{"id":4588,"date":"2010-11-08T00:00:00","date_gmt":"2010-11-07T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/houellebecq-le-monde-mode-d-emploi4588\/"},"modified":"2010-11-08T00:00:00","modified_gmt":"2010-11-07T23:00:00","slug":"houellebecq-le-monde-mode-d-emploi4588","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4588","title":{"rendered":"Houellebecq &#8211; Le monde, mode d&#8217;emploi"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Couronn\u00e9 du prix Goncourt lundi 8 novembre, le dernier roman de Michel Houellebecq relate la vie et l&#8217;oeuvre de Jed Martin, avatar suppos\u00e9 de l&#8217;auteur.<em> La carte et le territoire <\/em>, emprunte les mises en abyme de Perec, s&#8217;approprie les descriptions techniques d&#8217;Heidegger&#8230; et fait resurgir la question du style houellebecquien <\/p>\n<p>.<\/p>\n<p>La carte et le territoire peut \u00eatre qualifi\u00e9, sur le plan litt\u00e9raire, de tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8re anticipation, puisque l&#8217;action se passe principalement en l&#8217;an 2016. Un seul petit d\u00e9tail \u00e0 la fin du livre autorise cette datation : l&#8217;\u00e2ge de Fr\u00e9d\u00e9ric Beigbeder \u00e0 la mort de Michel Houellebecq, cette ann\u00e9e l\u00e0. Magie des chiffres, l&#8217;auteur des Particules \u00e9l\u00e9mentaires s&#8217;\u00e9teint donc \u00e0 58 ans, lui qui \u00e9tait n\u00e9 en 1958. L\u00e9g\u00e8re anticipation car en 2016, pas grand-chose n&#8217;a chang\u00e9 en v\u00e9rit\u00e9 en France et dans le monde. Il y a toujours des attentats meurtriers \u00e0 H\u00e9bron, et la crise \u00e9conomique menace \u00e0 nouveau, \u00ab comme en 2008 \u00bb.<\/p>\n<p>En France, seuls faits r\u00e9ellement notables, Philippe Sollers est mort et, moins f\u00e2cheusement, Jean-Pierre Pernaut a abandonn\u00e9 la pr\u00e9sentation du 13 heures apr\u00e8s avoir fait l&#8217;aveu de son homosexualit\u00e9. Il dirige maintenant Michelin TV, une cha\u00eene du c\u00e2ble qui prolonge le c\u00e9l\u00e8bre guide touristique. Car en 2016, suivant peut-\u00eatre sa pente naturelle, la France est devenue un pays \u00e0 vocation touristique, avec une valorisation de ses terroirs, de sa gastronomie, de son patrimoine, pour une client\u00e8le majoritairement chinoise, indienne et russe.<\/p>\n<p><strong> Portrait d&#8217;un artiste contemporain <\/strong><\/p>\n<p>Le personnage principal s&#8217;appelle Jed Martin. Solitaire sans \u00eatre solidaire, Jed n&#8217;est pas sans ressembler \u00e0 Houellebecq, y compris dans sa volont\u00e9 de repr\u00e9sentation du monde. C&#8217;est un artiste contemporain qui fonctionne par cycles. Il en conna\u00eetra quatre dans son existence, et le roman est \u00e9galement la description de son oeuvre, avec une insistance particuli\u00e8re sur les d\u00e9tails techniques de r\u00e9alisation. Alors qu&#8217;il est \u00e9tudiant aux Beaux-Arts, le premier travail de Jed Martin est \u00ab<em> la photographie syst\u00e9matique des objets manufactur\u00e9s du monde <\/em> \u00bb, \u00ab<em> un catalogue exhaustif des fabrications humaines \u00e0 l&#8217;\u00e2ge industriel <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Pour un lecteur qui n&#8217;est pas m\u00e9diocre : qui n&#8217;est pas Tahar Ben Jelloun ayant d\u00e9clar\u00e9 qu&#8217;il avait perdu trois jours \u00e0 lire<em> La carte et le territoire <\/em> :, ce d\u00e9sir d&#8217;exhaustivit\u00e9 sur lequel est fond\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9part le travail de Jed Martin est un signal. Un des premiers cailloux de Petit Poucet que l&#8217;\u00e9crivain s\u00e8me dans son texte. Comment en effet ne pas songer ici au peintre Val\u00e8ne, avatar de Georges Perec dans<em> La vie mode d&#8217;emploi <\/em>, qui r\u00eave de faire \u00ab<em> tenir toute la maison dans sa toile <\/em> \u00bb ?<\/p>\n<p>De fait, Michel Houellebecq semble avoir aval\u00e9 tout le programme perecquien, puisque la deuxi\u00e8me phase cr\u00e9ative de Jed Martin ressemble assez \u00e0 une<em> Tentative <\/em> (r\u00e9ussie)<em> d&#8217;\u00e9puisement d&#8217;un lieu <\/em>. Il s&#8217;agit de photographies de cartes Michelin, dont l&#8217;exposition est soutenue par cette devise : \u00ab<em> La carte est plus int\u00e9ressante que le territoire <\/em>. \u00bb L\u00e0 encore, on est frapp\u00e9 par la technicit\u00e9 de la description.