{"id":4692,"date":"2011-02-19T21:08:00","date_gmt":"2011-02-19T20:08:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/a-bord-du-carthage-tele-chibanis4692\/"},"modified":"2023-06-23T23:08:01","modified_gmt":"2023-06-23T21:08:01","slug":"a-bord-du-carthage-tele-chibanis4692","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4692","title":{"rendered":"A bord du Carthage, t\u00e9l\u00e9, chibanis et acquis sociaux"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Rentrer \u00e0 Tunis en bateau depuis Marseille, en f\u00e9vrier 2011, c&#8217;est comme avant. Quoique&#8230;<\/p>\n<p>Pont 7 du Carthage, le ferry de la Compagnie tunisienne de navigation (CTN) qui, une fois par semaine fait l&#8217;aller-retour entre Marseille et Tunis. Les chibanis sont dans la place. Les m\u00eames que dans les ruelles de Belzunce: bonnets de laine, petites moustaches grises, traits fatigu\u00e9s et burin\u00e9s, mains caleuses, plaisir pudique d&#8217;\u00eatre ensemble. Beaucoup sont en solo, quelques uns en famille, ou juste avec leur fils. On rentre au bled. Le ferry n&#8217;a pas encore lev\u00e9 l&#8217;ancre mais les valises et les sacs-synth\u00e9tiques-\u00e0-carreaux-fermeture-\u00e9clair-pas-chers-du-tout-pleins-\u00e0-craquer-et-comme-c&#8217;est-pas-l&#8217;avion-on-peut-en-avoir-plein sont d\u00e9j\u00e0 dispos\u00e9s le long des flancs du &#8220;salon fauteuil&#8221;. Un peu plus de 160 si\u00e8ges d\u00e9fra\u00eechis. Le voyage va durer 22 heures et c&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;il va falloir dormir.<\/p>\n<p>Au fond, devant les hublots qui donnent \u00e0 voir le nez du ferry, la digue du large et puis la mer, un grand \u00e9cran couleur. Al Jazeera en langue arabe qui restera allum\u00e9e sans arr\u00eat jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;arriv\u00e9e. Des reportages fra\u00eechement tourn\u00e9s \u00e0 Bahrein, en Lybie, au Y\u00e9men. Et, r\u00e9guli\u00e8rement, des images qui sont d\u00e9j\u00e0 d&#8217;archives: Tunisie, Egypte. Ce ne sont que foules en marche, affrontements violents, slogans hurl\u00e9s, drapeaux agit\u00e9s, places envahies, hommes en armes d\u00e9ploy\u00e9s&#8230; Entrecoup\u00e9s de jingles et de retours plateaux ou les pimpantes journalistes de la cha\u00eene relatent cette \u00e9bullition de fa\u00e7on tr\u00e8s pro, sourire compris. Sous l&#8217;oeil guoguenard des chibanis qui commencent \u00e0 d\u00e9baller sandwiches, sodas, thermos. On enl\u00e8ve les chaussures, certains attaquent la sieste, un autre crache ce qui lui reste de poumons dans un kleenex sous l&#8217;oeil un peu d\u00e9go\u00fbt\u00e9 de sa voisine. <\/p>\n<h2>Opportunisme du n\u00e9o-bourguibisme<\/h2>\n<p>En d\u00e9but de soir\u00e9e, ambiance un poil moins prolo au &#8220;bar lounge&#8221; du 9\u00e8me pont. L&#8217;\u00e9cran diffuse France 24. Un d\u00e9bat sur l&#8217;\u00e9tat de la Tunisie, deux mois jours pour jour apr\u00e8s l&#8217;immolation de Mohamed Bouazizi \u00e0 Sidi Bouzid qui a d\u00e9clench\u00e9 le mouvement. L&#8217;ancien ministre de la Tunisie aupr\u00e8s de l&#8217;Unesco explique que la r\u00e9volution c&#8217;est bien \u00e0 condition que \u00e7a soit pas comme la fran\u00e7aise ou, pire, la bolch\u00e9vique. Parce que sinon, \u00e7a va \u00eatre lynchage, vengeance et compagnie. Ricanements dans les fauteuils du bar: \u00e9tant donn\u00e9 qu&#8217;il n&#8217;a rendu son tablier que le 13 janvier, veille du d\u00e9part de Ben Ali, on comprend sa crainte. Il se dit tourn\u00e9 vers l&#8217;avenir et vient de cr\u00e9er le Mouvement du n\u00e9o-bourguibisme (MNB) qui compterait d\u00e9j\u00e0 beaucoup de militants, &#8220;<em>c&#8217;est bien la preuve que le bourguibisme n&#8217;est pas mort<\/em> &#8220;. Re-ricanements. En direct depuis Tunis, Boris Boillon, tout nouvel ambassadeur de France, s&#8217;\u00e9nerve d\u00e8s que la journaliste lui parle de MAM.