{"id":4792,"date":"2011-04-18T14:57:47","date_gmt":"2011-04-18T12:57:47","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-ouvriers-c-est-pas-que-au4792\/"},"modified":"2023-06-23T23:08:19","modified_gmt":"2023-06-23T21:08:19","slug":"les-ouvriers-c-est-pas-que-au4792","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4792","title":{"rendered":"Les ouvriers, c&#8217;est (pas que) au cinoche"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">La petite salle du Polygone \u00e9toil\u00e9 accueillait d\u00e9but avril \u00e0 Marseille une soir\u00e9e in\u00e9dite. Avec deux films \u00e9voquant, dans des registres tr\u00e8s diff\u00e9rents, le monde du travail \u00e0 l&#8217;usine. Comment parlent, et de quoi parlent, les ouvriers en France au d\u00e9but du XXI\u00e8me si\u00e8cle ?  <\/p>\n<p>Des ouvriers, des vrais, \u00ab\u00a0\u00e0 l&#8217;ancienne\u00a0\u00bb. Avec des gueules et des clopes de prolo, des bleus, des tables en formica \u00e0 la cantine, des pointeuses, des hangars plein de machines et d&#8217;outils. Avec les bruits et les murs de l&#8217;usine.<br \/>\nPour voir tout \u00e7a depuis un confortable fauteuil rouge, il fallait \u00eatre \u00e0 Marseille le 1er avril dernier. Au programme: <em>Ouvriers de Tamaris<\/em> de Gilles Remillet et <em>Disparaissez les ouvriers!<\/em> de Christine Th\u00e9p\u00e9nier et Jean-Fran\u00e7ois Priester. Deux approches radicalement diff\u00e9rentes du traitement cin\u00e9matographique de la question ouvri\u00e8re.<\/p>\n<p>Gilles Remillet est ethnologue. Entre 2000 et 2002, il a tourn\u00e9 des images dans une fonderie de la r\u00e9gion d&#8217;Al\u00e8s, dans le Gard. R\u00e9sultat, un 52 minutes, <em>Ouvriers de Tamaris<\/em>, qui laisse un go\u00fbt de fer dans la bouche. Le film suit la r\u00e9alisation, du modelage jusqu&#8217;\u00e0 la livraison en passant par la fonderie et l&#8217;aci\u00e9rie, d&#8217;une \u00e9norme pi\u00e8ce en acier, un \u201c\u00e9trier\u201d, command\u00e9 par une entreprise de l&#8217;industrie automobile. A l&#8217;image, des hommes &#8211; \u201c<em>ouvriers hautement qualifi\u00e9s\u201d<\/em>-, au travail \u00e0 l&#8217;atelier. Beaucoup de gestes. Ceux de la pr\u00e9paration: mesures, annotations, coup de gommes. Ceux, furtifs, de la pause: la gamelle sur un coin de table, le caf\u00e9. Ceux de l&#8217;ouvrage: d\u00e9verser, balayer, fondre&#8230; Coups de pelle, faire corps avec la pi\u00e8ce, la positionner, nourrir le feu, fusion rouge du m\u00e9tal. Une \u00e9rotique s\u00e8che du travail \u00e0 l&#8217;usine.  <\/p>\n<p>Peu de mots, des injonctions, des consignes. A table, dans la cantine qui semble vide (les \u00e9quipes tournent et les ateliers sont nombreux), on ne cause gu\u00e8re. On mange. De tous ces silences, le r\u00e9alisateur dit: \u201c<em>ce sont des \u00e9l\u00e9ments de la culture ouvri\u00e8re: taire le risque, taire le danger et taire la ma\u00eetrise.<\/em>\u201d L&#8217;humilit\u00e9 orgueilleuse des ouvriers de Tamaris.<br \/>\nMalgr\u00e9 \u2013 ou gr\u00e2ce \u00e0 &#8211; cette \u00e9conomie de discours, le spectateur, lui, est facilement emport\u00e9 par l&#8217;\u00e9dification savante et besogneuse de cette pi\u00e8ce massive. Elle finit par quitter l&#8217;usine, emball\u00e9e sur le plateau d&#8217;un semi-remorque. Ce sont les derni\u00e8res images de ce film d&#8217;anthropologue qui voulait \u201c<em>montrer une \u00e9nergie<\/em>\u201d en \u00e9vitant \u201c<em>deux \u00e9cueils<\/em>\u201d: \u201c<em>une vision ouvri\u00e9riste, l&#8217;exaltation du travail; et l&#8217;esth\u00e9tisation de l&#8217;usine<\/em>\u201d. Pari r\u00e9ussi: au g\u00e9n\u00e9rique, pas une image d&#8217;\u00e9pinal ne flotte dans la t\u00eate: que du m\u00e9tal en fusion, des grincements m\u00e9talliques et, presque, l&#8217;odeur de la limaille.