crise d\u2019asthme dans ma classe. <strong>Je me sens un peu perdue<\/strong>.<\/p>\n<p>Kevin, en classe de 3\u00e8me, a un mal-\u00eatre profond et pense parfois au suicide. Il ne prend pas ses cours, rend copie blanche et a parfois des acc\u00e8s de violence extr\u00eame avec les autres et\/ou lui-m\u00eame, il n\u2019a pas de p\u00e8re pr\u00e9sent. J\u2019ai convoqu\u00e9 la m\u00e8re \u00e0 maintes reprises, elle n\u2019est jamais venue, ne m\u2019a jamais r\u00e9pondu mais signe les nombreux mots doux que je lui ai \u00e9crits. Il n\u2019y a toujours pas de psychologue au coll\u00e8ge. Je ne suis pas form\u00e9e, comme mes coll\u00e8gues, pour r\u00e9pondre au mal-\u00eatre r\u00e9el de nombreux \u00e9l\u00e8ves, et me trouve donc isol\u00e9e et inutile face \u00e0 un tel vide psychologique. <strong>Je me sens un peu perdue<\/strong>.<\/p>\n<p>Bilel et Amine, en 5\u00e8me, ont de lourdes difficult\u00e9s scolaires, ils ont du mal \u00e0 prendre leur cours, \u00e0 comprendre un texte \u00e9crit, \u00e0 se concentrer en classe et rendent des contr\u00f4les quasi-vides, je n\u2019ai jamais entendu parler du p\u00e8re. J\u2019ai convoqu\u00e9 la m\u00e8re qui m\u2019a r\u00e9pondu qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire qu\u2019on se voit, qu\u2019elle allait mettre ses fils au travail d\u00e8s lundi. Ca fait trois semaines et ils ont eu 1\/30 et 2\/30 au dernier contr\u00f4le. Et pas de mot de la m\u00e8re pour finalement me rencontrer ou se parler au t\u00e9l\u00e9phone. <strong>Je me sens un peu perdue<\/strong>.<\/p>\n<p>Je pourrais poursuivre comme \u00e7a durant des pages, et toutes ces pages sont mon quotidien.<br \/>\nJe continue d\u2019enseigner parce que j\u2019y crois encore. Mais, en ce moment, je faiblis, je me sens seule dans cette soci\u00e9t\u00e9 qui me prend pour une r\u00e2leuse privil\u00e9gi\u00e9e. M\u00eame dans un entourage pas si lointain, je crains qu\u2019on m\u2019\u00e9coute mais qu\u2019au fond, on se dise que les r\u00e9formes de l\u2019enseignement sont bien n\u00e9cessaires\u2026<\/p>\n<p>Alors \u00e9coutez-moi, entendez-moi et battez-vous avec moi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<h2><em>Enseignant, un m\u00e9tier en mutation<\/em>.<\/h2>\n<p> Le t\u00e9moignage de Lucie Barrat, professeure d\u2019Histoire-g\u00e9ographie depuis cinq ans en coll\u00e8ge \u00e0 Drancy, Seine St-Denis. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[130],"tags":[368],"class_list":["post-5149","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-enseignant-un-metier-en-mutation-temoignages","tag-education"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5149","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5149"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5149\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5149"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5149"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5149"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}