{"id":4584,"date":"2010-11-08T00:00:00","date_gmt":"2010-11-07T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/parce-qu-elles-le-valent-bien4584\/"},"modified":"2010-11-08T00:00:00","modified_gmt":"2010-11-07T23:00:00","slug":"parce-qu-elles-le-valent-bien4584","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4584","title":{"rendered":"Parce qu&#8217;elles le valent bien"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Dans<em> La femme unidimensionnelle <\/em>, Nina Power d\u00e9nonce un f\u00e9minisme tr\u00e8s en vogue. On veut nous faire croire qu&#8217;\u00eatre une femme lib\u00e9r\u00e9e, c&#8217;est consommer, s&#8217;\u00e9clater, \u00eatre une bonne secr\u00e9taire <\/p>\n<p>.<br \/>\n<em> J&#8217;\u00e9cris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal bais\u00e9es, les imbaisables, les hyst\u00e9riques, les tar\u00e9es, toutes les exclues du grand march\u00e9 \u00e0 la bonne meuf <\/em>. \u00bb Ainsi parlait Virginie Despentes dans King Kong th\u00e9orie (2006) qui, envoyant valser le politiquement correct, tentait de b\u00e2tir un nouveau f\u00e9minisme. C&#8217;est aussi l&#8217;ambition de Nina Power, jeune philosophe anglaise dont le premier ouvrage,<em> La femme unidimensionnelle <\/em>, vient tout juste d&#8217;\u00eatre traduit en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Ce petit livre est dirig\u00e9 contre celles qu&#8217;elle appelle les \u00ab<em> f\u00e9ministes positives et b\u00e9ates <\/em> \u00bb. Telle la New-Yorkaise Jessica Valenti qui bat des records de popularit\u00e9 aux Etats-Unis et dont le blog Feministing.com, avec ses 600 000 visiteurs par mois, lui a valu un portrait flatteur dans Lib\u00e9ration. Pour Nina Power, \u00ab<em> rab\u00e2chant la vieille antienne du \u00abmoi aussi je croyais que toutes les f\u00e9ministes \u00e9taient d\u00e9prim\u00e9es et poilues\u00bb, Valenti fait de son mieux pour nous vendre son manifeste f\u00e9ministe, dans toute sa fausse radicalit\u00e9 : \u00abAimer son corps peut devenir un acte r\u00e9volutionnaire\u00bb, conclut-elle, contemplant son nombril avec une joie curieuse, tandis qu&#8217;autour d&#8217;elle tombent en poussi\u00e8re des si\u00e8cles d&#8217;activisme politique <\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>Jessica Valenti est en quelque sorte la caution \u00ab f\u00e9ministe \u00bb des magazines f\u00e9minins, de la publicit\u00e9 ou de s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9 comme Sex and the City. Il se dessine dans les m\u00e9dias un portrait-type de la f\u00e9minit\u00e9 qui laisse entendre que l&#8217;\u00e9mancipation des femmes se serait r\u00e9alis\u00e9e dans \u00ab<em> le paradis consum\u00e9riste des petits plaisirs \u00abcoquins\u00bb, des pendants d&#8217;oreille \u00e0 l&#8217;effigie du petit lapin Playboy et de l&#8217;\u00e9pilation du maillot <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p><strong> Des \u00eatres pragmatiques <\/strong><\/p>\n<p>Ce que pointe l&#8217;auteur, c&#8217;est le succ\u00e8s d&#8217;un f\u00e9minisme contemporain, en particulier am\u00e9ricain, \u00ab colonis\u00e9 par le consum\u00e9risme et les id\u00e9ologies du travail actuelles \u00bb. Un f\u00e9minisme r\u00e9pondant parfaitement aux exigences du march\u00e9. Il s&#8217;av\u00e8re par exemple fort utile dans un contexte marqu\u00e9 par la pr\u00e9carit\u00e9 du travail et la mont\u00e9e des m\u00e9tiers de secr\u00e9tariat ou de t\u00e9l\u00e9marketing, en agence d&#8217;int\u00e9rim comme en centre d&#8217;appel, d&#8217;inciter les femmes \u00e0 se consid\u00e9rer comme des \u00eatres pragmatiques et \u00e9quilibr\u00e9s, dou\u00e9s de qualit\u00e9s relationnelles et capables d&#8217;empathie.