{"id":4655,"date":"2011-01-13T00:00:00","date_gmt":"2011-01-12T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/mondragon-55-000-travailleurs4655\/"},"modified":"2023-06-23T23:07:52","modified_gmt":"2023-06-23T21:07:52","slug":"mondragon-55-000-travailleurs4655","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4655","title":{"rendered":"Mondragon: 55 000 travailleurs dirigent leur entreprise"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> En Espagne, un groupe de 120 coop\u00e9ratives s&#8217;inscrit dans la dur\u00e9e et affiche une belle croissance. A m\u00e9diter au moment o\u00f9 l&#8217;on questionne l&#8217;utilit\u00e9 sociale des actionnaires et des banques. Mondragon tente de maintenir un mod\u00e8le alternatif. Difficile toutefois d&#8217;\u00e9chapper au syst\u00e8me dominant <\/p>\n<p>.<\/p>\n<p>Quelques 80 kilom\u00e8tres apr\u00e8s la fronti\u00e8re, sur l&#8217;autoroute de Vitoria &#8211; Gasteiz, capitale du Pays basque autonome, la signal\u00e9tique indique la sortie Mondragon -Arrasate. Au premier abord, cette cit\u00e9 ressemble \u00e0 s&#8217;y m\u00e9prendre \u00e0 bien d&#8217;autres villes de la r\u00e9gion, avec son centre historique \u00e9touff\u00e9 par les immeubles d&#8217;habitation. La forte pr\u00e9sence de l<em> ikuri\u00f1a <\/em>, le drapeau national basque, et de grandes peintures murales ne laissent aucun doute sur la couleur politique dominante. L&#8217;activit\u00e9 \u00e9conomique d\u00e9bordante de cette vall\u00e9e saute aux yeux : de nombreuses usines, des centres de recherche et, sur les hauteurs de la ville, l&#8217;universit\u00e9 et quelques si\u00e8ges sociaux : nous sommes dans la ville d&#8217;origine de Mondragon Corporacion, un groupe coop\u00e9ratif r\u00e9unissant environ 85 000 travailleurs.<\/p>\n<p><strong> Une trajectoire exceptionnelle <\/strong><\/p>\n<p>Fagor a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re coop\u00e9rative du groupe. Fond\u00e9e dans les ann\u00e9es 1950 sous le nom d&#8217;Ulgor (lire ci-contre), l&#8217;entreprise appartient \u00e0 ses seuls travailleurs et, comme dans les Scop, ceux-ci prennent leurs d\u00e9cisions en assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale sur la base d&#8217;une voix par individu, quel que soit le montant de ses apports.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s t\u00f4t, de nombreuses autres coop\u00e9ratives na\u00eetront dans la vall\u00e9e. Elle se regrouperont autour d&#8217;une banque, la Caja Laboral, et d&#8217;une mutuelle, Lagun Aro, cr\u00e9\u00e9es pour r\u00e9pondre \u00e0 leurs besoins de financement et de protection sociale. A cet ensemble se joindront des coop\u00e9ratives de consommation (Eroski), de formation (Alecop), de recherche (Ikerlan) et m\u00eame agricole (Lana), dans lesquelles les travailleurs se voient toujours garantir une partie du pouvoir.<\/p>\n<p>L&#8217;organisation des coop\u00e9ratives en groupe permet de mettre en commun une partie des pertes et profits, de d\u00e9velopper des strat\u00e9gies de d\u00e9veloppement industriel et surtout d&#8217;assurer l&#8217;embryon d&#8217;une \u00ab s\u00e9curit\u00e9 emploi formation \u00bb avant l&#8217;heure qui garantit de facto un emploi \u00e0 vie \u00e0 tout coop\u00e9rateur : si une entreprise est en difficult\u00e9, des travailleurs de celles-ci peuvent \u00eatre reclass\u00e9s dans les autres coop\u00e9ratives du groupe, quitte \u00e0 passer par une \u00e9tape de formation.<\/p>\n<p>En d\u00e9pit des diff\u00e9rentes crises \u00e9conomiques qu&#8217;a travers\u00e9 l&#8217;Espagne, ce groupe a r\u00e9ussi \u00e0 doubler le nombre de ses emplois tous les dix ans, une performance que peuvent lui envier de nombreux groupes capitalistes. Il repr\u00e9sente actuellement le premier groupe industriel et financier du Pays basque et le cinqui\u00e8me de l&#8217;Etat espagnol.