<\/p>\n<h2>D\u00e9cor hallucinant<\/h2>\n<p>Les ouvriers de Legr\u00e9-Mante, eux, n&#8217;avaient plus de gestes de travail \u00e0 accomplir quand Christine Th\u00e9p\u00e9nier et Jean-Fran\u00e7ois Priester les ont suivi de juillet \u00e0 d\u00e9cembre 2009 durant leur lutte sur le site de cette usine d&#8217;acide tartrique dans les quartiers sud de Marseille. <em>Disparaissez les ouvriers!<\/em> est le film d&#8217;une occupation. Le 24 juillet 2009, <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/societe\/industrie-legre-mante-une-usine-a\">l&#8217;entreprise, tenue par la famille Margnat, est mise en liquidation judiciaire<\/a> et les 48 ouvriers salari\u00e9s se retrouvent brutalement sans travail. Une douzaine d\u00e9cident d&#8217;entrer en lutte sur le site, soutenus par la CGT. C&#8217;est avec eux que l&#8217;on chemine 75 minutes durant dans le d\u00e9cor hallucinant de cette usine paraissant avoir \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e depuis des d\u00e9cennies alors qu&#8217;ils y travaillaient encore quelques semaines avant. <\/p>\n<p>Peu de gestes, donc, si ce n&#8217;est ceux du d\u00e9sarroi et de l&#8217;impuissance&#8230; Mais, contrepoint exact des ouvriers de Tamaris, un flot de parole. Pour raconter ce qui, quasiment du jour au lendemain, est sorti de leur vie: les conditions de travail extr\u00eamement d\u00e9grad\u00e9es, le m\u00e9pris patronal, les manoeuvres de la direction pour d\u00e9barrasser le site sans perdre l&#8217;activit\u00e9 (d\u00e9localis\u00e9e dans le Vaucluse) et r\u00e9aliser une fructueuse op\u00e9ration immobili\u00e8re (on est au pied du futur parc des calanques). Des mots pour dire la volont\u00e9 de se battre, de s&#8217;organiser collectivement, de ne pas renoncer. Souvent avec col\u00e8re ou amertume, parfois avec gravit\u00e9, parfois avec ironie, les douze de Legr\u00e9 Mante, entre un barbecue, une r\u00e9union avec des \u00e9lus et des s\u00e9ances de tags sur les murs de l&#8217;usine, \u201c<em>s\u2019expriment comme les derniers survivants d\u2019un monde que les sp\u00e9culateurs voudraient voir dispara\u00eetre<\/em>\u201d souligne la r\u00e9alisatrice. De fait, malgr\u00e9 le soleil et la faconde, il y a quelque chose de tragique dans ce film qui rec\u00e8le des passages \u00e9mouvants et quelques tr\u00e8s beaux plans.<\/p>\n<p>Des ex-salari\u00e9s de Legr\u00e9 Mante \u00e9taient dans la salle le 1er avril pour assister \u00e0 la projection. Dont l&#8217;ancien d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 syndical Martial Eymard, figure centrale du film et de la lutte, qui revoyant toute \u201c<em>cette histoire qui avait impact\u00e9 <\/em> [les] <em>familles<\/em> [des ouvriers]\u201d a assur\u00e9 que \u201c<em>la page<\/em> [\u00e9tait] <em>tourn\u00e9e<\/em>\u201d. Non sans difficult\u00e9s de r\u00e9insertion dans le monde du travail pour certains d&#8217;entre eux. \u201c<em>Mon fils, il a compl\u00e9tement chang\u00e9 de m\u00e9tier, il a 40 ans, il retourne \u00e0 l&#8217;\u00e9cole pour passer un CAP de boulanger. Avec \u00e7a, il dit qu&#8217;au moins, on aura toujours du pain<\/em>\u201d, a t\u00e9moign\u00e9 la m\u00e8re de l&#8217;un des anciens salari\u00e9s, pr\u00e9sente dans le film et dans la salle. La maman d&#8217;un ouvrier car Legr\u00e9-Mante, c&#8217;\u00e9tait aussi une ultime survivance, \u00e0 Marseille, de l&#8217;usine au quartier. C&#8217;est fini.\u201c<em>On a peu \u00e0 peu vid\u00e9 cette ville de sa classe ouvri\u00e8re<\/em>\u201d a sobrement conclu un jeune retrait\u00e9 dans la salle.<\/p>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-4792 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/04\/martial_int_usine-1_1-1-7ac.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/04\/martial_int_usine-1_1-1-7ac-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"martial_int_usine-1_1-1.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La petite salle du Polygone \u00e9toil\u00e9 accueillait d\u00e9but avril \u00e0 Marseille une soir\u00e9e in\u00e9dite. 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