{"id":4579,"date":"2010-11-13T00:00:00","date_gmt":"2010-11-12T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/urbanisme-securitaire-un-plan4579\/"},"modified":"2010-11-13T00:00:00","modified_gmt":"2010-11-12T23:00:00","slug":"urbanisme-securitaire-un-plan4579","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4579","title":{"rendered":"Urbanisme s\u00e9curitaire : un plan b\u00e9ton"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le revirement s\u00e9curitaire de la politique de la ville influe sur la reconfiguration urbaine \u00e0 l&#8217;oeuvre dans les banlieues. Orchestr\u00e9s par le gouvernement, ces am\u00e9nagements semblent s&#8217;incrire dans une volont\u00e9 plus large de r\u00e9primer une \u00e9ventuelle gu\u00e9rilla urbaine <\/p>\n<p>.<\/p>\n<p>Emeutes, terrorisme, vandalisme, racket, agressions, etc. Le champ lexical de la peur, in\u00e9puisable et fort usit\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es, a largement supplant\u00e9 celui des d\u00e9terminants socio-\u00e9conomiques, au point d&#8217;imposer l&#8217;approche s\u00e9curitaire comme seul prisme pertinent pour envisager les enjeux sociaux dans les banlieues. Axe central d&#8217;un nouveau mode de gouvernance, le th\u00e8me de la s\u00e9curit\u00e9 se revendique \u00e0 droite comme \u00e0 gauche et irrigue abondamment le champ de la politique de la ville.<\/p>\n<p>Pour preuve, le manifeste de l&#8217;association des maires de grandes villes de France, publi\u00e9 le 22 septembre, qui r\u00e9clame une rencontre nationale autour de la s\u00e9curit\u00e9 qu&#8217;elle d\u00e9finit comme \u00ab le premier pilier de la coh\u00e9sion sociale et urbaine \u00bb. Autre dol\u00e9ance de ces \u00e9lus : avant l&#8217;emploi et l&#8217;\u00e9ducation, mais apr\u00e8s l&#8217;augmentation des effectifs de police :, le lancement d&#8217;un nouveau programme de r\u00e9novation urbaine, \u00ab S\u00e9curit\u00e9 et urbanisme \u00bb. C&#8217;est aussi en substance la teneur de la circulaire interminist\u00e9rielle du 6 septembre qui pr\u00e9voit, quant \u00e0 elle, de renforcer la collaboration de la police dans l&#8217;\u00e9laboration des projets de r\u00e9novation urbaine des quartiers relevant de la politique de la ville (1).<\/p>\n<p>De quoi s&#8217;agit-il ? \u00ab<em> L&#8217;id\u00e9e est de faire du cas par cas, le plus en amont possible, pour refaire les quartiers de la fa\u00e7on la plus intelligente possible <\/em> \u00bb, d\u00e9clarait au<em> Monde <\/em> Pierre Sallenave, directeur g\u00e9n\u00e9ral de l&#8217;Agence nationale pour la r\u00e9novation urbaine (ANRU). La plus intelligente soit, mais pour qui ? Pour quoi ? Pour le confort de la police ou pour celui des habitants ?<\/p>\n<p><strong> Un \u00ab mobilier urbain r\u00e9pressif <\/strong> \u00bb<\/p>\n<p>Cette collaboration entre policiers et urbanistes ne date pas d&#8217;hier, et on a d\u00e9j\u00e0 un aper\u00e7u des mesures \u00ab<em>  intelligentes <\/em> \u00bb mises en oeuvre dans certains quartiers. En t\u00e9moigne l&#8217;inventaire r\u00e9alis\u00e9 par le sociologue urbain Jean-Pierre Garnier (2) : r\u00e9sidentialisation du logement social (semi-privatisation des parties communes ext\u00e9rieures; suppression des \u00ab lieux pi\u00e8ges \u00bb, parce qu&#8217;ils encouragent les activit\u00e9s d\u00e9lictueuses : comme les recoins, les impasses, les auvents (en vue de limiter les rassemblements devants les halls) : ou parce qu&#8217;ils entravent la r\u00e9pression : comme les halls traversants, les coursives et les toits-terrasses (utilis\u00e9s par les \u00e9meutiers pour le stockage de pierres) ; instauration \u00ab d&#8217;un mobilier urbain r\u00e9pressif \u00bb (bornes anti-voitures b\u00e9liers, bancs anti-clochards) et d&#8217;une\u00ab v\u00e9g\u00e9talisation dissuasive \u00bb (buissons piquants et v\u00e9n\u00e9neux le long des fa\u00e7ades).