{"id":4756,"date":"2011-03-29T22:55:21","date_gmt":"2011-03-29T20:55:21","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-modele-francais-d-immigration4756\/"},"modified":"2011-03-29T22:55:21","modified_gmt":"2011-03-29T20:55:21","slug":"le-modele-francais-d-immigration4756","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4756","title":{"rendered":"Le \u00ab mod\u00e8le fran\u00e7ais \u00bb d\u2019immigration : une intervention de G\u00e9rard Noiriel \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e Nationale"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Vendredi 25 mars s&#8217;est tenu \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e nationale l&#8217;ultime audit sur l&#8217;immigration conduit par le collectif Cette France-l\u00e0. A cette occasion, l&#8217;historien G\u00e9rard Noiriel a livr\u00e9 une intervention remarqu\u00e9e.<br \/>\n<br \/>&#8220;<em>Etant donn\u00e9 les progr\u00e8s de la recherche historique sur l\u2019immigration depuis 20 ans, il n\u2019est plus possible aujourd\u2019hui d\u2019ignorer que la France a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des tout premiers pays d\u2019immigration au monde au cours du XXe si\u00e8cle<\/em>, rappelle-t-il notamment. <em>Mais la nouvelle rh\u00e9torique x\u00e9nophobe a int\u00e9gr\u00e9 nos recherches en d\u00e9pla\u00e7ant le curseur pour opposer les \u00ab bons \u00bb immigrants d\u2019autrefois et les \u00ab mauvais \u00bb d\u2019aujourd\u2019hui.<\/em>&#8221;<br \/>\n<br \/>Sur fond de consolidation \u00e9lectorale du FN et alors que la perspective d&#8217;un d\u00e9bat tr\u00e8s ambigu sinon franchement naus\u00e9abond sur la &#8220;la\u00efcit\u00e9&#8221; agite le pays, il nous a sembl\u00e9 que ce texte m\u00e9ritait d&#8217;\u00eatre port\u00e9 \u00e0 l&#8217;attention des lecteurs de <em>Regards<\/em>. Avec l&#8217;autorisation de l&#8217;auteur, nous le reproduisons ci-dessous dans son int\u00e9gralit\u00e9.<\/p>\n<p><em>Puisque TF1 a omis d\u2019en parler, je livre en exclusivit\u00e9 aux lecteurs de <a href=\"http:\/\/noiriel.over-blog.com \">ce blog<\/a>, le texte de l\u2019intervention que j\u2019ai faite \u00e0 la  s\u00e9ance de cl\u00f4ture de l&#8217;audit sur la politique d&#8217;immigration, d&#8217;int\u00e9gration et de cod\u00e9veloppement organis\u00e9e par plusieurs parlementaires et par les membres de <a href=\"www.cettefrancela.net\"> l&#8217;association \u00abCette France-l\u00e0\u00bb<\/a><\/em><\/p>\n<p><strong>(Assembl\u00e9e nationale, 25 mars 2011)<\/strong><\/p>\n<p> \u00ab Vous m\u2019avez demand\u00e9 de participer \u00e0 cette audition consacr\u00e9e \u00e0 la question de l\u2019immigration en me posant deux grandes questions : Comment s&#8217;est construit le clivage entre nationaux et \u00e9trangers en France ? Comment s&#8217;articule la construction du \u00ab mod\u00e8le r\u00e9publicain d&#8217;int\u00e9gration \u00bb et l&#8217;\u00e9mergence de l&#8217;Etat Nation ?<\/p>\n<p>Pour tenter d\u2019y r\u00e9pondre, je dois commencer par pr\u00e9ciser que le clivage entre nationaux et \u00e9trangers s\u2019enracine dans un clivage plus fondamental et plus g\u00e9n\u00e9ral, fond\u00e9 sur l\u2019opposition entre \u00ab eux \u00bb et \u00ab nous \u00bb, clivage que l\u2019on rencontre dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s et \u00e0 toutes les \u00e9poques de l\u2019histoire. Ce qui a chang\u00e9 au cours du temps, ce sont les formes prises par ce clivage et aussi le fait qu\u2019\u00e0 partir du XVIIIe si\u00e8cle, il ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9 au nom de la raison et de l\u2019universalit\u00e9 de la condition humaine.