{"id":4599,"date":"2010-11-22T00:00:00","date_gmt":"2010-11-21T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-visages-de-la-revolte-6-la4599\/"},"modified":"2023-06-23T23:07:44","modified_gmt":"2023-06-23T21:07:44","slug":"les-visages-de-la-revolte-6-la4599","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4599","title":{"rendered":"Les visages de la r\u00e9volte (6) &#8211; La gr\u00e8ve \u00e0 la fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale&#8230; Gr\u00e8ve reconductible&#8230; Gr\u00e8ve impr\u00e9visible ou annonc\u00e9e&#8230; Pas de doute : nous sommes en France. Coup d&#8217;oeil dans le r\u00e9troviseur sur une sp\u00e9cialit\u00e9 bien de chez nous <\/p>\n<p>.<\/p>\n<p>La force de la gr\u00e8ve et son caract\u00e8re r\u00e9p\u00e9titif sont une sp\u00e9cificit\u00e9 fran\u00e7aise(1). Historiquement, elle est la premi\u00e8re forme d&#8217;expression d&#8217;un m\u00e9contentement et d&#8217;une attente d&#8217;am\u00e9lioration du monde salari\u00e9. Dans un pays o\u00f9 la d\u00e9mocratie politique a mis longtemps avant de s&#8217;accompagner d&#8217;\u00e9bauches d&#8217;une d\u00e9mocratie sociale, la \u00ab coalition \u00bb (le mot remonte \u00e0 l&#8217;Ancien r\u00e9gime) est une manifestation collective originelle du monde du travail.<\/p>\n<p>En cela, l&#8217;histoire de la gr\u00e8ve est ins\u00e9parable de celle de l&#8217;organisation ouvri\u00e8re et salariale. L&#8217;une et l&#8217;autre sont au d\u00e9part victimes de la m\u00eame discrimination : gr\u00e8ve et associations ouvri\u00e8res sont interdites en 1791. Le contrat de travail repose sur le t\u00eate-\u00e0-t\u00eate entre le patron et l&#8217;ouvrier ; nulle entente ne doit perturber le \u00ab libre \u00bb jeu des contractants : tel est le credo des lib\u00e9raux. Il faut attendre la fin du Second Empire pour voir la gr\u00e8ve l\u00e9galis\u00e9e (1864), puis la Troisi\u00e8me R\u00e9publique triomphante pour que le syndicalisme soit reconnu (1884). A partir de 1864, la gr\u00e8ve jusqu&#8217;alors r\u00e9prim\u00e9e est permise ; apr\u00e8s 1945, elle sera m\u00eame inscrite dans la Constitution. <\/p>\n<p>La gr\u00e8ve a \u00e9t\u00e9 d&#8217;abord ouvri\u00e8re (les canuts lyonnais en 1831) et usini\u00e8re (gr\u00e8ve du Creusot, 1899), puis elle s&#8217;\u00e9largit aux travailleurs \u00ab \u00e0 statut \u00bb, notamment les cheminots (1920), les employ\u00e9s (1936) et les fonctionnaires (1953). Elle peut \u00eatre pacifique ou violente, selon la fermet\u00e9 du refus patronal ou la violence l\u00e9gale de l&#8217;Etat (incidents de Villeneuve-Saint-Georges en 1908). Tout d\u00e9pend de la p\u00e9riode, en fait. Entre novembre 1938 (gr\u00e8ves de la m\u00e9tallurgie violemment r\u00e9prim\u00e9es) et 1955 (gr\u00e8ves de Saint-Nazaire), la gr\u00e8ve s&#8217;accompagne volontiers de heurts brutaux entre les ouvriers et les forces de l&#8217;ordre, multipliant les bless\u00e9s et m\u00eame les morts.<\/p>\n<p>En 1968, la gr\u00e8ve touche la majorit\u00e9 du salariat fran\u00e7ais. Gr\u00e8ve \u00e9largie, g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e : est-ce donc la \u00ab gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale \u00bb ?