<br \/>\nMais l&#8217;info de la soir\u00e9e passe en boucle au bas de l&#8217;\u00e9cran: Ben Ali serait dans le coma \u00e0 Djedda et sa femme d\u00e9j\u00e0 en Lybie. A 20h, la t\u00e9l\u00e9 s&#8217;arr\u00eate brutalement, la lumi\u00e8re s&#8217;estompe, laissant place \u00e0 un spot bleu qui foudroie la piste de danse au moment m\u00eame o\u00f9 jaillit une musique de bo\u00eete pour gigolos. La nuit commence \u00e0 bord du Carthage.<\/p>\n<p>Au matin, derri\u00e8re le comptoir d&#8217;information, Jihane, 32 ans, mari\u00e9e, hotesse depuis 10 ans \u00e0 bord, assure que la r\u00e9volution n&#8217;a rien chang\u00e9. &#8220;<em>Sur le Carthage, c&#8217;est toujours la f\u00eate la nuit, c&#8217;est comme \u00e7a<\/em>.&#8221; Une franche baisse d&#8217;activit\u00e9 quand m\u00eame le dernier mois. &#8220;<em>Mais \u00e7a va reprendre, les touristes commencent d\u00e9j\u00e0 \u00e0 revenir<\/em>&#8220;, assure-t-elle, confiante dans la transition. &#8220;<em>Sur le bateau, on est environ 120 dans l&#8217;\u00e9quipage, c&#8217;est comme une famille. Pendant un mois, on a parl\u00e9 que de \u00e7a. On \u00e9tait un peu stress\u00e9 parce qu&#8217;on le vivait souvent de loin, vu que l&#8217;on ne passe qu&#8217;une ou deux nuits par semaine \u00e0 Tunis<\/em> [le Carthage assure \u00e9galement la liaison Tunis-G\u00eanes une fois par semaine].<em> On avait les infos par la t\u00e9l\u00e9, mais quand on n&#8217;est pas sur place&#8230; On entendait parler de snipers, on avait peur pour nos familles. Et puis quand on rentrait, on voyait tout: les tirs de balle, les h\u00e9licopt\u00e8res&#8230; A bord, tout le monde voulait qu&#8217;il parte<\/em>.&#8221;<\/p>\n<h2>La r\u00e9volution par procuration<\/h2>\n<p>Il est parti et dans la foul\u00e9e, les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s syndicaux des personnels navigants et de l&#8217;\u00e9quipage sont partis discuter des conditions de travail avec la direction. Jihane, grand sourire aux l\u00e8vres: &#8220;<em>on a gagn\u00e9 des jours de cong\u00e9s. Maintenant on est mieux pay\u00e9s les dimanches et jours f\u00e9ri\u00e9s, les salaires des contractuels ont \u00e9t\u00e9 revus \u00e0 la hausse et on esp\u00e8re obtenir la retraite \u00e0 55 ans&#8230;<\/em>&#8221; <\/p>\n<p>En l&#8217;espace de deux mois et d&#8217;une r\u00e9volution v\u00e9cue un peu par procuration, les \u00e9quipages de la CTN (8 navires) ont vu leur condition progresser de mani\u00e8re inesp\u00e9r\u00e9e. M\u00eame en r\u00eave, les chibanis n&#8217;auraient os\u00e9 esp\u00e9rer la moiti\u00e9. Mais ils ne sont pas envieux, ni rancuniers. La r\u00e9volution, \u00e0 eux aussi, elle leur parle. Et les images d&#8217;Al Jazeera provoquent parfois de longs conciliabules dans les all\u00e9es du salon fauteuil. L&#8217;un s&#8217;emporte en parlant de Ben Ali puis de Moubarak, avant de prendre un ton de conspirateur pour \u00e9voquer Bouteflika et Kadhafi&#8230; Un autre l&#8217;\u00e9coute, les yeux allum\u00e9s, et, au rythme du roulis du Carthage, r\u00e9p\u00e8te doucement &#8220;<em>mektoub, mektoub&#8230;<\/em>&#8221;<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-4692 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/30_a-90d.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/30_a-90d-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"30_a.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rentrer \u00e0 Tunis en bateau depuis Marseille, en f\u00e9vrier 2011, c&#8217;est comme avant. 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