<\/p>\n<p>Les grandes lignes du \u00ab mod\u00e8le r\u00e9publicain \u00bb, si tant est que cette expression ait un sens, ont \u00e9t\u00e9 fix\u00e9es d\u00e8s le d\u00e9but de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, comme une mise en \u0153uvre contradictoire de la philosophie des Lumi\u00e8res. Cette contradiction apparait clairement dans la D\u00e9claration des droits de l\u2019homme et du citoyen. Dans la logique r\u00e9publicaine en effet, la citoyennet\u00e9 se d\u00e9finit comme participation \u00e0 la vie de l\u2019Etat national. Par cons\u00e9quent, l\u2019\u00e9tranger ne peut pas avoir les m\u00eames droits politiques que le citoyen, ce qui contredit l\u2019article 1er de la D\u00e9claration stipulant que \u00ab Les hommes naissent et demeurent libres et \u00e9gaux en droits \u00bb. C\u2019est cette contradiction fondatrice qui explique qu\u2019aujourd\u2019hui encore des discours les plus oppos\u00e9s sur l\u2019immigration puissent se r\u00e9clamer des \u00ab valeurs r\u00e9publicaines \u00bb, les uns privil\u00e9giant la s\u00e9curit\u00e9 des citoyens et les autres l\u2019universalit\u00e9 des droits de l\u2019homme.<\/p>\n<p>Une autre caract\u00e9ristique du \u00ab mod\u00e8le r\u00e9publicain \u00bb fran\u00e7ais tient au fait que la R\u00e9volution de 1789 a supprim\u00e9 les \u00ab corps interm\u00e9diaires \u00bb. Un lien direct a ainsi \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli entre l\u2019Etat national et les citoyens. C\u2019est l\u2019une des raisons qui expliquent l\u2019importance accord\u00e9e \u00e0 la question de la nationalit\u00e9 (qui d\u00e9signe en droit l\u2019appartenance \u00e0 l\u2019Etat). Le langage courant fournit de bonnes illustrations de la puissance qu\u2019exerce la norme nationale. Par exemple, en fran\u00e7ais, le mot \u00ab \u00e9tranger \u00bb sert \u00e0 la fois \u00e0 d\u00e9signer l\u2019inconnu au sens du non-familier (\u00e9trange) et le non-national, alors que dans beaucoup d\u2019autres langues il existe des termes diff\u00e9rents pour distinguer ces notions. De m\u00eame, si les politiques ou les journalistes  parle fr\u00e9quemment de \u00ab l\u2019int\u00e9gration sans pr\u00e9ciser quel est le groupe social de r\u00e9f\u00e9rence, c\u2019est parce qu\u2019il va de soi pour tout le monde qu\u2019il s\u2019agit de la nation.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me moment d\u00e9cisif dans la construction du \u00ab mod\u00e8le r\u00e9publicain \u00bb s\u2019est produit un si\u00e8cle apr\u00e8s la R\u00e9volution fran\u00e7aise. L\u2019av\u00e8nement de la IIIe R\u00e9publique enclenche un processus d\u00e9mocratique qui appara\u00eet lui aussi tr\u00e8s contradictoire. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le r\u00e9gime r\u00e9publicain favorise un puissant mouvement d\u2019int\u00e9gration des classes populaires au sein de l\u2019Etat-nation. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, il institutionnalise de nouvelles formes d\u2019exclusion, li\u00e9es \u00e0 l\u2019immigration et \u00e0 la colonisation.<\/p>\n<p>Les historiens ont beaucoup \u00e9tudi\u00e9 le r\u00f4le jou\u00e9 par l\u2019\u00e9cole, par les comm\u00e9morations, par la litt\u00e9rature, dans le d\u00e9veloppement du sentiment d\u2019appartenance \u00e0 la nation fran\u00e7aise. Mais ils ont trop souvent oubli\u00e9 le fait qu\u2019une identit\u00e9 se d\u00e9finit toujours par opposition \u00e0 d\u2019autres identit\u00e9s. Le \u00ab nous \u00bb fran\u00e7ais s\u2019est fix\u00e9 \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle par la construction d\u2019images n\u00e9gatives de