<\/p>\n<p>Ces mesures, dites de \u00ab<em> pr\u00e9vention situationnelle <\/em> \u00bb ont \u00e9t\u00e9 introduites d\u00e8s 1995, de fa\u00e7on non syst\u00e9matique, par Charles Pasqua, dans le cadre de la loi d&#8217;orientation et de programmation pour la s\u00e9curit\u00e9. Ce principe s&#8217;inspire directement du concept d&#8217;espace d\u00e9fendable <em> defensible space <\/em>), th\u00e9oris\u00e9 en 1973 par l&#8217;architecte am\u00e9ricain Oscar Newman. Il repose sur le postulat \u00ab<em> qu&#8217;il existerait des espaces criminog\u00e8nes <\/em> \u00bb et qu&#8217;une \u00ab<em> meilleure conception de notre environnement architectural permettrait de pr\u00e9venir la criminalit\u00e9 <\/em> \u00bb. Cette conception th\u00e9orique rel\u00e8ve d&#8217;une id\u00e9ologie appel\u00e9e le spatialisme, qui consid\u00e8re qu&#8217;un certain contenant spatial peut modifier fondamentalement un contenu social, en faisant totalement abstraction des d\u00e9terminants socio-\u00e9conomiques, voire id\u00e9ologiques des probl\u00e8mes.<\/p>\n<p>En 2007, la loi sur la pr\u00e9vention de la d\u00e9linquance consacre officiellement le principe de pr\u00e9vention situationnelle, en rendant obligatoire les \u00e9tudes de s\u00e9curit\u00e9 publique, et donc la participation des services de police, dans les programmes de r\u00e9novation urbaine. Le renforcement de cette collaboration ne fut pas sans cons\u00e9quences. Si au d\u00e9part l&#8217;urbanisme criminog\u00e8ne d\u00e9signait plus particuli\u00e8rement un environnement urbain d\u00e9shumanisant, agissant comme un v\u00e9ritable pousse-au-crime, il d\u00e9nonce aujourd&#8217;hui une architecture favorable aux d\u00e9linquants et hostile aux forces de police.<\/p>\n<p>Ce glissement de \u00ab<em> l&#8217;espace coupable <\/em> \u00bb \u00e0 \u00ab<em> l&#8217;espace complice <\/em> \u00bb(3), r\u00e9v\u00e9lateur d&#8217;un v\u00e9ritable basculement id\u00e9ologique, entra\u00eene des r\u00e9ponses diff\u00e9rentes en terme de r\u00e9novation urbaine. Dans le cas de \u00ab<em> l&#8217;espace coupable <\/em> \u00bb, la solution envisag\u00e9e \u00e9tait avant tout de stopper la construction des grands ensembles mais aussi \u00ab<em> d&#8217;humaniser <\/em> \u00bb les espaces existants. L&#8217;acception de \u00ab<em> l&#8217;espace complice <\/em> \u00bb se situe davantage sur le terrain de la r\u00e9pression et du contr\u00f4le. Les solutions architecturales devant permettre \u00e0 la fois de dissuader les fauteurs de troubles et de faciliter l&#8217;intervention des forces de l&#8217;ordre en cas d&#8217;\u00e9meutes.<\/p>\n<p><strong> Encourager la \u00ab co-surveillance <\/strong>\u00bb<\/p>\n<p>La pratique de r\u00e9sidentialisation se situe davantage du c\u00f4t\u00e9 des mesures dissuasives en favorisant le contr\u00f4le de l&#8217;int\u00e9rieur. Elle s&#8217;appuie sur l&#8217;id\u00e9e \u00ab<em> qu&#8217;un espace qui n&#8217;a pas de limite et d&#8217;affectation pr\u00e9cise est susceptible d&#8217;\u00eatre occup\u00e9 de mani\u00e8re indue <\/em> \u00bb. L&#8217;objectif est donc de quadriller l&#8217;espace en privatisant, par exemple, les espaces verts ou les parkings autour de chaque immeuble de la cit\u00e9. Permettre aux habitants de s&#8217;approprier symboliquement leur habitat ainsi d\u00e9limit\u00e9, encourage la \u00ab co-surveillance \u00bb. Devenus semi-priv\u00e9s, ces espaces ne peuvent \u00eatre franchis que par les r\u00e9sidents locaux ou les invit\u00e9s reconnus. Par ailleurs, cette semi-privatisation a consid\u00e9rablement r\u00e9duit les espaces publics, vou\u00e9s d\u00e9sormais \u00e0 la circulation des habitants. Un moyen suppl\u00e9mentaire d&#8217;\u00e9viter les rassemblements et de favoriser le contr\u00f4le des rondes de police.<\/p>\n<p>Autre strat\u00e9gie mise en oeuvre ces derni\u00e8res ann\u00e9es, la d\u00e9molition massive des b\u00e2timents en vue de \u00ab casser \u00bb ces grands ensembles \u00ab complices \u00bb (on compte plus de 56 000 logements d\u00e9truits au 31 d\u00e9cembre 2008). Largement pl\u00e9biscit\u00e9e par l&#8217;ANRU, cette politique de la terre br\u00fbl\u00e9e s&#8217;impose aux municipalit\u00e9s qui, en cas de refus, risquent de voir le financement de leur politique de la ville revu \u00e0 la baisse.