<\/p>\n<p>\u00ab<em> L&#8217;actuelle imago de la jeune femme d\u00e9brouillarde est opportun\u00e9ment celle qui convient le mieux au genre de travail disponible sur le march\u00e9, mais cela ne veut pas dire que d&#8217;ici quelques ann\u00e9es on n&#8217;en reviendra pas \u00e0 l&#8217;image de la furie d\u00e9rang\u00e9e du bulbe <\/em>. \u00bb De fait, au Royaume-Uni, la gent f\u00e9minine vient grossir les rangs des agences de travail temporaire qui poss\u00e8dent d&#8217;ailleurs souvent des noms de fille et des logos rose bonbon.<\/p>\n<p><strong> Autopromo <\/strong><\/p>\n<p>Ce lien entre sexe, m\u00e9tier et flexibilit\u00e9 est pr\u00e9sent\u00e9 comme existentiel : pour \u00eatre une bonne professionnelle, il est moins besoin de poss\u00e9der des comp\u00e9tences sp\u00e9cifiques que d&#8217;\u00eatre soi. Le fait est que l&#8217;\u00eatre intime et l&#8217;\u00eatre social ont de plus en plus tendance \u00e0 se rejoindre. Jusqu&#8217;au corps et aux \u00e9motions, rien ne doit \u00e9chapper \u00e0 la domination. A l&#8217;ext\u00e9rieur, le salari\u00e9 a incorpor\u00e9 le devoir de se comporter en ambassadeur de son entreprise et le ch\u00f4meur, en \u00ab CV ambulant \u00bb. Il faut \u00eatre constamment joignable par mail ou par t\u00e9l\u00e9phone. Sur Facebook, se m\u00ealent amiti\u00e9s personnelles et r\u00e9seau professionnel. La vie n&#8217;est plus ailleurs. Il faut se vendre. Nina Power va m\u00eame plus loin : chacun serait devenu sa propre publicit\u00e9. C&#8217;est d&#8217;ailleurs la force du n\u00e9olib\u00e9ralisme d&#8217;avoir fait de l&#8217;engagement salarial non plus seulement le moyen d&#8217;acqu\u00e9rir des biens, mais le lieu de la \u00ab<em> r\u00e9alisation de soi <\/em> \u00bb, transformant la contrainte en joie comme l&#8217;explique bien Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon (voir interview page 84).<\/p>\n<p>Voil\u00e0 qui explique aussi que des \u00ab femmes capital TM \u00bb (marque d\u00e9pos\u00e9e) consentent sans col\u00e8re \u00e0 se soumettre \u00e0 une parodie de lib\u00e9ration mise en sc\u00e8ne par un \u00ab f\u00e9minisme TM \u00bb. Aujourd&#8217;hui, \u00eatre une femme lib\u00e9r\u00e9e, c&#8217;est se divertir en achetant un vibromasseur, se sentir bien dans sa peau en allant danser en bo\u00eete, ou se r\u00e9aliser dans un job pr\u00e9caire qui exige d&#8217;\u00eatre \u00e0 l&#8217;\u00e9coute des autres. Que dire sinon que cette pseudo-\u00e9mancipation rel\u00e8ve plus de ce que le langage manag\u00e9rial appelle le \u00ab d\u00e9veloppement personnel \u00bb que d&#8217;un projet politique utopique.<\/p>\n<p>En dissimulant \u00ab<em> un renforcement des cha\u00eenes <\/em> \u00bb, elle dresse m\u00eame un \u00e9cran de fum\u00e9e emp\u00eachant de penser les transformations du travail, de la sexualit\u00e9 et de la culture. Car Nina Power en appelle \u00e0 des changements de fond. Et pas seulement \u00e0 une \u00e9galit\u00e9 toute symbolique dans les cercles du pouvoir. \u00ab<em> Nous devrions peut-\u00eatre moins nous soucier de la repr\u00e9sentation que des probl\u00e8mes id\u00e9ologiques de fond <\/em> \u00bb, estime l&#8217;auteur qui rappelle que \u00ab<em> la droite s&#8217;est r\u00e9cemment empar\u00e9e de l&#8217;id\u00e9e selon laquelle des femmes, des homosexuels, des individus issus de minorit\u00e9s ethniques doivent acc\u00e9der \u00e0 des \u00abpostes \u00e0 responsabilit\u00e9 <\/em>\u00bb \u00bb.