{"id":4596,"date":"2010-11-15T00:00:00","date_gmt":"2010-11-14T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/deux-guitry-a-l-affiche4596\/"},"modified":"2023-06-23T23:07:43","modified_gmt":"2023-06-23T21:07:43","slug":"deux-guitry-a-l-affiche4596","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4596","title":{"rendered":"Deux Guitry \u00e0 l&#8217;affiche"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Dans un contexte politique hostile \u00e0 la recherche, tant savante qu&#8217;artistique, le th\u00e9\u00e2tre public &#8211; dont la vocation ne saurait se suffire de ne chercher qu&#8217;\u00e0 remplir ses salles -, peine \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 une tendance forte au boulevard.<em> Nono <\/em> et<em> To\u00e2 <\/em> de Sacha Guitry nous en apprennent un peu plus <\/p>\n<p>.<\/p>\n<p>On conna\u00eet le mot de George Bernard Shaw : quand un homme me dit qu&#8217;il n&#8217;y a pas de diff\u00e9rence entre la gauche et la droite, je sais qu&#8217;il est de droite. Le constat vaut pour la diff\u00e9rence entre th\u00e9\u00e2tre public et priv\u00e9 : d\u00e8s que quelqu&#8217;un vous dit que cette fronti\u00e8re n&#8217;existe plus, que ce sont l\u00e0 des clivages surann\u00e9s, qu&#8217;il y a de bonnes choses partout, etc., vous pouvez \u00eatre assur\u00e9s que vous avez devant vous un spectateur amateur des productions du priv\u00e9, ou de ce qu&#8217;il a de priv\u00e9 dans le public. Nous poserons ici deux hypoth\u00e8ses : 1) au th\u00e9\u00e2tre, priv\u00e9 et public ne produisent radicalement pas les m\u00eames objets ; 2) la tendance actuelle est \u00e0 une privatisation du public, selon des modes d&#8217;appropriation qui demeurent n\u00e9anmoins bien sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p><strong> La boulevardisation du th\u00e9\u00e2tre public <\/strong><\/p>\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre public actuel est m\u00fb par une obsession : remplir (ses salles), ce qui, dans la situation concr\u00e8te d&#8217;un maillage territorial de grandes salles, exige la proposition de spectacles \u00e0 m\u00eame, moins de remplir, que d&#8217;en fournir la promesse.<\/p>\n<p>La conjoncture actuelle qui pr\u00e9side aux programmations dans les th\u00e9\u00e2tres publics ob\u00e9it ainsi, il me semble, \u00e0 trois donn\u00e9es : 1) On r\u00e9p\u00e8te beaucoup combien l&#8217;\u00e9poque des ann\u00e9es 1980 fut celle du metteur en sc\u00e8ne roi et de ses frasques et caprices. On dit moins que la p\u00e9riode 1970-1980 fut celle de l&#8217;ouverture de salles aux jauges importantes qui, si elles sont aujourd&#8217;hui pens\u00e9es, non comme capacit\u00e9 d&#8217;accueil mais comme injonction \u00e0 \u00eatre pleines, corrompent compl\u00e8tement la r\u00e9flexion n\u00e9cessaire \u00e0 la programmation ; 2) Calqu\u00e9 sur le mod\u00e8le de la repr\u00e9sentation aujourd&#8217;hui dominante de la d\u00e9mocratie, qui veut qu&#8217;elle soit le pouvoir de la majorit\u00e9 : et non, par exemple, l&#8217;\u00e9galit\u00e9 d&#8217;acc\u00e8s au pouvoir de tous :, le th\u00e9\u00e2tre public ne se sent l\u00e9gitime qu&#8217;au prorata de son taux de remplissage ; 3) Aussi les directeurs de th\u00e9\u00e2tre sont-ils conduits \u00e0 penser leurs programmations dans les termes m\u00eames du \u00ab risque \u00bb, c&#8217;est-\u00e0-dire dans ceux du lib\u00e9ralisme : prendre ou pas des risques, c&#8217;est programmer ce qui promet de plaire ou pas.<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat de cette triple conjonction est la mont\u00e9e de plus en plus \u00e9vidente dans les salles publiques du boulevard, genre type du th\u00e9\u00e2tre priv\u00e9. Le parcours d&#8217;Alain Fran\u00e7on est \u00e0 ce titre exemplaire : arriv\u00e9 \u00e0 la t\u00eate du th\u00e9\u00e2tre national de la Colline en 1996 avec un projet qui r\u00e9sonnait comme un manifeste, proclamant le droit du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 se pr\u00e9occuper du monde et de ses catastrophes (avec un auteur comme Edward Bond), il a en partie termin\u00e9 sa direction avec un Feydeau<em> successfull <\/em> en 2007.<\/p>\n<p>Quel th\u00e9\u00e2tre public aujourd&#8217;hui n&#8217;accueille pas son Feydeau, son Labiche, dans le meilleur des cas son Pirandello tardif ou son Marivaux bien enlev\u00e9 ?