{"id":4693,"date":"2011-02-22T15:53:16","date_gmt":"2011-02-22T14:53:16","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/tunisie-l-effervescence4693\/"},"modified":"2023-06-23T23:08:01","modified_gmt":"2023-06-23T21:08:01","slug":"tunisie-l-effervescence4693","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4693","title":{"rendered":"Tunisie \u2013 L&#8217;effervescence prot\u00e9iforme de l&#8217;avenue Bourguiba"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Tunis de retour \u00e0 l&#8217;ordinaire? En apparence, seulement. Un peu plus d&#8217;un mois apr\u00e8s le d\u00e9part de Ben Ali,  l&#8217;avenue Habib Bourguiba, o\u00f9 le coeur du mouvement a battu, vit encore au rythme de la &#8220;r\u00e9volution du 14 janvier&#8221;. Le samedi, cette art\u00e8re centrale de la capitale se mue en une vaste assembl\u00e9e populaire, libre, improvis\u00e9e et surchauff\u00e9e. <\/p>\n<p>Des barbes noires parsem\u00e9es, un kheffieh mauve, un bonnet rasta, Marwan, Adel et Youssef sont l\u00e0 pour une &#8220;flash-mob&#8221;. Devant le th\u00e9\u00e2tre de la ville, les trois \u00e9tudiants se concertent, \u00e9toffes repli\u00e9es sous le bras. Ils esp\u00e9rent qu&#8217;une quarantaine de personnes r\u00e9pondront \u00e0 l&#8217;appel lanc\u00e9 la veille sur Facebook. Objectif: au moment o\u00f9 les banderoles se d\u00e9ploient, chuter au sol comme tu\u00e9 par balle. Et photographier ou filmer les regards des passants surpris. &#8220;<em>On veut juste rappeler pourquoi sont morts les martyrs : pour la d\u00e9mocratie et la libert\u00e9 d&#8217;expression. Y&#8217;en a marre de voir tous ces gens qui manifestent pour leurs salaires, c&#8217;est quand m\u00eame pas le plus important&#8230;<\/em>&#8221; Mais Marwan a une explication \u00e0 ce qu&#8217;il per\u00e7oit comme une entorse \u00e0 l&#8217;esprit de la r\u00e9volution : <em>&#8220;23 ans d&#8217;inconscience politique&#8221;<\/em>, \u00e7a fait des d\u00e9g\u00e2ts, assure-t-il, martial, du haut de ses&#8230; 21 ans.<br \/>\n<br \/>Une chose est s\u00fbre, 23 ans de dictature, \u00e7a fait du temps de parole \u00e0 rattraper.<\/p>\n<h2>\u00catre ou ne pas \u00eatre pro-gouvernement&#8217;<\/h2>\n<p>Ce samedi, deux rassemblements sont annonc\u00e9s sur l&#8217;avenue Bourguiba: l&#8217;un pour la d\u00e9fense de la la\u00efcit\u00e9, l&#8217;autre pour exiger le d\u00e9part de Boris Boillon, nouvel ambassadeur de France qui s&#8217;est illustr\u00e9 la veille en qualifiant de &#8220;d\u00e9biles&#8221; les propos d&#8217;une journaliste tunisienne. Mais d\u00e8s le matin, des commer\u00e7ants se greffent au programme : marre de voir les vendeurs \u00e0 la sauvette s&#8217;\u00e9tendre partout et emp\u00eacher l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 leur boutique. Le gouvernement de transition doit faire quelque chose. Ils d\u00e9barquent d&#8217;une rue par petits groupes, portant pancartes individuelles et criant slogans. Des atroupements se forment, les d\u00e9bats s&#8217;engagent. Que doit faire le gouvernement&#8217;  Est-il l\u00e9gitime pour cela? D\u00e9gager Ghannouchi, le premier ministre? Et on va mettre qui \u00e0 la place? <\/p>\n<p>Etre ou ne pas \u00eatre pro-gouvernement de transition, c&#8217;est la question qui agite Tunis du matin au soir. En particulier sur l&#8217;axe partant de l&#8217;ex-place du 7 novembre (date de la prise du pouvoir de Ben Ali en 1987) &#8211; d\u00e9sormais baptis\u00e9e place du 14 janvier (date de son d\u00e9part en 2011) ou des martyrs (chouhadas) &#8211; jusqu&#8217;\u00e0 la Kasbah, en haut de la m\u00e9dina, o\u00f9 se tient le si\u00e8ge du premier ministre.