<\/p>\n<p>Mais alors, comment un tel groupe vit-il la crise en cours ? Une grosse partie des coop\u00e9ratives du groupe travaillent dans le secteur industriel, particuli\u00e8rement touch\u00e9 en Europe. Comme l&#8217;indique Mikel Lezamiz, responsable du d\u00e9veloppement coop\u00e9ratif chez Mondragon, \u00ab<em> elle nous a oblig\u00e9 \u00e0 ne pas renouveler les contrats de travail \u00e0 dur\u00e9e limit\u00e9e et les coop\u00e9rateurs ont accept\u00e9 des baisses de revenus de 8 % <\/em> \u00bb. En effet, on ne parle pas de \u00ab salaires \u00bb \u00e0 Mondragon mais d&#8217;avances (\u00ab<em> anticipos <\/em> \u00bb) de revenus : les coop\u00e9rateurs re\u00e7oivent mensuellement une somme d&#8217;argent et c&#8217;est le r\u00e9sultat final de l&#8217;entreprise qui leur donnera la r\u00e9mun\u00e9ration d\u00e9finitive. Si la conjoncture s&#8217;av\u00e8re difficile, les coop\u00e9rateurs d\u00e9cident alors de r\u00e9duire les avances mensuelles. Jamais les coop\u00e9rateurs de Mondragon n&#8217;avaient consenti un tel effort : jusqu&#8217;alors, dans les p\u00e9riodes difficiles, on se limitait \u00e0 une non-augmentation des avances.<\/p>\n<p>Tous les travailleurs ne sont pas soci\u00e9taires, ce qui est normal dans une coop\u00e9rative : l&#8217;adh\u00e9sion y est libre et volontaire. Mais l&#8217;usage de contrats de travail \u00e0 dur\u00e9e limit\u00e9e leur a permis de r\u00e9duire d&#8217;une ann\u00e9e \u00e0 l&#8217;autre le nombre de travailleurs de 92 733 \u00e0 85 066, soit plus de 8 % des effectifs. Voil\u00e0 qui ne d\u00e9roge gu\u00e8re \u00e0 la fa\u00e7on dont les autres entreprises capitalistes ont g\u00e9r\u00e9 la crise.<\/p>\n<p><strong> La tentation capitaliste <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;internationalisation du groupe a d&#8217;ailleurs banalis\u00e9 le salariat : en achetant une entreprise, celle-ci devient la filiale d&#8217;une coop\u00e9rative. Les salari\u00e9s de l&#8217;entreprise ne font alors que changer de propri\u00e9taire : ce sont d\u00e9sormais les soci\u00e9taires de Mondragon qui deviennent les nouveaux patrons. C&#8217;est ce qui s&#8217;est pass\u00e9 en France en avril 2005 avec le rachat du fabricant d&#8217;\u00e9lectrom\u00e9nager Brandt par Fagor, la plus grosse coop\u00e9rative industrielle du groupe Mondragon. Suite \u00e0 des difficult\u00e9s \u00e9conomiques, la direction annonce un plan de licenciements de 360 personnes en juin 2006, plan qui sera finalement ramen\u00e9 \u00e0 170 en janvier 2007. Les travailleurs de Brandt ont alors pu constater que les soci\u00e9taires de Fagor se comportaient comme n&#8217;importe quel autre actionnaire capitaliste&#8230;<\/p>\n<p>Les dirigeants de Mondragon expliquent sans ambages que leur intention \u00ab<em> n&#8217;est pas de changer le monde <\/em> \u00bb. Ils justifient l&#8217;acquisition de Brandt par Fagor comme \u00e9tant un moyen pratique de faire face \u00e0 la concurrence des deux gros poids lourds de l&#8217;\u00e9lectrom\u00e9nager, Electrolux et Whirlpool. Interrog\u00e9s sur ce qu&#8217;ils pr\u00e9voient de faire de leurs filiales \u00e0 l&#8217;international, et de Brandt en particulier, Mikel Lezamiz a indiqu\u00e9 qu&#8217;ils comptaient \u00ab<em> lorsque la conjoncture sera plus favorable, proposer aux travailleurs de Brandt une nouvelle forme de soci\u00e9tariat dans le cadre d&#8217;une coop\u00e9rative multi-coll\u00e8ges : un des coll\u00e8ges serait r\u00e9serv\u00e9 aux travailleurs de Brandt avec des droits de vote allant de 30 \u00e0 50 % <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Etre soci\u00e9taire dans une entreprise o\u00f9 un actionnaire majoritaire serait toujours en position de d\u00e9cider, est-ce r\u00e9ellement s\u00e9duisant ? Ne serait-ce pas une nouvelle version de l&#8217;actionnariat salari\u00e9, fort en vogue dans nos entreprises du CAC 40 ?