l\u2019\u00e9tranger, autour de deux grands repoussoirs : l\u2019ennemi qu\u2019il faut combattre (\u00e0 l\u2019\u00e9poque il s\u2019agit surtout des Allemands) et le primitif qu\u2019il faut civiliser (les indig\u00e8nes de l\u2019empire colonial)<\/p>\n<p>D\u00e8s les ann\u00e9es 1880, il devient \u00e9vident que l\u2019industrie fran\u00e7ais ne pourra pas se d\u00e9velopper sans un recours massif aux travailleurs \u00e9trangers. Et pourtant, c\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que na\u00eet le discours politico-journalistique pr\u00e9sentant l\u2019immigration comme un \u00ab probl\u00e8me \u00bb. Ce qui est fascinant pour l\u2019historien qui travaille sur cette question, c\u2019est de constater que les grandes lignes de la rh\u00e9torique qui a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9e il y a 130 ans sont toujours en vigueur aujourd\u2019hui, bien que les pr\u00e9dictions apocalyptiques qui ont accompagn\u00e9 les discours sur l\u2019immigration-probl\u00e8me n\u2019aient jamais \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9es par les faits.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab immigration \u00bb, qui \u00e9tait pratiquement inconnu avant la IIIe R\u00e9publique, s\u2019impose brutalement dans le vocabulaire fran\u00e7ais \u00e0 la suite d\u2019un \u00e9v\u00e9nement qui constitue \u00e0 mes yeux le moment fondateur de toute l\u2019histoire de l\u2019immigration. Il s\u2019agit de la premi\u00e8re \u00ab chasse \u00e0 l\u2019immigr\u00e9 \u00bb qui a lieu \u00e0 Marseille en juin 1881. Pendant pr\u00e8s d\u2019une semaine, les travailleurs italiens de la ville sont pourchass\u00e9s parce que quelques uns d\u2019entre eux ont siffl\u00e9 la Marseillaise, lors du d\u00e9fil\u00e9 des troupes qui ont impos\u00e9 le protectorat fran\u00e7ais sur la Tunisie au d\u00e9triment de l\u2019Italie. (La Marseillaise \u00e9tait devenue l\u2019hymne national l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, en 1880).<\/p>\n<p>L\u2019analyse des commentaires publi\u00e9s par les journalistes, les hommes politiques ou les intellectuels qui se sont empar\u00e9s de cet \u00e9v\u00e9nement permet de mettre en \u00e9vidence une autre caract\u00e9ristique du \u00ab mod\u00e8le r\u00e9publicain \u00bb. Il s\u2019agit de l\u2019ethnocentrisme des \u00e9lites, ethnocentrisme qui les incite \u00e0 interpr\u00e9ter en termes \u00e9troitement politiques des gestes symboliques qui s\u2019expliquent en r\u00e9alit\u00e9 par des raisons sociales. Pour des immigrants surexploit\u00e9s, stigmatis\u00e9s, et qui sont par ailleurs exclus de l\u2019espace public, siffler le drapeau c\u2019est une fa\u00e7on de protester contre la surexploitation et stigmatisation dont ils sont victimes.<\/p>\n<p>Mais le regard ethnocentrique de l\u2019\u00e9lite r\u00e9publicaine interpr\u00e8te ce type de geste comme une menace pour la nation. C\u2019est \u00e0 la suite de cette rixe de 1881 entre ouvriers fran\u00e7ais et italiens (rixe qui fera trois morts) que na\u00eet le discours sur l\u2019immigration-probl\u00e8me. Les deux grands types d\u2019arguments qui \u00e9mergent \u00e0 ce moment-l\u00e0 structurent aujourd\u2019hui encore les pol\u00e9miques publiques sur ce th\u00e8me.