<\/p>\n<p>On connaissait jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent un Houellebecq schopenhauerien (le monde comme volont\u00e9 et comme repr\u00e9sentation, titre assez bien condens\u00e9 au demeurant dans<em> La carte et le territoire <\/em>) ; on le d\u00e9couvre ici aussi, c&#8217;est nouveau, heideggerien, au sens o\u00f9, tout au long du roman, la technique, qu&#8217;elle concerne un chauffe-eau, un appareil photo ou un mod\u00e8le automobile, est absolument aussi une poi\u00e9tique. C&#8217;est dans ce sens que les jugements sur les Mercedes et les Audi et leurs modes d&#8217;emploi, qui ont tant \u00e9nerv\u00e9 le jur\u00e9 Goncourt qui a perdu trois jours, se justifient parfaitement dans cette grande \u00e9conomie romanesque : fiction de l&#8217;auto comme tekn\u00e8 plut\u00f4t qu&#8217;autofiction.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me moment cr\u00e9atif de Jed Martin est pictural. Ici, on pense plut\u00f4t \u00e0 Un cabinet d&#8217;amateur, sous-titr\u00e9 Histoire d&#8217;un tableau. (Rappellons, \u00e0 ce point un peu forc\u00e9 d&#8217;intention, que Perec et Houellebecq ont eu, pour leurs premiers romans respectifs, le m\u00eame \u00e9diteur : Maurice Nadeau.) De ce livre-l\u00e0, Perec disait : \u00ab<em> L&#8217;id\u00e9e d&#8217;un tableau qui est en lui-m\u00eame un mus\u00e9e, qui est l&#8217;image, la repr\u00e9sentation d&#8217;une s\u00e9rie de tableaux, et parfois dans ces tableaux il y avait encore un tableau qui est un tableau, qui repr\u00e9sente une s\u00e9rie de tableaux, etc. Ces mises en abyme successives, c&#8217;est quelque chose qui me plaisait beaucoup <\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>Ce programme de \u00ab<em> mises en abyme successives <\/em> \u00bb, Houellebecq se l&#8217;impose dans une esp\u00e8ce d&#8217;anagramme de Perec, avec respect. Cette s\u00e9rie de 65 tableaux repr\u00e9sente au d\u00e9but des \u00ab m\u00e9tiers simples \u00bb (boucher chevalin, g\u00e9rant de bar-tabac, escort-girl&#8230;) : personnages apparaissant pour certains aussi dans le roman en tant que volont\u00e9 :, se poursuit par la s\u00e9rie des \u00ab compositions d&#8217;entreprise \u00bb (\u00ab<em> Jean- Pierre Pernaut faisant son coming out <\/em> \u00bb ou encore, celle qui sera le plus longuement d\u00e9crite, \u00ab<em> Bill Gates et Steve Jobs s&#8217;entretenant du futur de l&#8217;informatique <\/em> \u00bb) se termine par le retour \u00e0 un m\u00e9tier simple. Pourquoi ? Parce que \u00ab<em> d\u00e9sireux de donner une vision exhaustive du secteur productif de la soci\u00e9t\u00e9 de son temps, Jed Martin se devait n\u00e9cessairement, \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre de sa carri\u00e8re, de repr\u00e9senter un artiste <\/em> \u00bb. Bien s\u00fbr, cet artisan artiste sera Houellebecq.<\/p>\n<p>Perec dans<em> La vie mode d&#8217;emploi <\/em> : \u00ab<em> Il serait lui-m\u00eame dans le tableau, \u00e0 la mani\u00e8re des peintres de la Renaissance qui se r\u00e9servaient toujours une place minuscule (&#8230;), comme si ce ne devait \u00eatre qu&#8217;une signature pour initi\u00e9 <\/em>. \u00bb Disons que Houellebecq, lui, s&#8217;en r\u00e9serve une grande, r\u00e9alisant le tour de force de faire \u00e0 la fois son autoportrait, et le portrait de cet autoportrait. Aussi nage-t-on dans une cascade de miroirs. Ainsi le roman est-il un gigantesque palais des glaces o\u00f9 l&#8217;on ne cesse de se cogner le nez en s&#8217;amusant. Mais, comme disait Paul Klee : \u00ab<em> L&#8217;oeil suit les chemins qui lui ont \u00e9t\u00e9 m\u00e9nag\u00e9s dans l&#8217;oeuvre <\/em>. \u00bb<\/p>\n<p><strong> Le pastiche et l&#8217;hommage <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est maintenant, sans doute, qu&#8217;il faut aborder la question du style de Houellebecq. L&#8217;hommage explicite \u00e0 Perec est nich\u00e9, mis en abyme, au coeur d&#8217;un hommage \u00e0 un autre \u00e9crivain fran\u00e7ais, bien oubli\u00e9, lui, Jean-Louis Curtis, dont Michel Houellebecq serait en train d&#8217;\u00e9crire une pr\u00e9face. On est bien oblig\u00e9 d&#8217;utiliser \u00e0 ce stade le conditionnel, incapable que nous sommes de distinguer Michel Houellebecq repr\u00e9sent\u00e9 de Michel Houellebecq repr\u00e9sentant (y compris de commerce). Curtis est aujourd&#8217;hui encore r\u00e9put\u00e9 pour ses pastiches, or le style de Houellebecq, que Ben Jelloun d\u00e9crit comme \u00ab<em> plat, faussement apur\u00e9 <\/em> \u00bb fonctionne en r\u00e9alit\u00e9 par pastiche ou, mieux, par hommage.