{"id":4578,"date":"2010-11-10T00:00:00","date_gmt":"2010-11-09T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-origine-culturelle-peut-elle4578\/"},"modified":"2010-11-10T00:00:00","modified_gmt":"2010-11-09T23:00:00","slug":"l-origine-culturelle-peut-elle4578","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4578","title":{"rendered":"L&#8217;origine culturelle peut-elle expliquer la d\u00e9linquance ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le d\u00e9ni des cultures du sociologue Hugues Lagrange veut \u00ab briser un tabou \u00bb en expliquant la d\u00e9linquance des jeunes de familles sah\u00e9liennes par leurs origines culturelles. Les m\u00e9dias ont ador\u00e9. Des sociologues s&#8217;inqui\u00e8tent de ce retour du culturalisme <\/p>\n<p>.<\/p>\n<p>La sortie du livre<em> Le d\u00e9ni des cultures <\/em> d&#8217;Hugues Lagrange, un chercheur au CNRS inconnu du grand public jusque-l\u00e0, a cr\u00e9\u00e9 un buzz m\u00e9diatique plus qu&#8217;\u00e9tonnant pour un livre de sociologie. \u00ab Un chercheur lance le d\u00e9bat sur l&#8217;impact de l&#8217;immigration dans les quartiers ghetto\u00efs\u00e9s \u00bb titrait en pleine page<em> Le Monde <\/em>, avant m\u00eame la sortie du livre.<\/p>\n<p>Puis le sociologue a \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 au 20 heures de France 2, aux matinales de France Inter et de France Culture. Une \u00e9mission chez Tadde\u00ef a \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e exclusivement \u00e0 ce livre \u00ab<em> incontournable <\/em> \u00bb. Ensuite, presque tous les magazines et les journaux s&#8217;y sont coll\u00e9s. Et les librairies ont \u00e9t\u00e9 prises d&#8217;assaut&#8230; Mais qu&#8217;est-ce que ce livre peut bien \u00ab briser \u00bb comme \u00ab tabou \u00bb pour m\u00e9riter une telle excitation ?<\/p>\n<p><strong> La th\u00e8se d&#8217;Hugues Lagrange <\/strong><\/p>\n<p>\u00ab<em> La plupart des hypoth\u00e8ses visant \u00e0 expliquer la d\u00e9rive des quartiers sensibles (ch\u00f4mage, d\u00e9litement de l&#8217;autorit\u00e9&#8230;) font l&#8217;impasse sur sa dimension culturelle <\/em> \u00bb, r\u00e9sume Hugues Lagrange, qui veut remettre les causes culturelles et familiales au centre du jeu.<\/p>\n<p>Pour en arriver l\u00e0, le directeur de recherche au CNRS et professeur \u00e0 Sciences-Po a crois\u00e9 des donn\u00e9es sur les performances scolaires et des informations personnelles et familiales de plus de 4 000 \u00e9l\u00e8ves rencontr\u00e9s entre 1999 et 2006 dans la banlieue parisienne avec des fichiers de police, pour savoir lesquels, parmi eux, ont \u00e9t\u00e9 verbalis\u00e9s pour infraction.<\/p>\n<p>En d\u00e9coule une s\u00e9rie de conclusions qui, aux dires de l&#8217;auteur, bousculent \u00ab le politiquement correct \u00bb, mais riment tout de m\u00eame \u00e9trangement avec le discours politique dominant. \u00ab<em> Au sein de chacun des milieux sociaux, les risques d&#8217;implication dans la d\u00e9linquance sont extr\u00eamement variables selon l&#8217;origine culturelle des familles <\/em>. \u00bb Et de pr\u00e9ciser que, dans un m\u00eame quartier populaire, \u00ab<em> les adolescents \u00e9duqu\u00e9s dans des familles du Sahel sont trois \u00e0 quatre fois plus impliqu\u00e9s comme auteurs de d\u00e9lits que les adolescents \u00e9lev\u00e9s dans des familles autochtones ; et ceux qui sont \u00e9duqu\u00e9s dans des familles maghr\u00e9bines, deux fois plus <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>L&#8217;auteur consacre ensuite tout un chapitre aux difficult\u00e9s particuli\u00e8res rencontr\u00e9es par les jeunes Noirs d&#8217;Afrique de l&#8217;Ouest. Selon lui, s&#8217;ils sont plus nombreux \u00e0 commettre des d\u00e9lits, c&#8217;est que le d\u00e9crochage scolaire intervient pour eux de mani\u00e8re encore plus pr\u00e9coce, d\u00e8s les premi\u00e8res classes de primaire. Moins stimul\u00e9s dans leur \u00e9ducation parentale, notamment pour d\u00e9velopper des comp\u00e9tences en narration et en rep\u00e9rage dans l&#8217;espace, ils seraient candidats \u00e0 l&#8217;\u00e9chec et aux \u00ab inconduites \u00bb.