<\/p>\n<p>En premier lieu, c\u2019est la question du contr\u00f4le des flux migratoires qui est pos\u00e9e. La rixe de 1881 est vue comme une r\u00e9action de d\u00e9fense de la part des ouvriers fran\u00e7ais menac\u00e9s par l\u2019invasion des immigrants. On d\u00e9couvre alors que ces derniers ne sont enregistr\u00e9s nulle part, qu\u2019il n\u2019existe pas de statistique fiable, etc. Le rem\u00e8de qui s\u2019impose rapidement, c\u2019est l\u2019identification des \u00e9trangers. Le d\u00e9cret de 1888, confirm\u00e9 par la loi de 1893, marque le point de d\u00e9part de la politique des \u00ab papiers d\u2019identit\u00e9 \u00bb. La loi r\u00e9publicaine cr\u00e9e ainsi une ligne de d\u00e9marcation entre immigrants l\u00e9gaux et ill\u00e9gaux, ceux qu\u2019on appellera ensuite les \u00ab clandestins \u00bb ou les \u00ab sans papiers \u00bb.<\/p>\n<p>En second lieu, le fait que des Italiens aient siffl\u00e9 l\u2019hymne et le drapeau fran\u00e7ais, est vu comme la preuve qu\u2019ils ne sont pas assimil\u00e9s, comme un manque de loyaut\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la nation fran\u00e7aise et donc comme une menace puisqu\u2019en 1882, l\u2019Italie est devenue l\u2019alli\u00e9e de l\u2019Allemagne. On ne parle pas alors de \u00ab communautarisme \u00bb mais de \u00ab nation dans la nation \u00bb. Ce \u00ab d\u00e9faut \u00bb d\u2019assimilation est attribu\u00e9 au lib\u00e9ralisme du Code civil, lequel permettait aux enfants d\u2019\u00e9trangers de d\u00e9cliner la qualit\u00e9 de Fran\u00e7ais \u00e0 leur majorit\u00e9, ce que l\u2019immense majorit\u00e9 d\u2019entre eux faisait pour \u00e9chapper au service militaire. La grande loi de 1889 sur la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise impose alors la r\u00e8gle du double jus soli. Les enfants d\u2019\u00e9trangers n\u00e9s en France de parents eux-m\u00eames n\u00e9s en France sont d\u00e9sormais Fran\u00e7ais de naissance.<\/p>\n<p>Les r\u00e9publicains qui ont concoct\u00e9 cette loi pensent avoir trouv\u00e9 le rem\u00e8de au \u00ab probl\u00e8me \u00bb de l\u2019assimilation des \u00e9trangers. En r\u00e9alit\u00e9, ils ont fabriqu\u00e9 une machine infernale au pi\u00e8ge de laquelle ils seront bient\u00f4t pris. En effet, c\u2019est en s\u2019appuyant sur un fait divers, donc sur un \u00e9v\u00e9nement exceptionnel, que les r\u00e9publicains ont b\u00e2ti leur raisonnement sur le d\u00e9ficit d\u2019assimilation des Italiens, en g\u00e9n\u00e9ralisant des comportements qui ne concernaient qu\u2019un tout petit nombre d\u2019individus pour d\u00e9noncer toute une communaut\u00e9. Mais toute politique fond\u00e9e sur l\u2019exploitation des faits divers peut \u00eatre contest\u00e9e au nom d\u2019autres faits divers. Les conservateurs catholiques que les r\u00e9publicains avaient \u00e9cart\u00e9s du pouvoir en 1870 vont rapidement reprendre \u00e0 leur compte la rh\u00e9torique r\u00e9publicaine, en s\u2019appuyant sur des faits divers impliquant des naturalis\u00e9s et des Fran\u00e7ais de confession juive, de fa\u00e7on \u00e0 \u00ab d\u00e9montrer \u00bb que la politique d\u2019assimilation explicitement vis\u00e9e par la loi de 1889 sur la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise a \u00e9chou\u00e9. Une nouvelle bataille s\u2019engage alors sur la d\u00e9finition du national et de l\u2019\u00e9tranger. Pour les conservateurs, ce n\u2019est pas le droit qui fait le Fran\u00e7ais, mais l\u2019origine. C\u2019est ainsi que le racisme fait irruption dans l\u2019espace public sous sa forme premi\u00e8re qu\u2019est l\u2019antis\u00e9mitisme.<\/p>\n<p>Le champ politique fran\u00e7ais ach\u00e8ve de se structurer pendant l\u2019Affaire Dreyfus.  