{"id":4494,"date":"2010-01-01T00:00:00","date_gmt":"2009-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/gwenael-morin-toucher-le-surhumain4494\/"},"modified":"2010-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-12-31T23:00:00","slug":"gwenael-morin-toucher-le-surhumain4494","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4494","title":{"rendered":"Gw\u00e9na\u00ebl Morin: \u00ab Toucher le surhumain commun \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Gw\u00e9na\u00ebl Morin* et sa troupe ont pass\u00e9 une ann\u00e9e de r\u00e9sidence aux Laboratoires d&#8217;Aubervilliers o\u00f9 ils ont mis en \u0153uvre un projet singulier de Th\u00e9\u00e2tre permanent. Rencontre. <\/p>\n<p>Des gens n\u00e9s dans les ann\u00e9es 1970, r\u00e9unis en collectifs, font table rase de l&#8217;illusion th\u00e9\u00e2trale et prennent \u00e0 bras-le-corps des textes \u00e0 grande r\u00e9sonance politique pour r\u00e9investir la sc\u00e8ne : voil\u00e0 un petit pan du paysage th\u00e9\u00e2tral actuel, une branche de ce qui se pose comme une de ses pointes avanc\u00e9es. Dans ce courant : Joris Lacoste, du collectif TOC, Olivier Coulon-Jablonka :, Gw\u00e9na\u00ebl Morin, metteur en sc\u00e8ne n\u00e9 en 1969, Lyonnais, produit peut-\u00eatre les objets les plus caract\u00e9ris\u00e9s. Parall\u00e8lement, il r\u00e9dige des manifestes. Sa troupe a termin\u00e9 en d\u00e9cembre 2009 la r\u00e9sidence d&#8217;un an qu&#8217;elle menait aux Laboratoires d&#8217;Aubervilliers, dans un projet singulier associant gratuit\u00e9 des spectacles et des ateliers,  r\u00e9pertoire classique (1) et permanence : tous les soirs du 1er au 24 de chaque mois \u00e0 la m\u00eame heure, il y a th\u00e9\u00e2tre. Deux choses \u00e0 cela, avant de discuter avec lui.<\/p>\n<p>Tout d&#8217;abord, il en va d&#8217;un th\u00e9\u00e2tre de la table rase, et cette mise \u00e0 plat n&#8217;est pas une n\u00e9gation. La pauvret\u00e9 revendiqu\u00e9e de cette sc\u00e8ne : cartons, scotchs, bois de chantier, anti-costumes, panneaux explicatifs, refus de tout le d\u00e9corum de l&#8217;acteur : est de fait un paradoxal retour au r\u00e9el du th\u00e9\u00e2tre, une mise au jour\/mise \u00e0 jour de la repr\u00e9sentation dans ses coordonn\u00e9es les plus \u00e9pur\u00e9es. S&#8217;ensuit donc une \u00e9limination radicale de la mythologie romantique de l&#8217;artiste. Un mythe en chassant peut-\u00eatre un autre, s&#8217;y rencontre l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un endroit de communication humaine absolu et anhistorique. On se tromperait n\u00e9anmoins \u00e0 accorder un cr\u00e9dit total aux familles de forme. Ce nouvel<em> Arte povera <\/em> du th\u00e9\u00e2tre produit le meilleur comme le mauvais. Ce qui se joue \u00e0 Aubervilliers, dans la s\u00e9cheresse de l&#8217;absence de complicit\u00e9 avec le public, rel\u00e8ve du meilleur.<\/p>\n<p>Enfin l&#8217;accueil du Th\u00e9\u00e2tre permanent de Morin \u00e0 Aubervilliers pourrait pr\u00eater \u00e0 la confusion qu&#8217;il n&#8217;y aurait de front \u00e0 la d\u00e9mocratie culturelle que la banlieue pauvre, en quoi elle se confondrait avec le travail social ou la suture id\u00e9ologique. La fin de l&#8217;entretien montrera combien on est loin, ici, de ce colonialisme social. <\/p>\n<p><strong> La presse parle d&#8217;art brut ou de th\u00e9\u00e2tre brut. Reconnaissez-vous votre travail dans ces expressions ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Gw\u00e9na\u00ebl Morin. <\/strong> L&#8217;art brut a une faiblesse, qui en fait sa force, c&#8217;est un art qui n&#8217;a pas la pr\u00e9occupation de l&#8217;autre, du moins l&#8217;autre est-il alors soi-m\u00eame. Les \u0153uvres d&#8217;art brut sont faites pour \u00eatre faites et peuvent \u00eatre ensuite d\u00e9truites. J&#8217;aime bien le terme brut, brutal, frontal, mais la