{"id":4636,"date":"2010-12-23T00:00:00","date_gmt":"2010-12-22T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/identite-nationale-la-peur-de-l4636\/"},"modified":"2010-12-23T00:00:00","modified_gmt":"2010-12-22T23:00:00","slug":"identite-nationale-la-peur-de-l4636","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4636","title":{"rendered":"Identit\u00e9 nationale, la peur de l&#8217;alien"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Pour se conforter, la nation a besoin de s&#8217;inventer un ennemi intime. Un \u00abautre\u00bb, \u00e9ternel \u00e9tranger, condamn\u00e9 \u00e0 rester au bord. Trois ouvrages \u00e9clairent l&#8217;\u00e9dification de fronti\u00e8res int\u00e9rieures <\/p>\n<p>.<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit officiel autour de l&#8217;\u00ab identit\u00e9 nationale \u00bb est une machine \u00e0 fabriquer de l&#8217;exclusion. Sa trame, qui tend \u00e0 conforter la communaut\u00e9 des sujets nationaux en assignant les vies \u00e9trang\u00e8res \u00e0 la marge, se d\u00e9roule sans fin. Premier \u00e9pisode : l&#8217;apparition d&#8217;un minist\u00e8re (aujourd&#8217;hui dissous) de l&#8217;Identit\u00e9 nationale qui : comme pour mieux distinguer les deux : est aussi celui de l&#8217;Immigration. Deuxi\u00e8me \u00e9pisode : le grand \u00ab d\u00e9bat \u00bb lanc\u00e9 par Eric Besson qui fit la Une des journaux. Puis l&#8217;annonce de l&#8217;installation de la future Maison de l&#8217;histoire de France sur le site des Archives nationales. Un projet port\u00e9 par Nicolas Sarkozy et jug\u00e9 \u00ab dangereux \u00bb par neuf historiens qui ont publi\u00e9 une tribune dans<em> Le Monde <\/em> (1) \u00e0 l&#8217;automne. Arlette Farge, G\u00e9rard Noiriel, Mich\u00e8le Riot-Sarcey, Jacques Le Goff et leurs cosignataires y voient les relents d&#8217;une \u00ab<em> France rabougrie <\/em> \u00bb et d&#8217;une \u00ab<em> peur de l&#8217;autre <\/em> \u00bb que \u00ab<em> le pouvoir exprime dans un mouvement de repli sur soi <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Le chapitre suivant du roman national vient de s&#8217;ouvrir, passant un cap suppl\u00e9mentaire. Un amendement au projet de loi sur l&#8217;immigration, adopt\u00e9 \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e nationale, autorise \u00e0 d\u00e9choir de leur nationalit\u00e9 des Fran\u00e7ais, naturalis\u00e9s depuis moins de dix ans, condamn\u00e9s pour meurtre ou tentative de meurtre sur \u00ab<em> une personne d\u00e9positaire de l&#8217;autorit\u00e9 publique <\/em> \u00bb. Au travers de ces diff\u00e9rents exemples, on assiste \u00e0 la mise en sc\u00e8ne officielle d&#8217;une unit\u00e9 retranch\u00e9e \u00e0 l&#8217;abri de fronti\u00e8res int\u00e9rieures \u00e9rig\u00e9es entre les Fran\u00e7ais et les \u00e9trangers. Mais aussi, au sein m\u00eame de la citoyennet\u00e9 fran\u00e7aise, entre les Fran\u00e7ais \u00ab de souche \u00bb et les Fran\u00e7ais d&#8217;\u00ab origine \u00e9trang\u00e8re \u00bb, sur fond de distinction raciale.