<\/p>\n<p><strong> La gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale <\/strong><\/p>\n<p>Le th\u00e8me de la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale ne na\u00eet pas en France. Il proc\u00e8de de l&#8217;exemple russe (la r\u00e9volution de 1905 commence par une gr\u00e8ve \u00e9largie) et de la r\u00e9flexion des syndicalistes radicaux aux Etats-Unis. Il appara\u00eet en France en 1888, quand la F\u00e9d\u00e9ration nationale des syndicats (une des deux branches qui forment la CGT en 1895) proclame que la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale est l&#8217;acte central du combat pour \u00ab<em> l&#8217;\u00e9mancipation des travailleurs <\/em> \u00bb. La revendication de la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale grandit ainsi en m\u00eame temps que l&#8217;exigence d&#8217;une organisation syndicale rassembl\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle devient ainsi le ma\u00eetre mot du syndicalisme r\u00e9volutionnaire, \u00e0 la charni\u00e8re des XIXe et XXe si\u00e8cles. En 1908, elle sera th\u00e9oris\u00e9e par Georges Sorel, qui en fait un v\u00e9ritable mythe agissant, cens\u00e9 se substituer \u00e0 la prise du pouvoir des \u00ab n\u00e9o-jacobins \u00bb et des marxistes. Entre-temps, elle a \u00e9t\u00e9 ent\u00e9rin\u00e9e par le congr\u00e8s d&#8217;Amiens de la CGT (1906). La c\u00e9l\u00e8bre Charte proclame ainsi que, pour parvenir \u00e0 \u00ab<em> l&#8217;\u00e9mancipation int\u00e9grale du prol\u00e9tariat <\/em> \u00bb, le syndicalisme \u00ab<em> pr\u00e9conise comme moyen d&#8217;action la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale <\/em> \u00bb. D&#8217;un c\u00f4t\u00e9, la gr\u00e8ve est \u00ab<em> r\u00e9volution de partout et de nulle part <\/em> \u00bb (Fernand Pelloutier), de l&#8217;autre \u00ab<em> le syndicat suffit \u00e0 tout <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>La gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale s&#8217;oppose alors \u00e0 la conception officielle des marxistes fran\u00e7ais, et notamment de Jules Guesde qui consid\u00e8re qu&#8217;elle occulte \u00ab<em> la conqu\u00eate du pouvoir politique <\/em> \u00bb. Cela n&#8217;emp\u00eache pas les socialistes de l&#8217;\u00e9poque, \u00e0 l&#8217;aune des exp\u00e9riences russe et am\u00e9ricaine, de revaloriser la port\u00e9e r\u00e9volutionnaire de la gr\u00e8ve. En 1906, la socialiste de gauche Rosa Luxemburg \u00e9crit un ouvrage en ce sens,<em> Gr\u00e8ve de masse, parti et syndicat <\/em>.<\/p>\n<p>Au tout d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, l&#8217;\u00e9chec des radicalisations gr\u00e9vistes contribue au recul du mythe de la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale. Une part du syndicalisme r\u00e9volutionnaire se rallie \u00e0 la d\u00e9marche r\u00e9formiste, qui devient dominante dans la CGT \u00e0 la veille de la guerre. Le th\u00e8me de la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale se d\u00e9place lentement. Elle tend \u00e0 s&#8217;identifier peu \u00e0 peu, \u00e0 la gr\u00e8ve interprofessionnelle, qui touche en principe tous les travailleurs d&#8217;un pays, sans pour autant se fixer l&#8217;objectif \u00ab sor\u00e9lien \u00bb d&#8217;un effondrement du capitalisme par la cessation de toute activit\u00e9 productive.<\/p>\n<p>Si le mythe recule, la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e occupe l&#8217;espace de la lutte sociale, en Europe (Espagne 1917, Suisse 1918 et 1932) ou aux Etats-Unis (Seattle 1919). En France, 1936 et 1968 ont \u00e9t\u00e9 des exemples marquants de l&#8217;extension maximale de la gr\u00e8ve sans que le mot d&#8217;ordre de gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale ait jamais \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Les flux gr\u00e9vistes <\/strong> <\/p>\n<p>La gr\u00e8ve a ses moments paroxystiques. Elle a ses flux et ses reflux. La densit\u00e9 gr\u00e9viste est forte de 1946 \u00e0 1950, se tasse de 1950 \u00e0 1962, red\u00e9marre entre 1962 et 1978, s&#8217;affaisse \u00e0 nouveau entre 1978 et 1995 et tend \u00e0 reprendre depuis. La p\u00e9riode r\u00e9cente a vu se multiplier les grands mouvements