<\/p>\n<p>Certes, on peut trouver la partie \u00ab roman policier \u00bb de<em> La carte et le territoire <\/em>  plus faible que les autres. On peut, on a le droit. Deux choses, toutefois : d&#8217;une part, ce passage emprunt\u00e9 au roman policier est absolument n\u00e9cessaire. Il est en effet charg\u00e9 de sugg\u00e9rer une lecture indiciaire dont je pense avoir d\u00e9j\u00e0 apport\u00e9 quelques \u00e9l\u00e9ments. Le concept de lecture indiciaire a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9 par l&#8217;historien italien Carlo Ginzburg dans un livre important,<em> Signes, traces, pistes <\/em>. Racine d&#8217;un paradigme de l&#8217;indice ; un livre qui va beaucoup aider le s\u00e9miologue Umberto Eco dans la r\u00e9daction de son best-seller mondial,<em> Le nom de la rose <\/em>. La lecture est sem\u00e9e d&#8217;indices, transformant le lecteur en policier. Une l\u00e9g\u00e8re anticipation s&#8217;y pr\u00eate particuli\u00e8rement, puisqu&#8217;il s&#8217;agit de semer ici et l\u00e0, aussi, des indices de temporalit\u00e9. Mais la partie \u00ab roman policier \u00bb se justifie d&#8217;autant mieux, m\u00eame formellement, quand on saisit qu&#8217;elle est en r\u00e9alit\u00e9 un hommage \u00e0 Thierry Jonquet, mort il y a un an, et notamment \u00e0 son roman<em> Mygale <\/em>. C&#8217;est peut-\u00eatre dans le pastiche ou l&#8217;hommage que se traduit la conception de l&#8217;\u00e9criture selon Houellebecq, un artisanat, une production d&#8217;objet, une<em> tekn\u00e8 <\/em> d\u00e9voilant la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Cela dit, on pensait absolument r\u00e9gl\u00e9e cette question de la platitude du style de Michel Houellebecq depuis que l&#8217;\u00e9crivain Dominique Noguez lui a consacr\u00e9 une analyse d\u00e9finitive, d\u00e9truisant pied \u00e0 pied cet argument absurde (1). Ce que Houellebecq r\u00e9ussit le mieux, stylistiquement parlant, ce sont les sc\u00e8nes d&#8217;enterrement. Il me semble, de m\u00e9moire, que chacun de ses romans en comporte une, mais<em> La carte et le territoire <\/em> produit l&#8217;exploit d&#8217;en produire trois, et chacune dans un style diff\u00e9rent. Style flaubertien pour l&#8217;enterrement de la grand-m\u00e8re, imparfait et point-virgule ; style behaviouriste, m\u00e9diatique presque, pour l&#8217;enterrement de lui-m\u00eame ; et enfin style houellebecquien, digne des<em> Particules \u00e9l\u00e9mentaires <\/em>, pour l&#8217;enterrement (ou presque) du p\u00e8re. \u00ab<em> Je n&#8217;ai rien \u00e0 voir avec les formalistes aux petits pieds <\/em> \u00bb, dit \u00e0 un moment Jed Martin (Martin comme Heidegger, bien s\u00fbr, pas comme Jacques).<\/p>\n<p>Perec n&#8217;a jamais eu le Goncourt. Il a obtenu le prix Renaudot pour son premier roman,<em> Les choses <\/em>, en 1965. Puis l&#8217;ann\u00e9e o\u00f9<em> La vie mode d&#8217;emploi <\/em> est couronn\u00e9 par le prix M\u00e9dicis (en 1978), c&#8217;est un \u00e9crivain Gallimard, tout comme Tahar Ben Jelloun, qui obtient le Goncourt : Patrick Modiano pour<em> Rue des boutiques obscures <\/em>.<\/p>\n<p>Arnaud Viviant<\/p>\n<p>[[(1)<em> Houllebecq, en fait <\/em>, de Dominique Noguez, Fayard, 2003.]]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Couronn\u00e9 du prix Goncourt lundi 8 novembre, le dernier roman de Michel Houellebecq relate la vie et l&#8217;oeuvre de Jed Martin, avatar suppos\u00e9 de l&#8217;auteur.<em> La carte et le territoire <\/em>, emprunte les mises en abyme de Perec, s&#8217;approprie les descriptions techniques d&#8217;Heidegger&#8230; et fait resurgir la question du style houellebecquien <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-4588","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4588","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4588"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4588\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4588"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4588"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4588"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}