La gauche prend en charge la d\u00e9fense des droits de l\u2019homme et la question sociale, alors que la droite privil\u00e9gie la s\u00e9curit\u00e9 des citoyens et la question nationale. Tout au long du XXe si\u00e8cle, dans chaque p\u00e9riode de crise, la question de l\u2019immigration sera remise au centre de l\u2019actualit\u00e9 sous l\u2019impulsion de l\u2019extr\u00eame droite. Les ann\u00e9es 1930 montrent clairement que la strat\u00e9gie des partis de gouvernement ayant cherch\u00e9 \u00e0 capter les voix de l\u2019extr\u00eame droite en reprenant ses th\u00e9matiques sous une forme euph\u00e9mis\u00e9e, aboutit \u00e0 une fuite en avant mettant en p\u00e9ril les institutions d\u00e9mocratiques. Un large accord existe aujourd\u2019hui chez les historiens pour affirmer qu\u2019\u00e0 partir de 1938 les d\u00e9rives de la IIIe R\u00e9publique ont pr\u00e9par\u00e9 l\u2019av\u00e8nement du r\u00e9gime de Vichy et de sa \u00ab r\u00e9volution nationale \u00bb.<\/p>\n<p>Les g\u00e9n\u00e9rations qui ont v\u00e9cu les atrocit\u00e9s du nazisme, les horreurs de la Premi\u00e8re et de la Seconde Guerre mondiale ont compris que la manipulation des identit\u00e9s, l\u2019exaltation du nous national, la stigmatisation des \u00e9trangers \u00e9taient un danger mortel pour la d\u00e9mocratie. C\u2019est pourquoi dans les ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s-guerre, une sorte de \u00ab cordon sanitaire \u00bb a \u00e9t\u00e9 construit par les d\u00e9mocrates pour isoler l\u2019extr\u00eame droite et le maintenir \u00e0 l\u2019\u00e9tat groupusculaire. Mais ce barrage s\u2019est rompu au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. La r\u00e9surgence des discours n\u00e9gatifs sur l\u2019immigration a permis d\u2019alimenter une nouvelle forme de nationalisme, cibl\u00e9 sur l\u2019immigration post-coloniale, reprenant les vieilles th\u00e9matiques identitaires mais en \u00e9vitant de s\u2019attaquer frontalement aux fondements du r\u00e9gime d\u00e9mocratique. C\u2019est sans doute ce qui explique que ce nouveau nationalisme ait aujourd\u2019hui tendance \u00e0 se banaliser. Une autre raison de cette banalisation, tient au fait que pour \u00e9chapper \u00e0 la l\u00e9gislation antiraciste, ces discours se sont aujourd\u2019hui fortement euph\u00e9mis\u00e9s. L\u2019\u00e9tranger n\u2019est plus insult\u00e9 avec la violence verbale qui caract\u00e9risait les ann\u00e9es 1930. Les repr\u00e9sentations n\u00e9gatives sont le plus souvent v\u00e9hicul\u00e9es par des formules qui ne nomment plus directement un groupe, mais \u00e0 l\u2019aide des mots en \u00ab isme \u00bb (islamisme, communautarisme) que les m\u00e9dias ont fix\u00e9s dans le cerveau des citoyens en mobilisant les images choc de l\u2019information-spectacle.<\/p>\n<p>Etant donn\u00e9 les progr\u00e8s de la recherche historique sur l\u2019immigration depuis 20 ans, il n\u2019est plus possible aujourd\u2019hui d\u2019ignorer que la France a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des tout premiers pays d\u2019immigration au monde au cours du XXe si\u00e8cle. Mais la nouvelle rh\u00e9torique x\u00e9nophobe a int\u00e9gr\u00e9 nos recherches en d\u00e9pla\u00e7ant le curseur pour opposer les \u00ab bons \u00bb immigrants d\u2019autrefois et les \u00ab mauvais \u00bb d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Le caract\u00e8re r\u00e9p\u00e9titif, voir compulsif, des discours pr\u00e9sentant l\u2019immigration comme un probl\u00e8me &#8211; alors qu\u2019elle a jou\u00e9 un r\u00f4le fondamental dans le d\u00e9veloppement \u00e9conomique, social et culturel de la France &#8211; s\u2019explique par le pouvoir mobilisateur que poss\u00e8de la rh\u00e9torique nationaliste. Si personne ne peut d\u00e9finir rigoureusement ce qu\u2019est l\u2019identit\u00e9 nationale, nous pouvons en revanche expliquer comment fonctionne le processus d\u2019identification nationale. Le sentiment d\u2019appartenance \u00e0 une nation