<em> To\u00e2 <\/em> de Guitry s&#8217;ouvre et se ferme sur la n\u00e9cessit\u00e9 de divertir les gens de leurs tracas quotidiens, ou, pour le dire brutalement, comment la culture est de plus en plus assign\u00e9e \u00e0 sa fonction de lubrifiant de l&#8217;ali\u00e9nation. C&#8217;est \u00e0 la lumi\u00e8re de cette double et d\u00e9sormais banale injonction, remplir les salles et apporter son rem\u00e8de \u00e0 la crise, qu&#8217;il faut cadrer la pr\u00e9sence de deux grosses productions \u00e0 partir de pi\u00e8ces de Guitry cette rentr\u00e9e, l&#8217;une dans un th\u00e9\u00e2tre priv\u00e9 <em> Nono <\/em>), l&#8217;autre public <em> To\u00e2 <\/em>).<\/p>\n<p><strong> C&#8217;est juste rien <\/strong><\/p>\n<p>Sacha Guitry : de son nom complet Alexandre Georges-Pierre Guitry, homme de th\u00e9\u00e2tre et de cin\u00e9ma fran\u00e7ais prolifique, n\u00e9 \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle et mort en 1957, connu comme figure arch\u00e9typale de l&#8217;homme de lettres brillant aux attributs classiques, les femmes, les bons mots, le savoir mondain. De lui cette saison sont mis en sc\u00e8ne<em> Nono <\/em>, par Michel Fau au Th\u00e9\u00e2tre de la Madeleine \u00e0 Paris avec Julie Depardieu, et<em> To\u00e2 <\/em>, par Thomas Jolly et sa compagnie La Piccola Familia, vu r\u00e9cemment au Th\u00e9\u00e2tre G\u00e9rard-Philipe de Saint-Denis mais en tourn\u00e9e depuis l&#8217;an dernier.<\/p>\n<p>Il est difficile de parler du premier parce que d&#8217;une certaine fa\u00e7on, ce n&#8217;est rien. Non pas que cela ne ressemble \u00e0 rien, ce qui serait un compliment paradoxal adress\u00e9 \u00e0 ce que l&#8217;on n&#8217;a jamais vu jusqu&#8217;alors.<em> Nono <\/em> pr\u00e9cis\u00e9ment ressemble \u00e0 tout ce que l&#8217;on sait d\u00e9j\u00e0 de ce genre de spectacles sans les avoir vus : luxuriance des costumes chics, qui emporte l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une sorte d&#8217;\u00e2ge pu\u00e9ril du th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 jouer c&#8217;est essentiellement \u00eatre d\u00e9guis\u00e9, c&#8217;est jouer \u00e0 la princesse(1) ; d\u00e9s\u00e9rotisation des corps, pris dans la r\u00e9p\u00e9tition des gestes et des intonations de ce dont on conna\u00eet d&#8217;avance les effets comiques ; kitsch des d\u00e9cors qui sur-signifient la tradition du genre th\u00e9\u00e2tral convoqu\u00e9. Tout est \u00e0 sa place, sans surprise. Assur\u00e9ment<em> Nono <\/em> n&#8217;est ni rat\u00e9 ni mauvais, ce n&#8217;est rien, ou comme on dit aujourd&#8217;hui, c&#8217;est \u00ab juste \u00bb rien.<br \/>\n<em> To\u00e2 <\/em> est un autre type d&#8217;objet, d&#8217;abord parce que les deux pi\u00e8ces sont diff\u00e9rentes :<em> Nono <\/em>, cr\u00e9\u00e9e en 1905, est une des premi\u00e8res pi\u00e8ces de Guitry (il a alors 20 ans),<em> To\u00e2 <\/em>, r\u00e9\u00e9criture en 1949 d&#8217;un texte de 1939, est une des derni\u00e8res.<em> Nono <\/em> est une histoire d&#8217;adult\u00e8re pleine de bons mots autour d&#8217;une figure de po\u00e8te sans grand succ\u00e8s ;<em> To\u00e2 <\/em> est une histoire d&#8217;adult\u00e8re pleine de bons mots autour d&#8217;un acteur et auteur dramatique c\u00e9l\u00e8bre, ench\u00e2ss\u00e9 dans un dispositif de mise en abyme o\u00f9 Guitry justifie ses choix d&#8217;auteur. Mais joue surtout la diff\u00e9rence des points de d\u00e9part : Thomas Jolly et sa compagnie sont dans un rapport au th\u00e9\u00e2tre qui entend penser son art, \u00e0 la diff\u00e9rence du priv\u00e9 qui ne se soutient que d&#8217;\u00eatre plein.  Il y aurait beaucoup de choses \u00e0 dire sur cette pi\u00e8ce, j&#8217;en d\u00e9velopperai rapidement deux. La Piccola Familia est une jeune compagnie : tous les com\u00e9diens sont n\u00e9s dans les ann\u00e9es 1980, form\u00e9s pour certains au Th\u00e9\u00e2tre national de Bretagne. Quelque chose se joue dans ce spectacle autour de la question de la transmission, qui est la dimension la plus substantielle de cette mise en sc\u00e8ne (le spectacle se termine sur un montage sonore avec la voix de Guitry donnant aux jeunes gens des conseils de m\u00e9tier). Transmission signifie aussi appropriation, et c&#8217;est sur ce fond de d\u00e9placement et de r\u00e9assignation des codes du genre, sur-cod\u00e9 par excellence, qu&#8217;est le boulevard que travaille ce spectacle. D&#8217;o\u00f9 peut-\u00eatre ce choix d&#8217;une esth\u00e9tique de pub, qui affirme une jeunesse, du moins une sorte de nouvelle donne g\u00e9n\u00e9rationnelle dans l&#8217;histoire du genre.