{"id":4506,"date":"2010-02-01T00:00:00","date_gmt":"2010-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/james-thierree-le-succes4506\/"},"modified":"2010-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2010-01-31T23:00:00","slug":"james-thierree-le-succes4506","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4506","title":{"rendered":"James Thierr\u00e9e, le succ\u00e8s"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><em> Raoul <\/em>, de James Thierr\u00e9e, appartient \u00e0 cette famille de spectacles o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre accueille des formes venues du cirque. Divertissement ou art ? <\/p>\n<p>D\u00e8s 7h30 du matin, para\u00eet-il, des spectateurs faisaient la queue pour tenter d&#8217;avoir une place et, avant la premi\u00e8re, certains avec de petites pancartes cherchaient \u00e0 racheter des billets sur le trajet entre le m\u00e9tro et les portes du th\u00e9\u00e2tre. Les deux semaines de repr\u00e9sentations de Raoul au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville en d\u00e9cembre dernier auront ainsi donn\u00e9 son plein sens \u00e0 l&#8217;expression \u00ab jouer \u00e0 guichets ferm\u00e9s \u00bb. Raoul est le dernier spectacle de James Thierr\u00e9e, dont aucun article n&#8217;omet de dire qu&#8217;il est le petit-fils de Charlie Chaplin, et dont le premier spectacle, La symphonie du hanneton, r\u00e9compens\u00e9 par quatre moli\u00e8res en 2006, avait commenc\u00e9 d&#8217;inscrire durablement le nom de son auteur dans l&#8217;ordre des ph\u00e9nom\u00e8nes du th\u00e9\u00e2tre actuel.<\/p>\n<p>Une fois vu, le spectacle ne d\u00e9ment pas la passion suscit\u00e9e : le soir de la premi\u00e8re, une standing ovation de bon aloi a interrompu la derni\u00e8re minute du spectacle, selon la loi du genre qui veut que plus la manifestation d&#8217;enthousiasme est emport\u00e9e, moins elle est respectueuse de la fin r\u00e9elle de l&#8217;objet qui l&#8217;\u00e9meut, de sorte qu&#8217;on ne sait jamais bien si l&#8217;applaudissement f\u00eate le spectacle ou la fin du spectacle. En v\u00e9rit\u00e9, cette ignorance de ce qui se passe r\u00e9ellement au plateau est significative de ce que sont les applaudissements : l&#8217;expression de la satisfaction du groupe \u00e0 lui-m\u00eame, \u00e0 l&#8217;occasion d&#8217;un objet interchangeable. L&#8217;applaudissement est un texte que le public s&#8217;adresse \u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n<p><strong> NOUVEAU CIRQUE <\/strong><\/p>\n<p>Revenons \u00e0 Thierr\u00e9e. Raoul, et avec lui les productions de la compagnie du Hanneton qu&#8217;il dirige (1), appartient \u00e0 cette famille de spectacles qui correspondent \u00e0 l&#8217;accueil par le th\u00e9\u00e2tre de formes venues du cirque. Ce mouvement, inaugur\u00e9 par le Nouveau cirque dans les ann\u00e9es 1970, dit aussi cirque contemporain, trouve aujourd&#8217;hui une forme de cons\u00e9cration, et peut-\u00eatre de d\u00e9placement, avec des gens comme Tillerez, Bartabas ou Warren Zavatta (2). James Thierr\u00e9e est le fils de Victoria Chaplin-Thierr\u00e9e et Jean-Baptiste Thierr\u00e9e, fondateurs du Cirque Bonjour, sous chapiteau, avec lesquels, dans la stricte tradition circassienne, il joue tr\u00e8s t\u00f4t (d\u00e8s l&#8217;\u00e2ge de quatre ans), il part en tourn\u00e9e, et avec lesquels il apprend notamment l&#8217;acrobatie, la danse, le violon, le trap\u00e8ze.<\/p>\n<p>Le Nouveau cirque a \u00e9t\u00e9 cette tentative de renouvellement des formes sc\u00e9niques par l&#8217;introduction d&#8217;\u00e9l\u00e9ments ou de paradigmes du  cirque adoss\u00e9e aux mouvements politiques et sociaux de la fin des ann\u00e9es 1960 et des ann\u00e9es 1970, qui s&#8217;est d\u00e9velopp\u00e9 en marge du th\u00e9\u00e2tre de r\u00e9pertoire pratiqu\u00e9 dans les salles conventionnelles. Nomadisme contre s\u00e9dentarit\u00e9 institutionnelle, saltimbanque jongleur contre acteur de texte, rue rebelle contre culture bourgeoise. Le paradoxe de cette appropriation revient au d\u00e9placement des valeurs politiques qui a soutenu l&#8217;\u00e9mergence de ce mouvement : le cirque, tel qu&#8217;il s&#8217;est invent\u00e9 dans l&#8217;Europe du XVIIIe si\u00e8cle, est un produit et un reflet des d\u00e9veloppements du capitalisme qu&#8217;il accompagne et la famille, qui est la structure des grands cirques qui sillonnent alors l&#8217;Europe et l&#8217;Am\u00e9rique du Nord, dans des conditions de vie fort rudes, est un mod\u00e8le de famille conservatrice, patriarcale et autoritaire. Dans les ann\u00e9es 1970, l&#8217;univers cirque est alors au contraire investi d&#8217;un imaginaire gauchiste.