{"id":4635,"date":"2010-12-21T00:00:00","date_gmt":"2010-12-20T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/genevieve-fraisse-la-discordance4635\/"},"modified":"2023-06-23T23:07:48","modified_gmt":"2023-06-23T21:07:48","slug":"genevieve-fraisse-la-discordance4635","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4635","title":{"rendered":"Genevi\u00e8ve Fraisse, la discordance des sexes"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La philosophe Genevi\u00e8ve Fraisse vient de publier<em> A c\u00f4t\u00e9 du genre <\/em>. Elle raconte son cheminement intellectuel sur les rapports hommes-femmes. Celle qui fut d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e interminist\u00e9rielle charg\u00e9e des droits des femmes et d\u00e9put\u00e9e au Parlement europ\u00e9en porte aussi un regard critique sur les faiblesses de la gauche <\/p>\n<p><strong> Tout le monde revendique l&#8217;\u00e9galit\u00e9 entre hommes et femmes. Or, dites-vous, le conflit n&#8217;est pas fini. O\u00f9 est le tranchant du f\u00e9minisme aujourd&#8217;hui <\/strong> ?<\/p>\n<p><strong>Genevi\u00e8ve Fraisse <\/strong>: Il est dans le croisement entre \u00e9galit\u00e9 et libert\u00e9. L&#8217;\u00e9galit\u00e9 peut \u00eatre escamot\u00e9e au motif de la libert\u00e9 et la libert\u00e9 peut \u00eatre mise en balance pour permettre l&#8217;\u00e9galit\u00e9. Apr\u00e8s la querelle sur les m\u00e9rites de l&#8217;un ou de l&#8217;autre sexe, et la mise en proc\u00e8s de la domination masculine, nous sommes entr\u00e9s dans l&#8217;\u00e8re de la controverse. On ne se dispute pas sur la finalit\u00e9 de l&#8217;\u00e9galit\u00e9 mais en revanche sur celle de la libert\u00e9, et on marque des d\u00e9saccords quant aux moyens et aux strat\u00e9gies de l&#8217;\u00e9mancipation. Quand intervient la libert\u00e9, c&#8217;est l\u00e0 le plus  difficile. Le domaine le plus complexe quant au croisement \u00e9galit\u00e9 \/ libert\u00e9, c&#8217;est le socioprofessionnel. Le temps partiel est-il contraint ou choisi ? C&#8217;est au nom de la libert\u00e9 que la dynamique du temps partiel se d\u00e9ploie. L\u00e0, comme sur d&#8217;autres sujets, on joue de mani\u00e8re perverse sur la libert\u00e9. C&#8217;est pourquoi je pose le terme de sym\u00e9trie. Par exemple, s&#8217;il y avait une prostitution masculine aussi importante que celle des femmes, je veux bien discuter du commerce du sexe. Mon probl\u00e8me n&#8217;est pas moral. Il s&#8217;agit de hi\u00e9rarchie sociale. Sur chaque question, il faut croiser libert\u00e9 et \u00e9galit\u00e9.<\/p>\n<p>Or souvent, on tranche en faveur de l&#8217;un ou de l&#8217;autre. Dans le f\u00e9minisme transatlantique \u00ab tendance \u00bb, l&#8217;\u00e9galit\u00e9 est aux oubliettes. Surtout, les dominants choisissent toujours de faire qu&#8217;une question partielle devienne le tout. C&#8217;est pour masquer le dessin d&#8217;ensemble qu&#8217;ils prennent la partie pour le tout. Le f\u00e9minisme a cela d&#8217;int\u00e9ressant qu&#8217;il fait le lien, par exemple, entre parit\u00e9 et prostitution. Nous devons reconstituer le puzzle de la domination, et donc de l&#8217;\u00e9mancipation.<\/p>\n<p><strong> Le titre de votre dernier ouvrage,<em> A c\u00f4t\u00e9 du genre <\/em>, exprime votre parti pris : sortir de la binarit\u00e9 entre diff\u00e9rence et \u00e9galit\u00e9, de l&#8217;opposition entre nature et culture. Pourquoi <\/strong>?<\/p>\n<p><strong>G.F.<\/strong>: J&#8217;ai toujours r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l&#8217;injonction \u00e0 choisir. En 1990, j&#8217;ai critiqu\u00e9 l&#8217;opposition st\u00e9rile entre \u00e9galit\u00e9 et diff\u00e9rence car elle m\u00e9langeait le politiqueet l&#8217;ontologique. J&#8217;ai cherch\u00e9 \u00e0 voir comment la question des sexes op\u00e8re, en refusant de poser l&#8217;enjeu identitaire comme support du th\u00e9orique. Il y a du semblable et du diff\u00e9rent : on doit se d\u00e9brouiller avec ; l\u00e0 est l&#8217;aporie. La diff\u00e9rence est un concept ontologique et l&#8217;\u00e9galit\u00e9 comme la libert\u00e9, des notions politiques. Ce qui s&#8217;oppose \u00e0 l&#8217;identique, c&#8217;est la diff\u00e9rence. L&#8217;inverse de l&#8217;\u00e9galit\u00e9, c&#8217;est l&#8217;in\u00e9galit\u00e9 : le registre est politique. Apr\u00e8s ce premier d\u00e9bat opposant les essentialistes