<\/p>\n<p>De m\u00eame, le groupe est r\u00e9guli\u00e8rement critiqu\u00e9 par une association locale, Ahots Kooperatibista, compos\u00e9e de soci\u00e9taires du groupe, qui \u00e9met r\u00e9guli\u00e8rement des contre-propositions face \u00e0 la direction. L&#8217;angle principal de la critique est que le groupe s&#8217;aligne de plus en plus, au niveau des pratiques, sur ses homologues capitalistes. Cette association travaille donc sur le terrain du droit \u00e0 des conditions de travail dignes et \u00e0 la d\u00e9fense des valeurs coop\u00e9ratives. La n\u00e9cessit\u00e9 pour les coop\u00e9ratives de production de se trouver un march\u00e9 et donc de s&#8217;adapter \u00e0 l&#8217;environnement capitaliste n&#8217;est malheureusement pas un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau. Il avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mis en \u00e9vidence au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, tant par les marxistes, Rosa Luxemburg notamment, que par le mouvement coop\u00e9ratif avec Charles Gide et l&#8217;Ecole de N\u00eemes.<\/p>\n<p><strong> Une \u00ab exp\u00e9rience\u00bb unique <\/strong><\/p>\n<p>Il n&#8217;en reste pas moins que \u00ab l&#8217;exp\u00e9rience \u00bb, comme aimait l&#8217;appeler son inspirateur, Don Jos\u00e9, reste unique au monde. Des dizaines de milliers de travailleurs contr\u00f4lent leurs entreprises, \u00e9lisent leurs directions et surtout les coordonnent entre elles. Si on peut effectivement pointer les limites de cette d\u00e9mocratie dans le contexte de la mondialisation n\u00e9olib\u00e9rale, l&#8217;histoire a montr\u00e9 que les travailleurs de ces coop\u00e9ratives ont fr\u00e9quemment repouss\u00e9 des propositions de leur direction, notamment en ce qui concerne les r\u00e9mun\u00e9rations des plus hautes fonctions. A cet \u00e9gard, dans la majorit\u00e9 des coop\u00e9ratives, l&#8217;\u00e9cart des r\u00e9mun\u00e9rations reste de 1 \u00e0 3, il est de 1 \u00e0 7 chez Fagor, et le pr\u00e9sident du groupe touche environ 150 000 euros par an. Enorme ? Oui, mais avec 85 000 travailleurs, nous avons affaire \u00e0 un groupe de la taille de nos soci\u00e9t\u00e9s du CAC 40.<\/p>\n<p>Comparons avec la r\u00e9mun\u00e9ration d&#8217;un Bernard Arnault, PDG de LVMH : 8,9 millions d&#8217;euros en 2009. Deux poids, deux mesures : la r\u00e9mun\u00e9ration d&#8217;une direction \u00e9lue par ses travailleurs et la r\u00e9mun\u00e9ration que donnent des actionnaires pour obtenir un rendement financier.<\/p>\n<p>L&#8217;id\u00e9e d&#8217;une \u00e9conomie g\u00e9r\u00e9e par ses propres travailleurs fait souvent figure de douce utopie. Pourtant, \u00e0 seulement quelques kilom\u00e8tres de chez nous, dans un pays de niveau et de mode de vie comparable, une \u00ab<em> exp\u00e9rience <\/em> \u00bb vivante de plus de cinquante ans nous montre que, non seulement c&#8217;est possible, mais qu&#8217;un tel groupe est capable de tenir la drag\u00e9e haute \u00e0 ses homologues capitalistes. Une d\u00e9finition un peu moins anarchique et plus programm\u00e9e de nos besoins ne serait-elle pas le moyen pratique de donner un nouveau souffle \u00e0 toutes ces exp\u00e9riences de d\u00e9mocratie dans l&#8217;entreprise ?<\/p>\n<p>Beno\u00eet Borrits<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-4655 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/mondragon_crop-943.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"80\" height=\"55\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/mondragon_crop-943.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"Mondragon: 55 000 travailleurs dirigent leur entreprise\" aria-describedby=\"gallery-1-14590\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<figcaption class='wp-caption-text gallery-caption' id='gallery-1-14590'>\n\t\t\t\tMondragon: 55 000 travailleurs dirigent leur entreprise\n\t\t\t\t<\/figcaption><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> En Espagne, un groupe de 120 coop\u00e9ratives s&#8217;inscrit dans la dur\u00e9e et affiche une belle croissance. 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