<\/p>\n<p>Il est r\u00e9sult\u00e9 de ce Nouveau cirque des compagnies qui ont cr\u00e9\u00e9 des formes hybrides, qui croisaient th\u00e9\u00e2tre et cirque, c&#8217;est-\u00e0-dire dramaturgie et num\u00e9ros, sens et \u00e9pate (dramaturgie ne signifie pas n\u00e9cessairement narration). On citera l&#8217;historique Cirque Plume, le tr\u00e8s beau travail du jongleur J\u00e9r\u00f4me Thomas (3), les cr\u00e9ations magnifiques de Johann Le Guillerm. Aux compagnies originelles de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration a succ\u00e9d\u00e9 aujourd&#8217;hui un peuple de compagnies qui exploitent paradigmes et \u00e9l\u00e9ments du cirque pour des formes qui ont trouv\u00e9 leur place dans l&#8217;institution et qui n&#8217;ont plus du tout la m\u00eame frappe politique, que le th\u00e9\u00e2tre de rue s&#8217;institutionnalise, ou que le th\u00e9\u00e2tre en salle int\u00e8gre r\u00e9guli\u00e8rement d\u00e9sormais trap\u00e8ze, acrobatie, structure par num\u00e9ros et autres vocabulaire ou syntaxe forains. Les spectacles de James Thierr\u00e9e, venu du cirque proprement dit, trouvent ainsi un contexte th\u00e9\u00e2tral institutionnel favorable, qui explique le d\u00e9ploiement de son travail non plus au cirque, mais au th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p><strong> CIRQUE OU TH\u00c9\u00c2TRE <\/strong><\/p>\n<p>Car dans cette famille de sc\u00e8nes hybrides, la question de la nature des formes me semble pourtant perdurer de fa\u00e7on cruciale, dans la mesure o\u00f9 les adresses respectives du cirque et du th\u00e9\u00e2tre se tournent le dos : le cirque est l\u00e0 pour \u00e9merveiller et \u00e9pater (4) l\u00e0 o\u00f9 la meilleure forme d&#8217;adresse th\u00e9\u00e2trale serait \u00e0 chercher, plut\u00f4t, du c\u00f4t\u00e9 d&#8217;un beau qui ne doit rien au merveilleux et d&#8217;un exploit qui se doit de ne pas se suffire de virtuosit\u00e9 technique. L&#8217;art, c&#8217;est ce qui s&#8217;arrache \u00e0 la technique.<\/p>\n<p>Raoul serait l&#8217;histoire d&#8217;une vie : un \u00eatre reclus habitant une sorte d&#8217;\u00eele ou d&#8217;isolat sous-marin et perturb\u00e9 dans sa solitude par son double, venu briser son cocon. Dans sa cabane faite de tubes d&#8217;orgues et de m\u00e2ts m\u00e9talliques, Raoul joue du violon, se bat avec des objets qui sont autant de pr\u00e9textes \u00e0 de petits num\u00e9ros rigolos : cadre, th\u00e9i\u00e8re, poubelle, phonographe. L&#8217;\u00e9cart entre le corps et l&#8217;esprit est ici la figure privil\u00e9gi\u00e9e du comique et de la virtuosit\u00e9 physique, selon des ressorts classiques : les jambes de Raoul sont soudainement celles d&#8217;un cheval indocile, sa propre main l&#8217;interpelle comme si elle \u00e9tait celle de l&#8217;autre, l&#8217;orgue-maison tremble \u00e0 l&#8217;unisson de son h\u00f4te. Le spectacle alterne ainsi les figures d&#8217;une gentille folie o\u00f9 le corps se prend pour un autre ou se confond avec les objets alentour. Le tout \u00e9tant une succession de prouesses et d&#8217;astuces joyeuses. Et t\u00e9moignant d&#8217;une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 certaine, que confirme de fa\u00e7on tr\u00e8s jolie l&#8217;ultime pas de danse au moment du salut, ou comment James Thierr\u00e9e est assur\u00e9ment un \u00eatre de sc\u00e8ne, quelqu&#8217;un dont la vocation est de donner \u00e0 voir et de servir le spectacle.