spectaculaires, en 1995, 2003 et 2010. Dans tous les cas, des relations originales et complexes se sont \u00e9tablies entre la mobilisation cat\u00e9gorielle ou locale et les grandes organisations syndicales. Il n&#8217;y a rien de surprenant \u00e0 cette complexit\u00e9 : la remobilisation des quinze derni\u00e8res ann\u00e9es s&#8217;op\u00e8re dans un contexte d&#8217;affaiblissement g\u00e9n\u00e9ral de l&#8217;encadrement syndical. Mais, contrairement \u00e0 ce que laissait entendre le mouvement des \u00ab coordinations \u00bb au milieu des ann\u00e9es 1980, le syndicalisme affaibli n&#8217;a pas pour autant perdu la main. <\/p>\n<p>Comme en 1936 et en 1968, le mouvement combatif actuel s&#8217;inscrit dans un contexte id\u00e9ologique original. Depuis 1993, apr\u00e8s le \u00ab<em> grand cauchemar des ann\u00e9es 1980 <\/em> \u00bb (Fran\u00e7ois Cusset), les enqu\u00eates d&#8217;opinion sugg\u00e8rent le grand recul des items li\u00e9s au capitalisme et \u00e0 l&#8217;argent, ainsi que le retour des valeurs de justice, de partage et d&#8217;esprit public. En revanche, la dynamique politique ne pr\u00e9sente pas le m\u00eame allant qu&#8217;en 1936 et 1968. Le grand espoir de la \u00ab Sociale \u00bb, coupl\u00e9 alors au mythe sovi\u00e9tique, ou l&#8217;esprit de radicalit\u00e9 transformatrice des \u00ab ann\u00e9es programme commun \u00bb ne sont plus au rendez-vous. Le grand \u00e9lan, pour l&#8217;instant, n&#8217;est pas du c\u00f4t\u00e9 de la gauche de la gauche. Mais, en politique, tous les constats sont r\u00e9visables.<\/p>\n<p>Roger Martelli<\/p>\n<p>[[(1) La gr\u00e8ve, de Guy Groux et Jean-Marie Pernot, \u00e9d. Presses de Sciences-Po, 2008.<em> Le conflit en gr\u00e8ve ? Tendances et perspectives de la conflictualit\u00e9 contemporaine <\/em>, de Jean-Michel Denis (dir.), \u00e9d. La Dispute, 2005.]]<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-4599 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/03\/revolte6-d9d.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/03\/revolte6-d9d-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"revolte6.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/03\/revolte6_crop-6ac.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"80\" height=\"55\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/03\/revolte6_crop-6ac.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"Les visages de la r\u00e9volte (6) - La gr\u00e8ve \u00e0 la fran\u00e7aise\" aria-describedby=\"gallery-1-14508\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<figcaption class='wp-caption-text gallery-caption' id='gallery-1-14508'>\n\t\t\t\tLes visages de la r\u00e9volte (6) &#8211; La gr\u00e8ve \u00e0 la fran\u00e7aise\n\t\t\t\t<\/figcaption><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale&#8230; Gr\u00e8ve reconductible&#8230; Gr\u00e8ve impr\u00e9visible ou annonc\u00e9e&#8230; Pas de doute : nous sommes en France. Coup d&#8217;oeil dans le r\u00e9troviseur sur une sp\u00e9cialit\u00e9 bien de chez nous <\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":14507,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[311],"class_list":["post-4599","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-archives-web","tag-mouvement-social"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4599","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4599"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4599\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/14507"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4599"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4599"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4599"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}