aux diff\u00e9rentialistes, ce sont les concepts de sexe et genre qui ont polaris\u00e9. De quoi rallumer le m\u00eame d\u00e9bat de fond puisqu&#8217;il rec\u00e8le la m\u00eame entr\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique, nature versus culture. Or, ce sch\u00e9ma d&#8217;analyse est p\u00e9rim\u00e9. Je ne sais qu&#8217;en faire. Il n&#8217;y a pas de f\u00e9minisme sans l&#8217;expression ou la reconnaissance d&#8217;une contradiction. La solution, ce n&#8217;est pas l&#8217;utopie de l&#8217;arc-en-ciel des sexes et des sexualit\u00e9s : elle ne fabriquera pas de l&#8217;\u00e9galit\u00e9 hommes \/ femmes. Ce qui pourrait le faire, c&#8217;est la construction d&#8217;un mythe. Pour l&#8217;\u00e9crire, nous avons besoin d&#8217;un-e g\u00e9nie ! Pour \u00eatre plus pragmatique, la grande question du XXIe si\u00e8cle, c&#8217;est celle pos\u00e9e de fa\u00e7on loufoque par Laurent Fabius \u00e0 l&#8217;occasion de la candidature de S\u00e9gol\u00e8ne Royal : qui va garder les enfants ? On nous dit que les hommes viennent de Mars et les femmes de V\u00e9nus : il n&#8217;y a l\u00e0 rien d&#8217;historique, seulement une ritournelle qui nous laisse toujours hors du temps. Mon travail, c&#8217;est de d\u00e9montrer que les sexes font l&#8217;histoire et font histoire. Je remets les probl\u00e8mes dans le temps pour d\u00e9montrer l&#8217;historicit\u00e9 des sexes, l&#8217;historicit\u00e9 du genre.<\/p>\n<p><strong> Vous proposez \u00e9galement un d\u00e9passement des cat\u00e9gories objet et sujet, qui sont au coeur de l&#8217;enjeu d&#8217;\u00e9mancipation des femmes. Quelle approche cela induit, par exemple sur le cas concret du foulard et du niqab <\/strong> ?<\/p>\n<p><strong>G.F.<\/strong>: J&#8217;entends toujours dire, sur ce sujet, comme sur les retraites r\u00e9cemment, que l&#8217;on instrumentalise la question des femmes. Non, il s&#8217;agit plut\u00f4t d&#8217;une monnaie d&#8217;\u00e9change : en fait, quand on parle des femmes, on parle aussi toujours d&#8217;autre chose. Sur les retraites, c&#8217;\u00e9tait la meilleure expression pour d\u00e9noncer le creusement des in\u00e9galit\u00e9s de tous. Pour le niqab au contraire, le d\u00e9bat est un \u00e9cran qui cache les questions de classes sociales. Or dans les deux cas, il y a des sujets, des retrait\u00e9es tr\u00e8s pauvres, et des sujets pensants sous le voile.<\/p>\n<p>Les femmes qui portent un niqab doivent \u00eatre cr\u00e9dit\u00e9es de toute l&#8217;authenticit\u00e9 du consentement. Ma question n&#8217;est pas de savoir si le consentement est authentique, contraint ou non, vrai ou faux : le mot consentement a un double sens : choisir et \/ ou accepter. Je prends pour acquis que ce sont des sujets parlants. Mais pour dire quoi ? Ces femmes disent des choses multiples. Discutons de ce qu&#8217;elles disent. Il faut entendre. C&#8217;est le tout social qui va sortir et \u00e7a, personne n&#8217;a envie de l&#8217;entendre.<\/p>\n<p><strong> Pour vous, la parit\u00e9 est vraie en pratique et fausse en th\u00e9orie et les politiques du mainstreaming (1) sont vraies en th\u00e9orie mais fausses en pratique. Vous invitez \u00e0 \u00ab habiter les contradictions \u00bb. Comment <\/strong> ?<\/p>\n<p><strong>G.F.<\/strong>: Comme je ne suis pas capable d&#8217;\u00e9crire un mythe, qui est la r\u00e9solution de contradictions comme l&#8217;explique Claude L\u00e9vi-Strauss, j&#8217;en reste au point d&#8217;\u00e9noncer les contradictions, d&#8217;avoir la lucidit\u00e9 de les  econna\u00eetre et de faire partager cette lucidit\u00e9. Je sugg\u00e8re qu&#8217;on fasse le lien entre telle et telle chose : ceux qui veulent que l&#8217;on ne s&#8217;occupe que du foulard ou de la parit\u00e9, par exemple, donc d&#8217;un morceau du puzzle, ne souhaitent pas restituer le dessin d&#8217;ensemble, des m\u00e9canismes de la domination comme des strat\u00e9gies d&#8217;\u00e9mancipation. C&#8217;est ce que je propose. Ma th\u00e9orie de la domination masculine, c&#8217;est de reconstituer le puzzle de la domination, et donc de l&#8217;\u00e9mancipation. Ma sp\u00e9cificit\u00e9, c&#8217;est peut-\u00eatre de tenir ensemble \u00e9mancipation et domination mais surtout d&#8217;avoir voulu construire plut\u00f4t que d\u00e9construire, avec Michel Foucault en arri\u00e8re fond et la revue Les r\u00e9voltes logiques avec Jacques Ranci\u00e8re en laboratoire. Il y a du sens dans l&#8217;agitation f\u00e9ministe. Je suis solidaire de ces constructions de sens. Je travaille la dialectique entre domination et \u00e9mancipation, je cherche les discordances et les tensions.