<\/p>\n<p><strong> Le syndrome blockbuster <\/strong><\/p>\n<p>En somme,<em> Nono <\/em> r\u00e9p\u00e8te les codes du boulevard, ses toiles peintes, ses postures, l\u00e0 o\u00f9<em> To\u00e2 <\/em> cherche \u00e0 produire de la diff\u00e9rence \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur du genre, notamment en mati\u00e8re de jeu d&#8217;acteur. Ce qui pose plus largement la question de savoir ce que le th\u00e9\u00e2tre gagne \u00e0 se penser lui-m\u00eame dans une tradition, question ouverte \u00e0 l&#8217;occasion de ce<em> To\u00e2 <\/em>&#8230;<\/p>\n<p>Le second point sur lequel<em> To\u00e2 <\/em> peut nous int\u00e9resser est la question du rythme ou ce que j&#8217;appellerai le syndrome blockbuster. On peut \u00eatre frapp\u00e9 par l&#8217;extr\u00eame rapidit\u00e9 avec laquelle les \u00e9l\u00e9ments dramatiques sont donn\u00e9s dans les grosses productions du cin\u00e9ma am\u00e9ricain actuel, ce qui exige du spectateur une attention soutenue. Je renvoie \u00e0<em> Inception <\/em>, au dernier James Bond ou \u00e0<em> Salt <\/em>, o\u00f9 la narration est soumise \u00e0 un abattage qui transforme tout signe en pure information. Devant ces films, je n&#8217;ai pas le temps de (com) prendre, de penser avec ce qui se passe, je n&#8217;ai le temps que d&#8217;enregistrer. L&#8217;objet est soumis \u00e0 une telle pression : ne pas s&#8217;ennuyer ! :, que tout interstice, o\u00f9 quelque chose comme de la pens\u00e9e au sens le plus flou pourrait s&#8217;infiltrer, est \u00e9cras\u00e9. Ainsi ne sont produits que des objets pleins comme des oeufs, denses comme des pierres, o\u00f9 ne subsiste plus un seul temps de respiration.<br \/>\n<em> To\u00e2 <\/em> produit cet effet d&#8217;apn\u00e9e mentale, notamment au d\u00e9but, dans un souci d&#8217;accroche du spectateur. Or le metteur en sc\u00e8ne explique qu&#8217;il veut laisser le champ libre \u00e0 la pens\u00e9e, mais le spectacle est rattrap\u00e9 par l&#8217;injonction de l&#8217;\u00e9poque \u00e0 fabriquer des machines de guerre contre l&#8217;angoisse que toute forme de silence apparemment suscite. A ce titre, le rythme est un des param\u00e8tres politico-artistiques fondamentaux, c&#8217;est le lieu du d\u00e9bat. <\/p>\n<p>Diane Scott<\/p>\n<p>[[(1) Voir interview sur Premiere.fr o\u00f9 la journaliste demande \u00e0 Julie Depardieu : \u00ab ce que cela fait de porter de belles robes \u00bb.<br \/>\n]]<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-4596 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/nono_bandeau-9be.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"122\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/nono_bandeau-9be-150x122.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"Deux Guitry \u00e0 l&#039;affiche\" aria-describedby=\"gallery-1-14502\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<figcaption class='wp-caption-text gallery-caption' id='gallery-1-14502'>\n\t\t\t\tDeux Guitry \u00e0 l&#8217;affiche\n\t\t\t\t<\/figcaption><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/nono_crop-918.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"80\" height=\"55\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/nono_crop-918.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"Deux Guitry \u00e0 l&#039;affiche\" aria-describedby=\"gallery-1-14503\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<figcaption class='wp-caption-text gallery-caption' id='gallery-1-14503'>\n\t\t\t\tDeux Guitry \u00e0 l&#8217;affiche\n\t\t\t\t<\/figcaption><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Dans un contexte politique hostile \u00e0 la recherche, tant savante qu&#8217;artistique, le th\u00e9\u00e2tre public &#8211; dont la vocation ne saurait se suffire de ne chercher qu&#8217;\u00e0 remplir ses salles -, peine \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 une tendance forte au boulevard.<em> Nono <\/em> et<em> To\u00e2 <\/em> de Sacha Guitry nous en apprennent un peu plus <\/p>\n","protected":false},"author":532,"featured_media":14502,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[318],"class_list":["post-4596","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-archives-web","tag-creations"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4596","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/532"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4596"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4596\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/14502"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4596"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4596"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4596"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}