<\/p>\n<p>Elle cite en vrac Condoleezza Rice, Ayaan Hirsi Ali et Pim Fortuyn : une va-t-en-guerre, une n\u00e9oconservatrice et un homme politique farouchement hostile \u00e0 l&#8217;immigration&#8230; La France de Nicolas Sarkozy s&#8217;est elle aussi illustr\u00e9e en la mati\u00e8re, propulsant Rama Yade, Fadela Amara ou Rachida Dati. Mais il ne suffira pas d&#8217;un ravalement de fa\u00e7ade, semble dire Nina Power, pour effacer les in\u00e9galit\u00e9s. Soit dit en passant, la France est plus mal class\u00e9e encore que la Grande-Bretagne selon la derni\u00e8re \u00e9tude du Forum \u00e9conomique mondial. Dans le domaine sp\u00e9cifique du \u00ab<em> ressenti d&#8217;\u00e9galit\u00e9s de salaire \u00e0 travail \u00e9gal <\/em> \u00bb, l&#8217;Hexagone ne d\u00e9croche que la 127e place sur 134.<\/p>\n<p>Pourtant, ce n&#8217;est pas faute d&#8217;invoquer le \u00ab f\u00e9minisme \u00bb, un mot devenu fourre-tout, jusque dans les plus hautes sph\u00e8res et par ceux-l\u00e0 m\u00eame qui furent ses ennemis. L&#8217;\u00e9mancipation des femmes est aujourd&#8217;hui pr\u00e9texte non seulement aux id\u00e9ologies les plus consum\u00e9ristes, mais aussi aux politiques les plus belliqueuses, comme en Afghanistan et en Irak.<\/p>\n<p><strong> Revendication \u00e9lys\u00e9enne <\/strong><\/p>\n<p>\u00ab<em> De nos jours, le f\u00e9minisme sert \u00e0 tout, sauf au combat pour l&#8217;\u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle : il sert \u00e0 vendre des baskets, \u00e0 justifier les mutilations corporelles, \u00e0 convaincre les femmes de faire du porno, \u00e0 permettre aux hommes d&#8217;\u00eatre relax\u00e9s d&#8217;une accusation de viol, \u00e0 faire en sorte que les femmes se respectent elles-m\u00eames parce qu&#8217;elles utilisent le shampoing qui booste l&#8217;amour-propre. Pas \u00e9tonnant qu&#8217;on en fasse aussi une raison de bombarder les femmes et les enfants <\/em> \u00bb, ironise Katherin Viner dans un article du<em> Guardian <\/em>, \u00ab Feminism as imperialism \u00bb.<\/p>\n<p>Une question se pose de mani\u00e8re plus br\u00fblante en France qu&#8217;ailleurs : celle du rapport aux musulmanes. La controverse autour du voile et de la burqa, en d\u00e9chirant la gauche, a contribu\u00e9 \u00e0 donner de la force \u00e0 un \u00ab f\u00e9minisme d&#8217;Etat \u00bb revendiqu\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;Elys\u00e9e. Nicolas Sarkozy d\u00e9non\u00e7ait en 2007 \u00ab<em> ceux qui veulent soumettre leur femme, ceux qui veulent pratiquer la polygamie, l&#8217;excision ou le mariage forc\u00e9, ceux qui veulent imposer \u00e0 leurs soeurs la loi des grands fr\u00e8res, ceux qui ne veulent pas que leur femme s&#8217;habille comme elle le souhaite <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Le sociologue Eric Fassin r\u00e9sume bien les sous-entendus d&#8217;un tel discours : \u00ab<em> On n&#8217;a rien contre l&#8217;islam ; mais on se d\u00e9couvre f\u00e9ministe aux d\u00e9pens des musulmans <\/em>. \u00bb Le livre de Nina Power regarde en face les masques grima\u00e7ants d&#8217;un f\u00e9minisme intol\u00e9rant et in\u00e9galitaire qui s&#8217;est impos\u00e9 dans l&#8217;espace public. <\/p>\n<p>Marion Rousset<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Dans<em> La femme unidimensionnelle <\/em>, Nina Power d\u00e9nonce un f\u00e9minisme tr\u00e8s en vogue. 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