<\/p>\n<p><strong> Vous avez publi\u00e9 cet \u00e9t\u00e9 une tribune remarqu\u00e9e dans<em> Le Monde <\/em> critiquant la politique du care ch\u00e8re \u00e0 Martine Aubry. En quoi est-il pervers pour les femmes <\/strong> ?<\/p>\n<p><strong>G.F.<\/strong>: Avec le care, la question des sexes est escamot\u00e9e. Car le care est une affaire sexu\u00e9e : 97 % des emplois de services \u00e0 la personne sont occup\u00e9s par des femmes. La critique de l&#8217;individu lib\u00e9ral au profit de l&#8217;individu soignant est ironique parce qu&#8217;elle suppose que les femmes ne sont plus dans des situations de d\u00e9pendance face au fait de donner la vie et d&#8217;accompagner vers la mort. Ce soin de la vuln\u00e9rabilit\u00e9, effectu\u00e9 par des salari\u00e9s extr\u00eamement vuln\u00e9rables, est un impens\u00e9 ; c&#8217;est hallucinant. Il ne me semble pas possible que mes coll\u00e8gues philosophes entendent mon prosa\u00efsme&#8230;<\/p>\n<p><strong> Vous vous d\u00e9finissez comme une intellectuelle sp\u00e9cifique <\/strong>&#8230;<\/p>\n<p><strong>G.F.<\/strong>: Oui, on parle \u00e0 partir de son savoir. A la fa\u00e7on de Simone de Beauvoir, je me m\u00eale de ce qui me regarde. Mais on peut aussi regarder ce qui ne nous regarde pas, comme Sartre, comme les intellectuels g\u00e9n\u00e9ralistes, avec la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie par exemple. Aujourd&#8217;hui, un certain nombre d&#8217;intellectuels ne veulent pas se m\u00ealer d&#8217;autre chose que de leur cat\u00e9gorie d&#8217;appartenance. C&#8217;est regrettable. J&#8217;ai fait mon \u00ab service politique \u00bb et je suis favorable \u00e0 ce que tout le monde le fasse car il faut multiplier les inscriptions dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Que pensez-vous de l&#8217;\u00e9tat de la gauche <\/strong> ?<\/p>\n<p><strong>G.F. <\/strong>:En 2007,  j&#8217;ai pens\u00e9 que la droite avait gagn\u00e9 parce qu&#8217;on vit une mutation technologique : les conservateurs consolident la tradition et les socialistes n&#8217;avaient pas les moyens de penser le futur. Dans ce moment de rupture num\u00e9rique, c&#8217;est gigantesque de penser l&#8217;avenir. Du coup, c&#8217;est plus facile d&#8217;\u00eatre conservateur que r\u00e9formateur. Je constate que le PS raconte le pass\u00e9 alors qu&#8217;il devrait penser en avance. <\/p>\n<p><strong> Et la gauche du PS ? <\/strong><\/p>\n<p><strong>G.F.<\/strong>: Elle ne m&#8217;a pas enthousiasm\u00e9e ces derni\u00e8res ann\u00e9es&#8230; J&#8217;ai l&#8217;impression d&#8217;y revoir des choses anciennes, des ann\u00e9es 1970. Et la question des femmes y est un sacr\u00e9 noeud de contradictions, \u00e0 nouveau, et une fois encore !<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-4635 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/fraisse_crop-be5.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"80\" height=\"55\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/fraisse_crop-be5.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"Genevi\u00e8ve Fraisse, la discordance des sexes\" aria-describedby=\"gallery-1-14559\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<figcaption class='wp-caption-text gallery-caption' id='gallery-1-14559'>\n\t\t\t\tGenevi\u00e8ve Fraisse, la discordance des sexes\n\t\t\t\t<\/figcaption><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/fraisse_bandeau-17e.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"122\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/fraisse_bandeau-17e-150x122.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"Genevi\u00e8ve Fraisse, la discordance des sexes\" aria-describedby=\"gallery-1-14560\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<figcaption class='wp-caption-text gallery-caption' id='gallery-1-14560'>\n\t\t\t\tGenevi\u00e8ve Fraisse, la discordance des sexes\n\t\t\t\t<\/figcaption><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La philosophe Genevi\u00e8ve Fraisse vient de publier<em> A c\u00f4t\u00e9 du genre <\/em>. 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