{"id":4574,"date":"2010-11-02T00:00:00","date_gmt":"2010-11-01T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-venus-d-abdellatif-kechiche4574\/"},"modified":"2023-06-23T23:07:42","modified_gmt":"2023-06-23T21:07:42","slug":"la-venus-d-abdellatif-kechiche4574","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4574","title":{"rendered":"La V\u00e9nus d&#8217;Abdellatif Kechiche"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Apr\u00e8s L&#8217;esquive et La graine et le mulet, le r\u00e9alisateur poursuit son exploration de la diff\u00e9rence. Situ\u00e9 au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, V\u00e9nus noire met en sc\u00e8ne les tribulations d&#8217;une femme d&#8217;Afrique australe, exhib\u00e9e comme b\u00eate de foire, puis diss\u00e9qu\u00e9e par l&#8217;anatomiste Georges Cuvier <\/p>\n<p>.<br \/>\n<em> Elle n&#8217;avait rien de difforme dans les proportions du corps et des membres. Ses \u00e9paules, son dos, le haut de sa poitrine avaient de la gr\u00e2ce. La saillie de son ventre n&#8217;\u00e9tait point excessive. Ses bras un peu gr\u00eales \u00e9taient tr\u00e8s bien faits, et sa main charmante. Son pied \u00e9tait aussi fort joli <\/em>&#8230; \u00bb S&#8217;agit-il d&#8217;une \u00e9vocation inspir\u00e9e de V\u00e9nus, la d\u00e9esse romaine de l&#8217;amour et de la beaut\u00e9 ? Non, loin du mythe antique, s&#8217;impose une bien sinistre r\u00e9alit\u00e9, toute proche de nous. La tonalit\u00e9 de la description ne tarde pas \u00e0 changer. Pour devenir franchement monstrueuse : \u00ab<em> Ce que notre Boschimane avait de plus rebutant, c&#8217;\u00e9tait la physionomie. (&#8230;) Je n&#8217;ai jamais vu de t\u00eate humaine plus semblable aux singes que la sienne <\/em>&#8230; \u00bb Ces lignes sont tir\u00e9es d&#8217;une pr\u00e9sentation faite en 1817 \u00e0 l&#8217;Acad\u00e9mie des sciences, nomm\u00e9e \u00ab Extraits d&#8217;observations faites sur le cadavre d&#8217;une femme connue \u00e0 Paris et \u00e0 Londres sous le nom de V\u00e9nus hottentote \u00bb. Elles sont sign\u00e9es par l&#8217;anatomiste Georges Cuvier, l&#8217;un des plus c\u00e9l\u00e8bres scientifiques fran\u00e7ais du d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle : fixiste et non \u00e9volutionniste.<\/p>\n<p>Le couperet de la classification raciale est tomb\u00e9 : cette femme bochimane qui appartient aux populations d&#8217;Afrique australe : r\u00e9gion r\u00e9put\u00e9e la plus sauvage et bestiale du continent noir : est un cha\u00eenon interm\u00e9diaire entre l&#8217;homme et l&#8217;animal, le Noir et le Jaune, rang\u00e9e parmi \u00ab<em> les races \u00e0 cr\u00e2ne d\u00e9prim\u00e9 et comprim\u00e9 <\/em> \u00bb, c&#8217;est-\u00e0-dire \u00ab<em> condamn\u00e9es \u00e0 une \u00e9ternelle inf\u00e9riorit\u00e9 <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Proie du racisme scientifique, cette \u00ab<em> femelle <\/em> \u00bb se nomme Saartjie Baartman. Interpr\u00e9t\u00e9e par la com\u00e9dienne Yahima Torres, elle est l&#8217;h\u00e9ro\u00efne de<em> V\u00e9nus noire <\/em>, le quatri\u00e8me long-m\u00e9trage d&#8217;Abdellatif Kechiche, apr\u00e8s<em> La graine et le mulet <\/em> (2007),<em> L&#8217;esquive <\/em> (2003) et<em> La faute \u00e0 Voltaire <\/em> (2001).<\/p>\n<p><strong> Trompe-l&#8217;oeil <\/strong><\/p>\n<p>S\u00e9lectionn\u00e9 au festival de Venise, le film s&#8217;ouvre sur ce compte-rendu de Georges Cuvier (auquel Fran\u00e7ois Marthouret pr\u00eate ses traits), offert aux applaudissements d&#8217;un parterre de scientifiques invit\u00e9s \u00e0 admirer le moulage du corps de la V\u00e9nus hottentote. Troublant trompe-l&#8217;oeil imitant la texture et la couleur vivantes de la peau mais fig\u00e9 dans une immobilit\u00e9 mortif\u00e8re, elle appara\u00eet d&#8217;abord aux spectateurs sous la forme d&#8217;un objet, ce qu&#8217;elle n&#8217;a en r\u00e9alit\u00e9 cess\u00e9 d&#8217;\u00eatre tout au long de sa vie. Objet