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;histoire fantasm\u00e9e <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;usage politique du concept d&#8217;identit\u00e9 nationale est au centre de trois ouvrages r\u00e9cents. L&#8217;essai du philosophe Guillaume Le Blanc, celui de l&#8217;historienne Anne-Marie Thiesse et l&#8217;enqu\u00eate de la journaliste Catherine Coroller (voir ci-contre) portent en creux une m\u00eame critique. Celle d&#8217;une identit\u00e9 tourn\u00e9e vers le pass\u00e9, pr\u00e9sent\u00e9e comme immuable, instituant l&#8217;\u00e9tranger comme un Autre ind\u00e9sirable qui sans cesse revient hanter le M\u00eame. \u00ab<em> L&#8217;ennemi qui para\u00eet redoutable dans les d\u00e9bats actuels n&#8217;est pas susceptible d&#8217;envahir notre territoire sous l&#8217;uniforme et drapeau en t\u00eate <\/em>, observe Anne-Marie Thiesse,<em> les traits qu&#8217;on lui pr\u00eate sont plut\u00f4t ceux d&#8217;un alien qui, se jouant des fronti\u00e8res, se glisserait en nos cit\u00e9s et nos campagnes pour modifier notre culture \u00e0 son image <\/em>. \u00bb Pour se prot\u00e9ger contre la propagation d&#8217;un islam jug\u00e9 mena\u00e7ant, de la burqa aux minarets, l&#8217;identit\u00e9 nationale est aujourd&#8217;hui brandie telle un \u00ab<em> talisman pr\u00e9cieux <\/em> \u00bb aux origines imm\u00e9moriales.<\/p>\n<p>Le fait est que la p\u00e9riode actuelle, crisp\u00e9e sur un pass\u00e9 lav\u00e9 de toute intrusion \u00e9trang\u00e8re, atteste d&#8217;une difficult\u00e9 \u00e0 forger de nouvelles identit\u00e9s collectives, pr\u00e9f\u00e9rant puiser dans une histoire fantasm\u00e9e de la France : sa langue,  ses h\u00e9ros, ses monuments et ses valeurs. Si Nicolas Sarkozy reconna\u00eet l&#8217;existence d&#8217;un \u00ab<em> m\u00e9tissage <\/em> \u00bb, il rappelle en m\u00eame temps la place des \u00ab<em> valeurs de la R\u00e9publique <\/em> \u00bb et de \u00ab<em> la civilisation chr\u00e9tienne <\/em> \u00bb (2). Une r\u00e9f\u00e9rence qui, faisant fi des origines pr\u00e9-chr\u00e9tiennes de l&#8217;histoire de la nation, se r\u00e9v\u00e8le bien utile : elle permet d&#8217;exclure de la communaut\u00e9 nationale les musulmans, per\u00e7us comme d&#8217;\u00e9ternels \u00ab arrivants \u00bb.<\/p>\n<p><strong> Epreuves administratives <\/strong><\/p>\n<p>Pour Guillaume Le Blanc, \u00ab<em> le m\u00e9tissage a ceci de probl\u00e9matique qu&#8217;il suppose, \u00e0 l&#8217;origine, des matrices culturelles suffisamment pures pour faire na\u00eetre des communaut\u00e9s culturelles s\u00e9par\u00e9es <\/em> \u00bb. Le philosophe pr\u00e9cise qu&#8217;\u00ab<em> il implique la rencontre mais suppose que la rencontre soit seconde par rapport \u00e0 la communaut\u00e9. Comme si la communaut\u00e9 \u00e9tait d&#8217;abord ferm\u00e9e avant d&#8217;\u00eatre trou\u00e9e <\/em> \u00bb. L&#8217;immigr\u00e9, condamn\u00e9 \u00e0 rester au bord de la nation, ni tout \u00e0 fait dedans, ni tout \u00e0 fait dehors, est inlassablement renvoy\u00e9 \u00e0 sa condition d&#8217;\u00e9tranger. Quantit\u00e9 d&#8217;\u00e9preuves administratives et de v\u00e9rifications bureaucratiques se dressent devant celui qui sans cesse doit prouver son int\u00e9gration. Contraint de renoncer \u00e0 soi, ou plut\u00f4t de vivre hors de soi, sans jamais trouver en France un v\u00e9ritable  chez-soi.