<\/p>\n<p>La place de Thierr\u00e9e sur une sc\u00e8ne n&#8217;est pas \u00e0 mettre en doute, en revanche, c&#8217;est la place que le th\u00e9\u00e2tre lui fait qui est plus d\u00e9licate \u00e0 penser, car on peut s&#8217;interroger sur l&#8217;ampleur d&#8217;un tel succ\u00e8s. Cette \u00e9criture sc\u00e9nique dessine certes des lin\u00e9aments de propos, mais ne serait-ce pas l\u00e0 plut\u00f4t le pr\u00e9-texte dont l&#8217;argument demeure une succession de num\u00e9ros qui, aussi brillants fussent-ils peut-\u00eatre, n&#8217;en sont pas moins pris dans un type d&#8217;adresse qui plafonne ? Le rythme m\u00eame du spectacle, qui encha\u00eene de fa\u00e7on soutenue les s\u00e9quences, est proprement un rythme de chapiteau, qui laisse moins de place au spectateur pour penser avec l&#8217;image que pour suivre les d\u00e9tails des prouesses.<\/p>\n<p>Il serait m\u00e9chant de faire observer que les spectacles de Thierr\u00e9e sont toujours programm\u00e9s \u00e0 Paris au moment des f\u00eates de No\u00ebl. N\u00e9anmoins, on a quand m\u00eame envie d&#8217;\u00eatre un peu r\u00e9actif devant tant de grabuge en ce que cela signifie. F\u00eater le travail de Thierr\u00e9e est parfaitement justifi\u00e9, le f\u00eater \u00e0 ce point, c&#8217;est \u00e9noncer un discours sur ce que se doit d&#8217;\u00eatre le th\u00e9\u00e2tre, et un discours probl\u00e9matique : le th\u00e9\u00e2tre n&#8217;est pas l&#8217;art du merveilleux ni l&#8217;art de l&#8217;acrobatie, et pour le dire de fa\u00e7on abrupte, il y a un rapport \u00e0 la violence, qu&#8217;il importe que le th\u00e9\u00e2tre assume, qui se nomme peut-\u00eatre aussi dramaturgie, \u00e0 laquelle la f\u00eate-\u00e0-Thierr\u00e9e donne cong\u00e9 pour des r\u00e9jouissances agr\u00e9ables mais sans force. (On temp\u00e9rera donc ici l&#8217;enthousiasme de notre coll\u00e8gue du Figaro : \u00ab Il y a tout Rimbaud, Caroll, Descartes, Pascal et Freud, (&#8230;) dans ce Raoul. \u00bb (5))<\/p>\n<p>La question \u00e0 laquelle cela revient est peut-\u00eatre celle de ce qui nous aide \u00e0 vivre, \u00e0 laquelle il y aurait deux r\u00e9ponses, programmatiques, l&#8217;option de l&#8217;autruche, que l&#8217;on appellera divertissement, et l&#8217;option du pire, qu&#8217;on appellera art. Le propos de ce texte n&#8217;est pas de dire que le divertissement n&#8217;a pas sa place, au contraire : a fortiori lorsqu&#8217;il est de haut vol comme ici : mais de\u00a0poser qu&#8217;il ne l&#8217;a qu&#8217;\u00e0 partir du moment o\u00f9 l&#8217;art a la sienne. Or l&#8217;engouement pour le travail de James Thierr\u00e9e emporte avec lui un discours sur le th\u00e9\u00e2tre qui maximise l&#8217;un au d\u00e9triment de l&#8217;autre.<\/p>\n<p><strong> D.S. <\/strong><\/p>\n<p>1. Revoir<em> Au revoir parapluie <\/em> (2007),<em> Raoul <\/em> (2009).<\/p>\n<p>2. Voir  par exemple le portrait de W. Zavatta dans<em> Lib\u00e9ration <\/em>, jeudi 24 d\u00e9cembre 2009. <\/p>\n<p>On ne peut donc pas dire, comme sur France Inter, que Thierr\u00e9e est \u00ab atypique \u00bb et qu&#8217;il \u00ab invente un nouveau genre \u00bb (voir le site de l&#8217;\u00e9mission \u00ab Esprit critique \u00bb).<\/p>\n<p>3. Lire<em> Regards <\/em> n\u00b0 1, janvier 2004.<\/p>\n<p>4. Le monde forain compte aussi tout un travail sur le monstrueux, que Thierr\u00e9e exploite relativement peu.<\/p>\n<p>5.  Ariane Bavelier, \u00ab James Thierr\u00e9e au pays des chim\u00e8res \u00bb,<em> Le Figaro <\/em>, 11 septembre.<\/p>\n<p>\u00c0 VOIR<\/p>\n<p>La compagnie a cr\u00e9\u00e9 \u00e0 ce jour quatre spectacles,<em> La Symphonie du Hanneton <\/em> (1998),<em> La Veill\u00e9e des Abysses <\/em> (2003),<em> Au revoir parapluie <\/em> (2007).<\/p>\n<p>Raoul est en tourn\u00e9e dans toute la France. Prochaine date : 18 mai 2010, Espace des arts de Chalon-sur-Sa\u00f4ne<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><em> Raoul <\/em>, de James Thierr\u00e9e, appartient \u00e0 cette famille de spectacles o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre accueille des formes venues du cirque. 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