contradictoire qui plus est, comme son surnom l&#8217;indique, V\u00e9nus et hottentote \u00e9taient alors historiquement incompatibles. Si le canon occidental de la V\u00e9nus est callipyge (dot\u00e9 de belles fesses), Saartjie Baartman poss\u00e8de deux traits anatomiques communs \u00e0 certaines femmes khoisanes: une hypertrophie de l&#8217;arri\u00e8re-train (st\u00e9atopygie) et des organes g\u00e9nitaux protub\u00e9rants, \u00e9longation des l\u00e8vres inf\u00e9rieures (macronymphie). \u00ab<em> Il n&#8217;est rien de plus c\u00e9l\u00e8bre en histoire naturelle que le tablier des Hottentotes <\/em> \u00bb, avance Cuvier. Quant \u00e0 son premier \u00ab ma\u00eetre \u00bb, Hendrick Caezar (Andre Jacobs), un fermier boer du Cap qui a fait d&#8217;elle une b\u00eate de foire dans la Londres de 1810, il l&#8217;oblige \u00e0 se laisser toucher les fesses par des spectateurs mi-terroris\u00e9s mi-galvanis\u00e9s pour qu&#8217;ils se rendent bien compte qu&#8217;elle n&#8217;est pas \u00ab<em> un coussin rembourr\u00e9 <\/em> \u00bb.<\/p>\n<p><strong> D\u00e9sincarnations <\/strong><\/p>\n<p>\u00ab<em> Je peux \u00e9crire que vous \u00eates une princesse <\/em> ? \u00bb veut lui soutirer un journaliste ; \u00ab<em> Vous pourriez venir animer mon mariage cet \u00e9t\u00e9 <\/em> ? \u00bb lui demande une femme du monde ; \u00ab<em> Vous \u00eates ali\u00e9n\u00e9e <\/em> \u00bb, lui lance un philanthrope, membre du Comit\u00e9 de civilisation africaine, lors du proc\u00e8s qui accuse Caezar d&#8217;esclavagisme. Enjeu de tous les fantasmes et de toutes les appropriations, proie d&#8217;un faisceau de saisies et de dominations (coloniale, raciale, sexiste), la V\u00e9nus fut tour \u00e0 tour : au Cap, \u00e0 Londres et \u00e0 Paris : domestique, \u00ab actrice \u00bb pay\u00e9e pour jouer la b\u00eate f\u00e9roce, corps \u00e9rotique offert au regard concupiscent de la haute soci\u00e9t\u00e9, esclave sexuelle dans des soir\u00e9es libertines, prostitu\u00e9e passant de l&#8217;intimit\u00e9 d&#8217;un bordel \u00e0 l&#8217;anonymat d&#8217;un pont, cadavre diss\u00e9qu\u00e9 par les naturalistes qui plac\u00e8rent ses organes dans des bocaux de formol.<\/p>\n<p>Petit \u00e0 petit d\u00e9pec\u00e9, d\u00e9membr\u00e9, son corps, bien davantage que son apparente graisse, abrite en fait une s\u00e9rie de d\u00e9sincarnations. Telle est la force d\u00e9rangeante (et la prouesse cin\u00e9matographique) de l&#8217;oeuvre de Kechiche : incarner, montrer, mettre en sc\u00e8ne les tribulations de la V\u00e9nus noire sans avoir recours ni au registre moral, ni au registre \u00e9motif. Le cin\u00e9aste ne cherche pas \u00e0 jouer sur l&#8217;empathie du spectateur pour le personnage f\u00e9minin, cette derni\u00e8re n&#8217;existant jamais en elle-m\u00eame mais \u00e9tant toujours prise dans le regard de l&#8217;autre.<\/p>\n<p>Elle est cette Autre, b\u00eate difforme et exotique, exhib\u00e9e et spectacularis\u00e9e \u00e0 tout va, mod\u00e8le de tous les zoos humains qui ont marqu\u00e9 la p\u00e9riode coloniale. \u00ab<em> La \u00abV\u00e9nus hottentote\u00bb appartient au panth\u00e9on de l&#8217;anthropologie <\/em>, explique Fran\u00e7ois- Xavier Fauvelle, sp\u00e9cialiste de l&#8217;Afrique du Sud et de la V\u00e9nus hottentote.<em> C&#8217;est un \u00eatre interm\u00e9diaire, entre la femme de chair et d&#8217;os (Saartjie Baartman) morte le 29 d\u00e9cembre 1815 \u00e0 Paris, et la figure d\u00e9sincarn\u00e9e \u00e0 force d&#8217;\u00eatre d\u00e9crite, \u00e9tudi\u00e9e, publi\u00e9e, devenue l&#8217;arch\u00e9type d&#8217;une humanit\u00e9 de rang inf\u00e9rieur, (&#8230;) la marionnette des naturalistes. Mais elle \u00e9tait aussi l&#8217;une des mascottes d&#8217;un public friand de spectacles o\u00f9 figuraient p\u00eale-m\u00eale enfants sauvages, avaleurs de couteaux, fr\u00e8res siamois, \u00abLiliputiens\u00bb, ventriloques et autres \u00abmonstres\u00bb et curiosit\u00e9s exotiques, hommes ou