<\/p>\n<p>Aux \u00e9preuves juridiques s&#8217;ajoutent les \u00ab<em> proc\u00e9dures quotidiennes et informelles veillant au respect des mani\u00e8res nationales : des r\u00e8gles de la civilit\u00e9 en usage dans une nation aux postures corporelles attendues <\/em> \u00bb. Autant de tests de conformit\u00e9, \u00e9num\u00e9r\u00e9s par l&#8217;auteur de<em> Dedans dehors <\/em> qui jalonnent la vie des perp\u00e9tuels migrants. \u00ab<em> L&#8217;int\u00e9gration est un travail sans fin, o\u00f9 les immigr\u00e9s doivent \u00e9ternellement faire la preuve, jamais suffisamment probante, de leur conformit\u00e9 aux normes de l&#8217;identit\u00e9 nationale <\/em> \u00bb, analyse Eric Fassin. \u00ab<em> Non seulement en amont, pour les \u00e9trangers qui d\u00e9sireraient prendre leur place dans la communaut\u00e9 nationale, mais aussi en aval, pour les Fran\u00e7ais naturalis\u00e9s ou pour les enfants d&#8217;immigr\u00e9s qui voudraient n&#8217;\u00eatre plus enferm\u00e9s dans leur origine <\/em> \u00bb, pr\u00e9cise-t-il en conclusion de l&#8217;enqu\u00eate men\u00e9e par Catherine Coroller.<\/p>\n<p>La journaliste \u00e0<em> Lib\u00e9ration <\/em> s&#8217;est pench\u00e9e sur le harc\u00e8lement bureaucratique que subissent des citoyens n\u00e9s \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger ou de parents n\u00e9s \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger. Son livre leur donne la parole. Michka Assayas, dont le p\u00e8re a vu le jour en 1911 \u00e0 Constantinople, a \u00e9gar\u00e9 son passeport biom\u00e9trique : \u00ab<em> On m&#8217;a envoy\u00e9 \u00e0 un service dont j&#8217;ignorais le nom comme l&#8217;existence, le P\u00f4le de la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise. J&#8217;y ai comparu, debout, dans un couloir sombre, devant une employ\u00e9e assise derri\u00e8re un comptoir qui m&#8217;a demand\u00e9 s\u00e8chement : \u00abComment \u00eates-vous fran\u00e7ais, monsieur \u00bb <\/em> \u00bb Il fournit alors le passeport diplomatique de son p\u00e8re d\u00e9cern\u00e9 par le gouvernement de la France libre en 1944, une lettre de recommandation d&#8217;un diplomate de l&#8217;\u00e9poque, les cartes d&#8217;identit\u00e9 de ses deux parents disparus, le livret de famille&#8230; \u00ab<em> Apr\u00e8s avoir pris connaissance de ces pi\u00e8ces sans dire un mot, (l&#8217;employ\u00e9e) me demanda si par hasard, je ne pourrais pas remettre la main sur le livret militaire de mon p\u00e8re, qui fut mobilis\u00e9 en juin 1940, ainsi que sa derni\u00e8re carte d&#8217;\u00e9lecteur <\/em>. \u00bb A d\u00e9faut de l&#8217;acte de naissance de son p\u00e8re, elle lui sugg\u00e8re de joindre au dossier son acte de d\u00e9c\u00e8s, ainsi que celui de sa m\u00e8re. L&#8217;administration traque la fraude ou l&#8217;erreur en mettant en place des proc\u00e9dures qui refl\u00e8tent les attendus racistes de la nation.