mani\u00e8re dont c&#8217;est identifi\u00e9 dans l&#8217;histoire de l&#8217;art ne correspond pas \u00e0 ce que je cherche. Je ne soigne pas une pathologie, je cherche \u00e0 rencontrer l&#8217;autre. Il y a une forme d&#8217;isolement dans l&#8217;art brut, or, en ce qui me concerne, je revendique l&#8217;exposition publique, non pour \u00eatre acclam\u00e9, mais parce qu&#8217;il en va de la v\u00e9rit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre. Pour faire du th\u00e9\u00e2tre, il faut trois \u00e9l\u00e9ments, le corps, la voix et l&#8217;autre. Or je m&#8217;efforce d&#8217;organiser cette exp\u00e9rience de l&#8217;autre qu&#8217;on appelle un acteur ou qu&#8217;on appelle un public, de mani\u00e8re \u00e0 ce qu&#8217;elle soit la plus gratifiante possible, pour moi et pour cet autre, que je ne connais pas. Il y a cette juxtaposition dans<em> Hamlet <\/em> de la sc\u00e8ne du<em> \u00ab To be or not to be \u00bb <\/em> et de la rencontre avec Oph\u00e9lie, qui \u00e9choue. Hamlet associe ces deux impossibles, ces deux d\u00e9chirures. Le th\u00e9\u00e2tre est cela en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p><strong> Le travail th\u00e9\u00e2tral que vous faites produit en effet des formes tr\u00e8s raisonn\u00e9es et articul\u00e9es. Cette fa\u00e7on de d\u00e9construire le th\u00e9\u00e2tre, qui est aussi une fa\u00e7on d&#8217;en laisser appara\u00eetre les fondamentaux, r\u00e9agit-elle \u00e0 quelque chose de l&#8217;\u00e9poque ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> G.M. <\/strong>  Cette mise \u00e0 plat des choses est une n\u00e9cessit\u00e9 du travail en commun. A tout moment pour les gens de la troupe et, par extension, pour le public, il est important que tout le monde puisse comprendre ce que fait tout le monde. Qu&#8217;aucun \u00e9l\u00e9ment ne soit laiss\u00e9 dans l&#8217;ombre ou dans le myst\u00e8re. Parfois on peut \u00eatre tent\u00e9 par des \u00e9lucubrations, des formes insaisissables, mais je me d\u00e9fends de cela, je souhaite rendre les choses les plus \u00e9l\u00e9mentaires possibles, les plus reproductibles et partageables possibles. C&#8217;est l\u00e0 l&#8217;enjeu des ateliers de transmissions. Une forme est fondamentale, arch\u00e9typale, si en effet elle est pr\u00e9hensible et \u00e9ventuellement reproductible par le plus grand nombre. C&#8217;est \u00e0 l&#8217;oppos\u00e9 de la recherche d&#8217;une interpr\u00e9tation singuli\u00e8re, de l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;un r\u00f4le serait la propri\u00e9t\u00e9 d&#8217;un acteur inspir\u00e9 qui serait le seul \u00e0 pouvoir faire \u00e7a. L&#8217;exceptionnel peut g\u00e9n\u00e9rer de tr\u00e8s belles choses, mais je m&#8217;efforce de ne rien faire d&#8217;exceptionnel, de ramener les choses \u00e0 l&#8217;\u00e9l\u00e9mentaire, de trouver la permanence des formes. C&#8217;est tr\u00e8s gratifiant de monter du Sophocle et d&#8217;avoir le sentiment de trouver la mani\u00e8re la plus simple et la plus claire de le faire, \u00e7a nous relie \u00e0 Sophocle d&#8217;il y a trois mille ans. C&#8217;est \u00e7a la beaut\u00e9, la permanence des fondements formels dont l&#8217;exp\u00e9rience peut \u00eatre faite \u00e0 l&#8217;infini, qu&#8217;on ne perd jamais : cela rejoint peut-\u00eatre les arch\u00e9types de Jung. Cela n&#8217;a rien \u00e0 voir avec une exp\u00e9rience mystique. L&#8217;intuition de la beaut\u00e9 pour moi est l\u00e0, c&#8217;est cette \u00e9vidence fondamentale qui nous relie les uns aux autres au pr\u00e9sent et \u00e0 travers le temps. Cela r\u00e9agit peut-\u00eatre \u00e0 l&#8217;\u00e9poque car je suis contre le mercenariat, le chacun-entrepreneur-de-soi-m\u00eame, je ne cherche pas \u00e0 gommer les diff\u00e9rences mais je cherche \u00e0 voir dans quelle mesure il y a un monde commun, je cherche \u00e0 \u00e9chapper aux notions d&#8217;exclusion, d&#8217;exception, de ph\u00e9nom\u00e8ne, d&#8217;\u00e9lection. Ce n&#8217;est pas du commun au sens social : le minimum vital mat\u00e9riel : mais c&#8217;est toucher ce qu&#8217;il y a de surhumain en commun. Quelle est cette singularit\u00e9 profonde que nous partageons tous mais qui n&#8217;en est pas moins propre \u00e0 chacun ?