{"id":4505,"date":"2010-02-01T00:00:00","date_gmt":"2010-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-guerre-a-huis-clos4505\/"},"modified":"2010-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2010-01-31T23:00:00","slug":"la-guerre-a-huis-clos4505","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4505","title":{"rendered":"La guerre \u00e0 huis clos"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La brisure de la psych\u00e9 d&#8217;un soldat pendant la premi\u00e8re journ\u00e9e d&#8217;une guerre : c&#8217;est cette exp\u00e9rience int\u00e9rieure que le r\u00e9alisateur isra\u00e9lien Samuel Maoz a voulu transmettre avec son film autobiographique<em> Lebanon <\/em>. <\/p>\n<p>Samuel Maoz est n\u00e9 \u00e0 Tel Aviv en 1962. En 1982, lors de la premi\u00e8re guerre du Liban, il est mobilis\u00e9 et se retrouve embarqu\u00e9 \u00e0 bord d&#8217;un tank envoy\u00e9 en reconnaissance dans une ville libanaise d\u00e9j\u00e0 bombard\u00e9e par l&#8217;aviation isra\u00e9lienne. Pour le jeune homme \u00e2g\u00e9 de vingt ans, entra\u00een\u00e9 comme artilleur, il ne s&#8217;agit alors plus de tirer sur des tonneaux mais sur des cibles humaines. Viseur et g\u00e2chette, g\u00e2chette et viseur : le tank est devenu une machine tueuse. C&#8217;est ce traumatisme que raconte<em> Lebanon <\/em>, qui a remport\u00e9 le Lion d&#8217;or au dernier festival de Venise. Un film cousin de celui d&#8217;Ari Folman,<em> Valse avec Bachir <\/em>. L&#8217;unit\u00e9 de lieu caract\u00e9rise le dispositif de ce film autobiographique :<em> Lebanon <\/em> se passe enti\u00e8rement dans le tank, dans l&#8217;exigu\u00eft\u00e9 duquel le spectateur est reclus pendant une heure et demie, avec pour seul champ de vision celui du viseur du tireur.<em> \u00ab L&#8217;homme est d&#8217;acier, le tank n&#8217;est que ferraille \u00bb <\/em>, d\u00e9chiffre-t-on sur l&#8217;une des parois obscures de la machine. C&#8217;est \u00e0 la destruction de cette maxime belliqueuse que ce film d\u00e9rangeant et oppressant s&#8217;emploie. Rencontre avec le r\u00e9alisateur, metteur en sc\u00e8ne de sa propre catharsis. <\/p>\n<p><strong> Les faits que vous relatez datent de 1982. Auriez-vous pu r\u00e9aliser ce film plus t\u00f4t ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Samuel Maoz. <\/strong> J&#8217;ai essay\u00e9 d&#8217;\u00e9crire ce sc\u00e9nario en 1988, en sortant de mon \u00e9cole de cin\u00e9ma. Apr\u00e8s avoir \u00e9crit une ou deux pages, le premier souvenir qui m&#8217;est revenu, c&#8217;est celui des odeurs. Un relent d&#8217;odeur de chair br\u00fbl\u00e9e. Cela a \u00e9t\u00e9 si puissant que j&#8217;ai recul\u00e9. Je ne voulais plus toucher \u00e0 ce souvenir. J&#8217;avais peur, certes, mais cela n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 la raison principale ; au fin fond de moi, je savais que ce film, je ne voulais pas le faire du point de vue de celui qui \u00e9tait pr\u00e9sent, de celui qui avait v\u00e9cu l&#8217;\u00e9v\u00e9nement. Il fallait passer du point de vue du soldat \u00e0 celui du r\u00e9alisateur. Trouver un point, un espace int\u00e9rieur, o\u00f9 je serais capable de saisir ce souvenir traumatisant, pour le retravailler de fa\u00e7on plus froide, r\u00e9fl\u00e9chie. Un film de fiction, c&#8217;est comme une \u00e9quation avec de nombreuses inconnues ; il n&#8217;y a qu&#8217;une seule formule pour le faire. Je savais que j&#8217;avais besoin de cette distance, de cette coupure \u00e9motionnelle pour