<\/p>\n<p>Sur cette art\u00e8re, se succ\u00e8dent et se t\u00e9l\u00e9scopent des mouvements, manifs et rassemblements, plus ou moins importants et improvis\u00e9s. Fin janvier, c&#8217;est au bout d&#8217;une semaine de sit-in devant la Kasbah, avec de nombreux tunisiens venus des r\u00e9gions sud, qu&#8217;un remaniement \u00e9cartant les ministres issus du RCD avait eu lieu.<\/p>\n<p>Sur les marches du th\u00e9\u00e2tre, aux alentours de midi, les d\u00e9fenseurs de la la\u00efcit\u00e9 commencent \u00e0 se rassembler. Sabhi Bouggera, prof de philo au lyc\u00e9e d&#8217;excellence de Tunis, membre du Parti des travailleurs, pr\u00e9f\u00e9rant &#8220;<em>\u00eatre communiste plut\u00f4t qu&#8217;autre chose<\/em>&#8221; est l\u00e0. &#8220;<em>Ma formation est oppos\u00e9e au gouvernement de transition, <\/em> pr\u00e9cise-t-il,<em> mais moi je le soutiens. Il y a aujourd&#8217;hui un d\u00e9sordre dans la soci\u00e9t\u00e9 et il faut bien assurer cette transition&#8230; Ce gouvernement ne va pas faire grand chose, il n&#8217;est que provisoire et il est sous surveillance!<\/em>&#8221; La surveillance impatiente, notamment, d&#8217;une jeunesse dont <em>&#8220;la maturit\u00e9&#8221;<\/em> a surpris l&#8217;enseignant et ses coll\u00e8gues. <em>&#8220;Avant, au lyc\u00e9e, nous \u00e9tions cens\u00e9s rassembler les \u00e9l\u00e8ves tous les matins dans un lieu o\u00f9 se trouvait le drapeau tunisien et chanter l&#8217;hymne nationale avec eux<\/em>, raconte-t-il. <em>Cela ne plaisait ni aux profs, ni aux \u00e9l\u00e8ves qui s&#8217;y pliaient du bout des l\u00e8vres. Le plus souvent, on ne le faisait pas. Quelques jours apr\u00e8s l&#8217;immolation de Mohamed Bouazizi et le d\u00e9clenchement du mouvement, un matin, nous sommes arriv\u00e9s dans cet espace et les \u00e9l\u00e8ves y \u00e9taient d\u00e9j\u00e0. Dispos\u00e9s en arc de cercle autour du drapeau, ils ont entonn\u00e9 l&#8217;hymne \u00e0 pleins poumons, sans consignes. L\u00e0, je me suis dit: la Tunisie est dans un moment historique, ces \u00e9l\u00e8ves l&#8217;ont compris et ce ne sont pas les individualistes que nous croyons&#8230;&#8221;<\/em><br \/>\nA quelques m\u00e8tres, une jeune fille voil\u00e9e et une autre portant un panneau &#8220;Co-exist&#8221; d\u00e9battent, en fran\u00e7ais, des vertus et pr\u00e9rogatives d&#8217;un Etat la\u00efc. Le ton est virulent.&#8221;<em>Dans un Etat la\u00efc, je n&#8217;ai pas le droit de porter mon voile&#8221;<\/em>, s&#8217;\u00e9nerve-t-elle. Suivez mon regard&#8230;<\/p>\n<p>Plus loin, devant les grilles de l&#8217;ambassade de France, le ton monte: &#8220;<em>Bo-ris d\u00e9-gage! Bo-ris, d\u00e9-gage!<\/em>&#8220;, scand\u00e9 par une foule composite. &#8220;<em>La Tunisie n&#8217;est pas un d\u00e9partement fran\u00e7ais&#8221;, &#8220;La digne Tunisie n&#8217;accepte pas l&#8217;impoli&#8221;, &#8220;La France, 75 ans de colonisation barbare. Nous exigeons: 1 \u2013 excuses; 2 \u2013 poursuites p\u00e9nales; 3 \u2013 r\u00e9parations<\/em> &#8221; Sur les pancartes, la col\u00e8re d&#8217;un peuple qui voit dans ce nouvel ambassadeur fran\u00e7ais la figure d&#8217; un gouverneur colonial, arrogant et m\u00e9prisant.<\/p>\n<p>Juste derri\u00e8re, le square o\u00f9 est \u00e9rig\u00e9e la statue d&#8217;Ibn Khaldoun est cercl\u00e9 de barbel\u00e9s. Des militaires arm\u00e9s et \u00e9quip\u00e9s de gilets pare-balles s&#8217;y trouvent avec deux jeeps et un petit blind\u00e9. Ils discutent  avec les passants et observent tout \u00e7a sans broncher. Dans le ciel, un h\u00e9licopt\u00e8re tourne en permanence autour de l&#8217;avenue.