<\/p>\n<p><strong> D\u00e9faire pour pouvoir refaire <\/strong><\/p>\n<p>\u00ab<em> Faire les Fran\u00e7ais <\/em> \u00bb ou \u00ab<em> d\u00e9faire la nation <\/em> \u00bb. La proposition d&#8217;Anne-Marie Thiesse fait \u00e9cho \u00e0 celle de Guillaume Le Blanc. Pour l&#8217;historienne, la fonction de l&#8217;identit\u00e9 nationale n&#8217;est pas seulement d&#8217;asseoir la stabilit\u00e9 d&#8217;une communaut\u00e9, c&#8217;est aussi une promesse de renouvellement. Mais il faut d&#8217;abord d\u00e9faire avant de pouvoir refaire. \u00ab<em> Une nation n&#8217;est pas seulement un ensemble de fronti\u00e8res, c&#8217;est aussi une collection de flux vitaux qui emportent les fronti\u00e8res et d\u00e9font en permanence le visage de la nation pour le refaire autrement <\/em> \u00bb, explique le philosophe. Au devoir d&#8217;accueillir les \u00ab autres \u00bb dans un cadre national donn\u00e9, il pr\u00e9f\u00e8re une piste qui lui semble plus f\u00e9conde : accepter que la prolif\u00e9ration des identit\u00e9s marginalis\u00e9es, par leur puissance d&#8217;agir et de penser, trouble l&#8217;ordre existant. C&#8217;est pour Guillaume Le Blanc, partisan d&#8217;une politique par l&#8217;\u00e9tranger plut\u00f4t que pour l&#8217;\u00e9tranger, la condition du renouvellement de ce cadre.<\/p>\n<p>Dans les luttes pour l&#8217;obtention d&#8217;un titre de s\u00e9jour, les occupations d&#8217;\u00e9glises ou les gr\u00e8ves de la faim, des vies invisibles se rendent visibles. Et c&#8217;est bien l\u00e0, \u00e0 rebours de l&#8217;interpr\u00e9tation qu&#8217;en donne Jacques Ranci\u00e8re, une mani\u00e8re de symboliser du commun. Ces actions ne se r\u00e9sument pas \u00e0 des revendications sectorielles. L&#8217;irruption dans la politique de ces \u00ab sans-parts \u00bb absolus r\u00e9v\u00e8le en creux la structuration de la soci\u00e9t\u00e9. Elle remet en cause les partages classiques entre \u00ab nous \u00bb et \u00ab eux \u00bb. \u00ab<em> La visibilit\u00e9 \u00e9trang\u00e8re interroge la visibilit\u00e9 nationale et la soumet \u00e0 deux questions pr\u00e9pond\u00e9rantes sur l&#8217;\u00e9galit\u00e9 politique et sur la participation <\/em>. \u00bb Suivant les traces de James Scott(3), Le Blanc montre que les oeuvres hybrides des subalternes, les rituels des subcultures, la persistance de la langue d&#8217;origine dans la langue de destination, les formes de r\u00e9sistance clandestine, font aussi entendre une critique de la nation. \u00ab<em> L&#8217;immigr\u00e9 est un inventeur potentiel de cultures in\u00e9dites, un fabricateur de modes de subjectivation nouveaux, m\u00eame s&#8217;il reste avant tout un subalterne qui est priv\u00e9 de voix <\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>Marion Rousset<\/p>\n<p>[[(1) \u00ab La maison de l&#8217;histoire de France est un projet dangereux \u00bb,<em> Le Monde <\/em>, 21 octobre 2010.<br \/>\n]](2) \u00ab Respecter ceux qui arrivent, respecter ceux qui accueillent \u00bb, Nicolas Sarkozy,<em> Le Monde <\/em>, 8 d\u00e9cembre 2009.<\/p>\n<p>(3) Auteur de<em> La domination et les arts de la r\u00e9sistance. Fragments du discours subalterne <\/em>, \u00e9d. Amsterdam, 2009.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Pour se conforter, la nation a besoin de s&#8217;inventer un ennemi intime. Un \u00abautre\u00bb, \u00e9ternel \u00e9tranger, condamn\u00e9 \u00e0 rester au bord. 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