y parvenir. Je savais aussi que celui qui ne dispara\u00eetrait jamais et que je pourrais toujours retrouver, c&#8217;est celui qui \u00e9tait pr\u00e9sent \u00e0 ce moment-l\u00e0, le t\u00e9moin. Ce moi t\u00e9moin viendrait aider l&#8217;autre moi, le moi du r\u00e9alisateur que je devais trouver. Je devais aussi \u00eatre capable de faire exister les autres personnages. J&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 que mon signal serait l&#8217;odeur : tant que je sentais ce relent, tant que je ressentais cette naus\u00e9e, cela signifiait que je n&#8217;\u00e9tais pas encore m\u00fbr. Pendant longtemps, cette trop grande implication \u00e9motionnelle a rendu flous le regard et l&#8217;acuit\u00e9 professionnels. L&#8217;atrocit\u00e9 de la deuxi\u00e8me guerre du Liban en 2006 a fini de me convaincre que je devais r\u00e9aliser ce film.<\/p>\n<p><strong> Diriez-vous que<em> Lebanon <\/em> est un film politique ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> S.M. <\/strong> Non. Selon moi, faire un film politique implique de parler des gouvernements, de la fa\u00e7on dont les d\u00e9cisions sont prises. Or, il n&#8217;y a plus d&#8217;agenda politique qui tienne d\u00e8s lors que l&#8217;on fait un film sur la guerre elle-m\u00eame. En temps de guerre, si un soldat tue, ce n&#8217;est ni par id\u00e9al, ni m\u00eame parce qu&#8217;il a re\u00e7u un ordre. Ces raisons ne sont pas assez puissantes pour amener une personne normale, non psychotique, \u00e0 tuer. Les soldats tuent en temps de guerre pour une raison unique : ne pas mourir eux-m\u00eames. Quand la mort vous effleure dans chacune de vos cellules, l&#8217;instinct de survie le plus primaire prend le dessus sur tout l&#8217;\u00eatre. Lors de la s\u00e9quence du bananier, on comprend que, que j&#8217;appuie ou non sur la g\u00e2chette, quelqu&#8217;un va \u00eatre tu\u00e9. C&#8217;est une situation sans issue ; je tue si j&#8217;agis, je tue si je n&#8217;agis pas. Je n&#8217;avais pas le choix. Mais, malgr\u00e9 ce que les gens me disent parfois : \u00ab c&#8217;est la d\u00e9cision de l&#8217;Etat, tu n&#8217;es pas coupable \u00bb, ce sont mes doigts qui ont tu\u00e9 en appuyant sur la g\u00e2chette. Pendant vingt-cinq ans, j&#8217;ai v\u00e9cu avec un sentiment lourd, profond, de culpabilit\u00e9. J&#8217;ai voulu faire comprendre au spectateur que le fait qu&#8217;un soldat tire ou pas, n&#8217;est pas li\u00e9 au fait de savoir s&#8217;il est pacifiste ou pas, si la guerre lui semble juste ou pas. Ce sont des actions instinctives qui sont issues d&#8217;une peur, d&#8217;une pression. Quand j&#8217;entends les gens parler d&#8217;arm\u00e9e plus morale que d&#8217;autres, cela me semble ridicule car \u00eatre moral, c&#8217;est travailler contre ses instincts. L&#8217;instinct de survie est plus puissant, cela a \u00e9t\u00e9 prouv\u00e9, que le fait de cligner des yeux ; or, on ne peut d\u00e9cider que, pour des raisons morales, on va arr\u00eater de cligner des yeux. Il me semble qu&#8217;un film politique n&#8217;a aucune chance de changer les choses, en s&#8217;adressant \u00e0 la raison des spectateurs. Ce n&#8217;est pas de cette fa\u00e7on qu&#8217;on peut changer des positions incrust\u00e9es en quelqu&#8217;un depuis des d\u00e9cennies. En revanche, attaquer le spectateur par un autre angle, par les tripes, par le c\u0153ur, par les \u00e9motions, peut induire des changements. La caract\u00e9ristique de film politique, ou non politique, ne me semble pas adapt\u00e9e ; elle est trop plate. J&#8217;esp\u00e8re ainsi que mon film, que j&#8217;ai voulu non politique, pourra avoir des effets politiques.