<\/p>\n<h2>Assembl\u00e9e populaire improvis\u00e9e<\/h2>\n<p>Plus loin, sur le terre-plein central, Adel, Marwan et Youssef, tombent leurs banderoles d\u00e9di\u00e9es aux martyrs, et font leur happening. Applaudissements et sourires amus\u00e9s des badauds. Bient\u00f4t, les anti-Boillon s&#8217;acheminent vers le th\u00e9\u00e2tre pour tenter de rallier les la\u00efcistes. D\u00e9bat. Quelle est la priorit\u00e9? D\u00e9fendre la la\u00efcit\u00e9 contre les islamistes d&#8217;Ennhada ou faire savoir \u00e0 l&#8217;ancienne puissance coloniale que les temps ont chang\u00e9? Les \u00e9changes s&#8217;enflamment, les bras se l\u00e8vent, postillons, yeux exhorbit\u00e9s, extinction de voix&#8230; Toujours \u00e0 deux doigts de d\u00e9g\u00e9nerer mais non&#8230; le d\u00e9bat s&#8217;\u00e9teint, rena\u00eet dans un autre groupe 20 m\u00e8tres derri\u00e8re. Des tribuns se d\u00e9couvrent de partout. Chacun sait. Chacun veut. Chacun dit et tout le monde \u00e9coute. Impro totale et d\u00e9sordonn\u00e9e. <\/p>\n<p>Derri\u00e8re, un cort\u00e8ge s&#8217;avance et vient se coller aux barbel\u00e9 entourant le minist\u00e8re de l&#8217;int\u00e9rieur o\u00f9 se tiennent des hommes en armes et quelques blind\u00e9s. L\u00e0, c&#8217;est la d\u00e9mission de Ghannouchi et de son gouvernement que demande la troupe. <em>&#8220;Ghannouchi, d\u00e9gage!<\/em>&#8220;.<\/p>\n<p>Le tout devant des terrasses de caf\u00e9 d\u00e9bordantes de clients qui suivent de pr\u00e8s, participent, crient des slogans, s&#8217;ajoutent \u00e0 un d\u00e9bat, prennent des photos, filment, reviennent finir leur caf\u00e9&#8230; L&#8217;avenue Bourguiba est une immense assembl\u00e9e populaire, sans code, ni protocole. Chacun y a sa place et personne n&#8217;entend y renoncer.<\/p>\n<p>Dans la vitrine de la libraire Al Kitab, s&#8217;affichent le bouquin de Geisser et Marzouki sur &#8220;les dictateurs en sursis&#8221;, celui de Beau et Tuquoi <em>Notre ami Ben Ali<\/em>. Un autre attire l&#8217;attention: <em>Quand le peuple r\u00e9ussit l\u00e0 ou toute la soci\u00e9t\u00e9 a \u00e9chou\u00e9<\/em>. Il est sorti depuis longtemps celui-l\u00e0? Le vendeur est un quinquag\u00e9naire grisonnant et aust\u00e8re. Il hausse les sourcils d&#8217;un air compass\u00e9. &#8220;<em>Non, monsieur. Juste apr\u00e8s la r\u00e9volution. Ca fera 12 dinars.<\/em>&#8221;<\/p>\n<p>La r\u00e9volution. En face, sur l&#8217;avenue, une femme a sorti un drapeau alg\u00e9rien. Aussit\u00f4t un groupe se forme autour d&#8217;elle et le d\u00e9bat commence. Quelle solidarit\u00e9? Avec quels voisins&#8217; Comment&#8217; etc. etc. Une r\u00e9union impromptue et spontan\u00e9e de la commission populaire des affaires \u00e9trang\u00e8res sur l&#8217;avenue Bourguiba&#8230;<\/p>\n<p>Au petit matin, c&#8217;est d&#8217;une m\u00e9taphore peu po\u00e9tique mais n\u00e9anmoins efficace que le chauffeur de taxi avait averti: &#8220;<em>Je vais vous dire: pendant 25 ans, on a \u00e9t\u00e9 constip\u00e9. Maintenant, on a la diarrh\u00e9e. Ca va passer. Il faut que les gens parlent et \u00e7a va nous passer&#8230;<\/em>&#8221;<\/p>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-4693 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/105_a-323.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/105_a-323-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"105_a.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tunis de retour \u00e0 l&#8217;ordinaire? En apparence, seulement. Un peu plus d&#8217;un mois apr\u00e8s le d\u00e9part de Ben Ali,  l&#8217;avenue Habib Bourguiba, o\u00f9 le coeur du mouvement a battu, vit encore au rythme de la &#8220;r\u00e9volution du 14 janvier&#8221;. 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