fonctionne comme une identit\u00e9 latente (au m\u00eame titre que les autres sentiments d\u2019appartenance qui nous animent en fonction des groupes sociaux auxquels nous sommes affili\u00e9s). Identit\u00e9 latente qui doit \u00eatre r\u00e9activ\u00e9e par des discours publics pour devenir effective. Les nombreuses guerres auxquelles ont pris part les Fran\u00e7ais depuis 1870 ont longtemps aliment\u00e9 les r\u00e9flexes x\u00e9nophobes. Mais ceux-ci s\u2019expliquent aussi par des raisons \u00e9conomiques. C\u2019est toujours pendant les p\u00e9riodes de crise que l\u2019intol\u00e9rance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019\u00e9tranger se d\u00e9veloppe. Le discours public (qu\u2019il soit politique ou journalistique) valorise constamment le \u00ab nous \u00bb fran\u00e7ais, confortant ainsi les citoyens dans l\u2019id\u00e9e qu\u2019ils sont sup\u00e9rieurs aux \u00e9trangers. D\u2019o\u00f9 le violent sentiment d\u2019injustice qu\u2019ils ressentent quand un \u00e9tranger (ou suppos\u00e9 tel) exerce un emploi alors qu\u2019ils sont au ch\u00f4mage, d\u2019o\u00f9 le sentiment d\u2019abandon qui les saisit quand les circonstances les obligent \u00e0 accepter le travail que-les-Fran\u00e7ais-ne-veulent-pas-faire ou \u00e0 habiter dans des \u00ab quartiers d\u2019immigr\u00e9s \u00bb, etc.<\/p>\n<p>C\u2019est sur ce terrain que prosp\u00e8rent les discours x\u00e9nophobes et racistes. Ils exploitent le sentiment d\u2019injustice de ces citoyens en brodant sur le th\u00e8me : \u00ab les \u00e9trangers font la loi chez nous \u00bb. Cette rh\u00e9torique de \u00ab l\u2019in\u00e9galit\u00e9 retourn\u00e9e \u00bb, comme disait Marc Bloch, est politiquement efficace car elle inverse les relations r\u00e9elles de domination (statistiquement, faut-il le rappeler, les \u00e9trangers occupent toujours en effet des positions inf\u00e9rieures aux nationaux) <\/p>\n<p>On ne peut pas lutter contre un sentiment d\u2019injustice uniquement par des arguments rationnels. C\u2019est pourquoi je pense que tous ceux que la mont\u00e9e de la x\u00e9nophobie inqui\u00e8te devraient r\u00e9fl\u00e9chir aux nouvelles formes d\u2019interventions publiques qu\u2019il faudrait mettre en \u0153uvre pour combattre ce fl\u00e9au de fa\u00e7on plus efficace. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vendredi 25 mars s&#8217;est tenu \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e nationale l&#8217;ultime audit sur l&#8217;immigration conduit par le collectif Cette France-l\u00e0. A cette occasion, l&#8217;historien G\u00e9rard Noiriel a livr\u00e9 une intervention remarqu\u00e9e.<br \/>\n<br \/>&#8220;<em>Etant donn\u00e9 les progr\u00e8s de la recherche historique sur l\u2019immigration depuis 20 ans, il n\u2019est plus possible aujourd\u2019hui d\u2019ignorer que la France a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des tout premiers pays d\u2019immigration au monde au cours du XXe si\u00e8cle<\/em>, rappelle-t-il notamment. <em>Mais la nouvelle rh\u00e9torique x\u00e9nophobe a int\u00e9gr\u00e9 nos recherches en d\u00e9pla\u00e7ant le curseur pour opposer les \u00ab bons \u00bb immigrants d\u2019autrefois et les \u00ab mauvais \u00bb d\u2019aujourd\u2019hui.<\/em>&#8221;<br \/>\n<br \/>Sur fond de consolidation \u00e9lectorale du FN et alors que la perspective d&#8217;un d\u00e9bat tr\u00e8s ambigu sinon franchement naus\u00e9abond sur la &#8220;la\u00efcit\u00e9&#8221; agite le pays, il nous a sembl\u00e9 que ce texte m\u00e9ritait d&#8217;\u00eatre port\u00e9 \u00e0 l&#8217;attention des lecteurs de <em>Regards<\/em>. 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