<\/p>\n<p>Parmi m\u00eame des familles africaines, le sociologue \u00e9tablit des distinctions. Les jeunes immigr\u00e9s \u00ab<em> de la for\u00eat <\/em> \u00bb :  originaires des pays du golfe de Guin\u00e9e (C\u00f4te d&#8217;Ivoire, B\u00e9nin, Togo, Ghana, etc.) : rencontreraient moins de difficult\u00e9s sociales que les jeunes originaires du Sahel (Mali, S\u00e9n\u00e9gal, etc.). Ces derniers seraient davantage handicap\u00e9s du fait qu&#8217;ils sont issus de familles globalement moins qualifi\u00e9es, aux fratries trop larges, aux p\u00e8res qui : quand ils ne sont pas polygames : sont de toute fa\u00e7on devenus \u00ab<em> indignes <\/em> \u00bb en perdant le statut social qu&#8217;ils avaient avant de migrer et qui, pour compenser, seraient d&#8217;un autoritarisme d\u00e9vastateur pour l&#8217;\u00e9ducation de leurs fils. Dans ces familles, la m\u00e8re, moins ins\u00e9r\u00e9e et souvent beaucoup plus jeune que son mari (et donc soumise \u00e0 lui, mais aussi \u00e0 ses fils) n&#8217;aurait pas l&#8217;occasion d&#8217;exercer pleinement son r\u00f4le \u00e9ducatif, ce qui serait catastrophique pour la r\u00e9ussite scolaire des enfants et les am\u00e8nerait \u00e0 la d\u00e9linquance. Ainsi il explique les \u00ab<em> inconduites <\/em> \u00bb de ces Noirs venus du Sahel, par l&#8217;introduction \u00ab<em> dans notre univers, de pans entiers de coutumes lointaines, souvent rurales, tr\u00e8s d\u00e9cal\u00e9es <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>A en croire Lagrange, et les m\u00e9dias qui l&#8217;ont souvent annonc\u00e9 comme un briseur de tabou, pas de doute, cette lecture est un scoop. \u00ab<em> Il vaut mieux dire les choses, m\u00eame si elles nous g\u00eanent <\/em> \u00bb \u00e9tait titr\u00e9e l&#8217;interview dans<em> Le Monde <\/em> du 14 septembre. Bref, d&#8217;apr\u00e8s l&#8217;auteur, le plus gros d\u00e9faut de la France aujourd&#8217;hui, c&#8217;est qu&#8217;elle se berce de refrains antiracistes et refuse la r\u00e9alit\u00e9 !<\/p>\n<p><strong> Des universitaires r\u00e9pondent <\/strong><\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des sociologues, quelques-uns ont tent\u00e9 de se faire entendre pour s&#8217;opposer frontalement \u00e0 ce discours. Laurent Mucchielli, directeur de recherches au CNRS et coauteur de<em> La violence des jeunes en question <\/em> (\u00e9d. Champ social, 2009) a tout de suite tir\u00e9 la sonnette d&#8217;alarme, dans le m\u00eame num\u00e9ro du<em> Monde <\/em> du 14 septembre (qui lui avait r\u00e9serv\u00e9 une vignette dans la pleine page), en d\u00e9non\u00e7ant \u00ab<em> l&#8217;ethnicisation des analyses sociologiques et la double g\u00e9n\u00e9ralisation des travaux d&#8217;Hugues Lagrange : des familles polygames \u00e0 l&#8217;ensemble des familles et des quartiers les plus en difficult\u00e9 \u00e0 l&#8217;ensemble de l&#8217;Ile-de-France ou de la France <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Didier Fassin (anthropologue,<em> Les nouvelles fronti\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise <\/em>, \u00e9d. La D\u00e9couverte) et Eric Fassin (sociologue et chroniqueur \u00e0<em> Regards <\/em>) ont sign\u00e9 une tribune dans<em> Le Monde <\/em> du 30 septembre. Choqu\u00e9s de voir un sp\u00e9cialiste en sciences sociales invoquer les m\u00eames arguments culturels que les conservateurs, ils jugent que \u00ab<em> d\u00e9noncer le d\u00e9ni des cultures, pour expliquer les probl\u00e8mes sociaux par \u00abl&#8217;origine culturelle\u00bb, c&#8217;est donc bien contribuer au d\u00e9ni des discriminations <\/em> \u00bb. Ainsi, le probl\u00e8me, ce n&#8217;est pas \u00ab<em> nous <\/em> \u00bb, c&#8217;est \u00ab<em> eux <\/em> \u00bb ! Pratique, en effet, en ces temps d&#8217;agonie du politique.