<\/p>\n<p><strong> Avez-vous cherch\u00e9 \u00e0 passer du sens de l&#8217;odorat \u00e0 celui de la vue, de la vision, central dans le film ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> S.M. <\/strong> J&#8217;ai compris ce que je devais faire en tant que r\u00e9alisateur quand le concept du film s&#8217;est impos\u00e9 \u00e0 moi : un film qui se passe dans le huis clos d&#8217;un char, le fait qu&#8217;on ne voit de la guerre que ce qui appara\u00eet dans la vision de l&#8217;artilleur, limit\u00e9e par son viseur. J&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 de prendre le spectateur et de le mettre dans ce char afin qu&#8217;il soit en symbiose totale avec les soldats ; il ne verrait que ce qu&#8217;ils voient ; il ne saurait que ce qu&#8217;ils savent. J&#8217;ai choisi de faire un film fond\u00e9 sur l&#8217;exp\u00e9rience v\u00e9cue par le spectateur. Je ne voulais pas qu&#8217;il r\u00e9fl\u00e9chisse pendant le film, je voulais qu&#8217;il soit uniquement dans le ressenti. J&#8217;ai vite compris que l&#8217;essentiel ne se situerait pas dans l&#8217;intrigue et les situations. L&#8217;essentiel, c&#8217;est la brisure de la psych\u00e9 d&#8217;un soldat pendant la premi\u00e8re journ\u00e9e d&#8217;une guerre. C&#8217;est cette exp\u00e9rience int\u00e9rieure que j&#8217;ai voulu transmettre, \u00e0 travers des \u00e9motions et des visions.<\/p>\n<p><strong> Comment le film a-t-il \u00e9t\u00e9 re\u00e7u en Isra\u00ebl ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> S.M. <\/strong> Le public isra\u00e9lien est difficile ; nombreux sont ceux qui pensent que si un film est s\u00e9lectionn\u00e9 dans un festival important comme Venise et y remporte de surcro\u00eet le Lion d&#8217;or, c&#8217;est qu&#8217;il est n\u00e9cessairement anti-isra\u00e9lien, \u00e0 gauche de la gauche. C&#8217;est un pr\u00e9suppos\u00e9 qui devient un axiome \u00e0 tel point que le public ne donnera pas sa chance \u00e0 ce film qui parle de ce dont on ne doit pas parler : les bombes au phosphore, par exemple. Les Isra\u00e9liens, de plus, sont lass\u00e9s par ces images : quand ils vont voir un film, ils pr\u00e9f\u00e8rent voir une com\u00e9die romantique. Mais surtout, je crois que de nombreuses personnes en Isra\u00ebl ne peuvent supporter de voir des soldats pleurer&#8230;<\/p>\n<p>Propos recueillis par <strong> J.C. <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b068, janvier 2010.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La brisure de la psych\u00e9 d&#8217;un soldat pendant la premi\u00e8re journ\u00e9e d&#8217;une guerre : c&#8217;est cette exp\u00e9rience int\u00e9rieure que le r\u00e9alisateur isra\u00e9lien Samuel Maoz a voulu transmettre avec son film autobiographique<em> Lebanon <\/em>. <\/p>\n","protected":false},"author":572,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[299],"class_list":["post-4505","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4505","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/572"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4505"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4505\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4505"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4505"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4505"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}