<\/p>\n<p>\u00ab<em> La d\u00e9molition est un outil strat\u00e9gique de reconqu\u00eate de ces micro-territoires <\/em> \u00bb, \u00e9crit Hac\u00e8ne Belmessous dans son dernier livre<em> Op\u00e9ration banlieues <\/em>. Et de raconter comment la police impose au comit\u00e9 d&#8217;urbanisme d&#8217;une banlieue du sud de la France le choix de d\u00e9molir telle tour plut\u00f4t que celle pr\u00e9c\u00e9demment choisie, au motif clairement \u00e9nonc\u00e9 que \u00ab<em> les forces de l&#8217;ordre puissent plus facilement intervenir pour r\u00e9duire une \u00e9ventuelle gu\u00e9rilla urbaine <\/em> \u00bb. Cette anecdote laisse entrevoir ce que cachent ces op\u00e9rations de r\u00e9novation urbaine.<\/p>\n<p><strong> Sur le pied de guerre <\/strong><\/p>\n<p>Selon Hac\u00e8ne Belmessous, \u00ab<em> Nicolas Sarkozy a fait du contr\u00f4le des banlieues la condition n\u00e9cessaire de l&#8217;exercice de son pouvoir. (&#8230;) Depuis les \u00e9meutes de l&#8217;automne 2005, il a d\u00e9clar\u00e9 la guerre \u00e0 ces cit\u00e9s, territoires qui s&#8217;opposent ouvertement \u00e0 sa vision s\u00e9curitaire de la paix sociale <\/em>. \u00bb Loin d&#8217;\u00eatre une \u00e9ni\u00e8me th\u00e9orie du complot, cette hypoth\u00e8se du journaliste et chercheur repose sur un faisceau d&#8217;\u00e9l\u00e9ments recueillis au cours d&#8217;une enqu\u00eate  minutieuse : entra\u00eenement des militaires \u00e0 l&#8217;action en zone urbaine, militarisation de la police, mod\u00e9lisation des m\u00e9thodes de pacification, de r\u00e9pression et de contr\u00f4le des foules test\u00e9es en Alg\u00e9rie (notamment lors de la bataille d&#8217;Alger)&#8230;<\/p>\n<p>S&#8217;ajoutent \u00e0 cela des dispositions institutionnelles et l\u00e9gislatives avec, entre autres, la publication en 2008 du livre blanc sur la d\u00e9fense et la s\u00e9curit\u00e9 nationale qui \u00ab<em> supprime la fronti\u00e8re entre d\u00e9fense nationale et s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure, c&#8217;est-\u00e0-dire qui op\u00e8re une jonction entre la s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure et la s\u00e9curit\u00e9 ext\u00e9rieure, donc entre le militaire et le policier <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame ordre d&#8217;id\u00e9e on notera \u00e9galement la cr\u00e9ation du Conseil de d\u00e9fense et de s\u00e9curit\u00e9 nationale. \u00ab<em> Avec cette doctrine et son organisation (&#8230;), rien n&#8217;emp\u00eache aujourd&#8217;hui le Pr\u00e9sident, en cas de crise, de faire intervenir l&#8217;arm\u00e9e dans les banlieues, ce qui \u00e9tait impossible pr\u00e9c\u00e9demment. Or le Parlement n&#8217;a aucun moyen de lui demander des comptes, de demander par exemple l&#8217;arr\u00eat de l&#8217;intervention des forces militaires <\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>L&#8217;ensemble de ces \u00e9l\u00e9ments porte un \u00e9clairage inqui\u00e9tant sur la circulaire du 6 septembre dernier, obligeant d\u00e9sormais \u00ab<em> la mise en oeuvre des recommandations <\/em> \u00bb \u00e9nonc\u00e9es dans les \u00e9tudes de s\u00e9curit\u00e9 (celles-ci n&#8217;avaient jusqu&#8217;alors qu&#8217;une vocation consultative). Peu \u00e0 peu le sc\u00e9nario d&#8217;une intervention militaire dans les banlieues fran\u00e7aises devient plausible. Et \u00e7a fait froid dans le dos.<\/p>\n<p>Sophie Labit<\/p>\n<p>[[(1)<em> Le Monde <\/em> du 22 septembre.<br \/>\n]](2)<em> Big Brother Awards <\/em>, \u00e9d. Zones-La D\u00e9couverte, 2008.<\/p>\n<p>(3) \u00ab Un espace ind\u00e9fendable \u00bb de Jean-Pierre Garnier, dans la revue<em> Pr\u00e9tentaine <\/em> n\u00b016-17, hiver 2003-2004.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le revirement s\u00e9curitaire de la politique de la ville influe sur la reconfiguration urbaine \u00e0 l&#8217;oeuvre dans les banlieues. Orchestr\u00e9s par le gouvernement, ces am\u00e9nagements semblent s&#8217;incrire dans une volont\u00e9 plus large de r\u00e9primer une \u00e9ventuelle gu\u00e9rilla urbaine <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[316],"class_list":["post-4579","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-securitaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4579","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4579"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4579\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4579"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4579"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4579"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}