<\/p>\n<p>Plus tard, Laurent Mucchielli et Eric Fassin, de plus en plus \u00e9tonn\u00e9s par les envol\u00e9es m\u00e9diatiques de leur confr\u00e8re sur \u00ab<em> l&#8217;importance de la polygamie <\/em> \u00bb, ont d\u00e9nonc\u00e9 dans la presse : le premier dans<em> France Soir <\/em>, le second sur Mediapart : les incoh\u00e9rences scientifiques des arguments d&#8217;Hugues Lagrange. Ce dernier a, en effet, annonc\u00e9 deux statistiques dans une interview au<em> Nouvel observateur <\/em>[[L&#8217;\u00e9chantillon donne 65 enfants issus d&#8217;un p\u00e8re polygame pour 4 439 adolescents, soit moins d&#8217;1,5 %. Puis plus tard, un bricolage statistique l&#8217;am\u00e8ne \u00e0 annoncer qu&#8217;un tiers des coll\u00e9giens du Val-Fourr\u00e9 sont issus d&#8217;un p\u00e8re polygame.]] et encore une autre dans<em> 20 Minutes <\/em>[[Une famille polygame pour 10 000, sans plus de pr\u00e9cision quant \u00e0 l&#8217;\u00e9chantillon pris ici en compte.]]. \u00ab<em> Les chiffres  peuvent-ils ainsi \u00eatre manipul\u00e9s, au gr\u00e9 des besoins ? Comment d\u00e9terminer alors si la polygamie est un probl\u00e8me, ou non ? La comparaison entre l&#8217;entretien qu&#8217;a accord\u00e9 Hugues Lagrange \u00e0 <\/em> 20 Minutes<em> et celui publi\u00e9 par <\/em> le Nouvel observateur<em> le m\u00eame jour laisse songeur : le discours change du tout au tout <\/em> \u00bb, d\u00e9nonce Eric Fassin dans son billet \u00ab Polygamie : Le Point et la fabrication sociologico-m\u00e9diatique d&#8217;une panique morale \u00bb, publi\u00e9 dans son blog sur Mediapart.<\/p>\n<p>Sur le site de Laurent Mucchielli, constatant \u00e9galement la d\u00e9rive scientifico-m\u00e9diatique soulev\u00e9e par le livre, V\u00e9ronique de Rudder, sociologue et chercheuse au CNRS, s&#8217;interroge sur \u00ab<em> la r\u00e9habilitation de la lecture \u00abculturalisante\u00bb des r\u00e9alit\u00e9s sociales et des probl\u00e8mes sociaux, que la recherche contemporaine a pourtant en grande partie invalid\u00e9e&#8230; Depuis les ann\u00e9es 1960 et 1970, en effet, la sociologie et l&#8217;anthropologie ont abondamment montr\u00e9 que la culture ne pouvait irr\u00e9m\u00e9diablement plus \u00eatre isol\u00e9e comme une r\u00e9alit\u00e9 en-soi, indiff\u00e9rente aux interd\u00e9pendances et aux interactions sociales, \u00e9conomiques, politiques, etc <\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>Et de conclure : \u00ab<em> l&#8217;espoir de trouver dans les \u00abpratiques culturelles\u00bb : inn\u00e9es ou acquises : des plus pauvres, des plus s\u00e9gr\u00e9g\u00e9s, des plus discrimin\u00e9s la source de leur malheur est ancien et sans cesse r\u00e9surgent. Car il n&#8217;est pas ais\u00e9 de renoncer \u00e0 l&#8217;avantage mat\u00e9riel et moral de s&#8217;exon\u00e9rer de toute responsabilit\u00e9 dans l&#8217;extravagante in\u00e9galit\u00e9, en termes de \u00abchances de vie\u00bb, qui frappe certains de nos contemporains&#8230; Et il est v\u00e9ritablement rentable, de ce double point de vue, de se d\u00e9clarer vertueusement \u00abd\u00e9sol\u00e9\u00bb de \u00abdevoir constater\u00bb que la culture des pauvres les maintient dans la pauvret\u00e9, celle des d\u00e9linquants dans la d\u00e9linquance, celle des Africains dans leur africanit\u00e9, celle des Roms dans leur romanit\u00e9 <\/em>&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Le pav\u00e9 dans la mare du D\u00e9ni des cultures reprend ainsi davantage un refrain \u00e9cul\u00e9 et n&#8217;apporte rien de \u00ab<em> nouveau <\/em> \u00bb, explique-t-elle, \u00e0 \u00ab<em> ce qui se r\u00e9p\u00e8te <\/em> ad nauseam<em> et sur tous les tons, du caf\u00e9 du commerce aux bancs de l&#8217;Assembl\u00e9e nationale et jusqu&#8217;au sommet de l&#8217;Etat <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Au contraire la \u00ab<em> culture des immigr\u00e9s <\/em> \u00bb est depuis tr\u00e8s longtemps un objet instrumentalis\u00e9, par les politiques publiques de droite comme de gauche, \u00e0 l&#8217;instar des \u00ab femmes-relais \u00bb, ou des grands fr\u00e8res dans les cit\u00e9s. Et ce \u00ab choix \u00bb, il faudra un jour l&#8217;admettre, n&#8217;a conduit qu&#8217;\u00e0 des \u00e9checs.<\/p>\n<p>Sabrina Kassa<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le d\u00e9ni des cultures du sociologue Hugues Lagrange veut \u00ab briser un tabou \u00bb en expliquant la d\u00e9linquance des jeunes de familles sah\u00e9liennes par leurs origines culturelles. Les m\u00e9dias ont ador\u00e9. 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