animaux. (&#8230;) Signe d&#8217;une v\u00e9ritable demande scientifique, les cadavres passaient occasionnellement du chapiteau \u00e0 l&#8217;officine des savants, finissant sous le scalpel des anthropologues. Le monde scientifique, qui exer\u00e7ait en outre une forte demande de sujets vivants, se greffa litt\u00e9ralement sur les r\u00e9seaux du spectacle <\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>Si cette derni\u00e8re est un corps &#8211; carrefour, Kechiche excelle \u00e0 saisir cet entre-deux, entre spectacle et science. La transaction entre son deuxi\u00e8me ma\u00eetre, R\u00e9aux (jou\u00e9 par Olivier Gourmet), et Cuvier fait froid dans le dos. Au Mus\u00e9um, dans l&#8217;actuel Jardin des plantes, o\u00f9 elle est mesur\u00e9e, observ\u00e9e sous toutes les coutures par les savants, la V\u00e9nus refuse d&#8217;exhiber son sexe, d&#8217;\u00f4ter son \u00ab<em> satan\u00e9 pagne <\/em> \u00bb, provoquant la rage du scientifique et les foudres de son \u00ab impresario \u00bb : \u00ab<em> Ils ont refus\u00e9 de t&#8217;\u00abauthentifier\u00bb. On a pay\u00e9 tr\u00e8s cher pour que tu \u00e9cartes les jambes. Pourquoi refuses-tu d&#8217;ob\u00e9ir \u00e0 des hommes aussi illustres ? Tu leur montreras ce qu&#8217;ils veulent voir <\/em> \u00bb, lui dit-il en substance. Une tr\u00e8s belle sc\u00e8ne confronte Saartjie \u00e0 l&#8217;un des dessinateurs qui la croquent, Jean-Baptiste Berr\u00e9 (Michel Gionti) : une once de rapport humanis\u00e9 se fait sentir entre eux, mais on tremble presque \u00e0 la fin du film : apr\u00e8s la mort de la V\u00e9nus, atteinte de pneumonie et d&#8217;une maladie v\u00e9n\u00e9rienne : quand on voit l&#8217;homme ex\u00e9cuter la peinture de son moulage, mettant le dernier coup de pinceau \u00e0 son objectivation fatale.<\/p>\n<p><strong> Symbole <\/strong><\/p>\n<p>Ce moulage, son squelette, ainsi que les bocaux contenant ses organes g\u00e9nitaux et son cerveau, furent expos\u00e9s au Mus\u00e9e de l&#8217;Homme jusqu&#8217;en 1976, date \u00e0 laquelle ils sont rel\u00e9gu\u00e9s dans les r\u00e9serves. En 1994, Nelson Mandela demande \u00e0 Fran\u00e7ois Mitterrand la restitution des restes de Saartjie Baartman, devenue le symbole de l&#8217;oppression coloniale. Mais le patrimoine de la science est inali\u00e9nable&#8230; En 2002, les d\u00e9put\u00e9s fran\u00e7ais votent une loi permettant le retour et l&#8217;inhumation de sa d\u00e9pouille dans sa terre natale du Cap. C&#8217;est sur ces images d&#8217;archives que s&#8217;ach\u00e8ve le film. Fondu au noir.<\/p>\n<p>Juliette Cerf<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-4574 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/03\/venus_crop-d2e.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"80\" height=\"55\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/03\/venus_crop-d2e.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"La V\u00e9nus d&#039;Abdellatif Kechiche\" aria-describedby=\"gallery-1-14495\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<figcaption class='wp-caption-text gallery-caption' id='gallery-1-14495'>\n\t\t\t\tLa V\u00e9nus d&#8217;Abdellatif Kechiche\n\t\t\t\t<\/figcaption><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/03\/venus_une-b56.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"122\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/03\/venus_une-b56-150x122.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"La V\u00e9nus d&#039;Abdellatif Kechiche\" aria-describedby=\"gallery-1-14496\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<figcaption class='wp-caption-text gallery-caption' id='gallery-1-14496'>\n\t\t\t\tLa V\u00e9nus d&#8217;Abdellatif Kechiche\n\t\t\t\t<\/figcaption><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Apr\u00e8s L&#8217;esquive et La graine et le mulet, le r\u00e9alisateur poursuit son exploration de la diff\u00e9rence. 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