<\/p>\n<p><strong> Ce pourrait \u00eatre une d\u00e9finition de la pens\u00e9e&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> G.M. <\/strong>  Oui. Le th\u00e9\u00e2tre, c&#8217;est comment intensifier le temps pr\u00e9sent. C&#8217;est une surexcitation du pr\u00e9sent. L&#8217;exp\u00e9rience de la vie que propose l&#8217;\u00e9v\u00e9nement th\u00e9\u00e2tral est irrempla\u00e7able et inali\u00e9nable. Il faut \u00eatre l\u00e0. Il faut en faire un lieu commun, pas au sens du clich\u00e9, mais au sens d&#8217;un lieu et d&#8217;un temps commun.<\/p>\n<p>Ce lieu commun est ici construit par deux \u00e9l\u00e9ments, la permanence et la gratuit\u00e9. La gratuit\u00e9 est une fa\u00e7on de permettre que quelque chose de neuf se produise. Payer quelque chose induit que celle-ci sera d\u00e9termin\u00e9e, entach\u00e9e, par ce qui est associ\u00e9 \u00e0 l&#8217;argent qu&#8217;elle exige. Le travail, l&#8217;effort qu&#8217;il a fallu fournir pour avoir cet argent, relie ce que l&#8217;on ach\u00e8te au pass\u00e9 et ne permet pas que quelque chose de l&#8217;ordre d&#8217;un nouveau pr\u00e9sent, d&#8217;une exp\u00e9rience neuve, se produise. Gratuit\u00e9 et permanence, \u00e0 quoi s&#8217;ajoutent le choix de pi\u00e8ces connues et une m\u00eame troupe.<\/p>\n<p><strong> Auriez-vous propos\u00e9 ce projet-l\u00e0 dans un autre contexte social ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> G.M. <\/strong> Oui, c&#8217;est tr\u00e8s important. Ce sont des conditions de travail que je voulais r\u00e9unir depuis longtemps et qui me paraissaient n\u00e9cessaires : j&#8217;avais sollicit\u00e9 d&#8217;autres th\u00e9\u00e2tres, sans rencontrer d&#8217;\u00e9coute s\u00e9rieuse. A Bamako ou dans le XVIe arrondissement de Paris, cela aurait peut-\u00eatre provoqu\u00e9 des r\u00e9actions diff\u00e9rentes mais seulement en surface. Au fond, je me serai approch\u00e9 de la m\u00eame chose.<\/p>\n<p><strong> En contrepartie, le contexte influence-t-il la forme ? Les Justes au Th\u00e9\u00e2tre de la Bastille et Antigone d&#8217;apr\u00e8s Antigone de Sophocle cet \u00e9t\u00e9 \u00e0 Aubervilliers n&#8217;\u00e9taient, pour moi, pas du tout les m\u00eames objets et ne s&#8217;adressaient pas \u00e0 nous de la m\u00eame mani\u00e8re. <\/strong><\/p>\n<p><strong> G.M. <\/strong>  A aucun moment je ne me suis souci\u00e9 de la sp\u00e9cificit\u00e9 du public. Et je fais la m\u00eame chose dans les ateliers de pratique tous les matins. Il n&#8217;y a pas de traitement adapt\u00e9, aucune diff\u00e9rence d&#8217;exigences. Je ne me d\u00e9fends pas d&#8217;\u00eatre influenc\u00e9 par le contexte mais je ne m&#8217;y int\u00e9resse pas. C&#8217;est du th\u00e9\u00e2tre<em> with situ <\/em>, pas<em> in situ <\/em>.<\/p>\n<p>Recueilli par <strong> D.S. <\/strong><\/p>\n<p>1. De janvier \u00e0 d\u00e9cembre 2009, six pi\u00e8ces canoniques du th\u00e9\u00e2tre europ\u00e9en ont \u00e9t\u00e9 montr\u00e9es : Lorenzaccio, Tartuffe, B\u00e9r\u00e9nice, Antigone, Hamlet, Woyzzeck, portant respectivement les titres Lorenzaccio d&#8217;apr\u00e8s Lorenzaccio de Musset, Tartuffe d&#8217;apr\u00e8s Tartuffe de Moli\u00e8re, etc.<\/p>\n<p>en savoir plus: www.leslaboratoire.org <\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b068, janvier 2010<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Gw\u00e9na\u00ebl Morin* et sa troupe ont pass\u00e9 une ann\u00e9e de r\u00e9sidence aux Laboratoires d&#8217;Aubervilliers o\u00f9 ils ont mis en \u0153uvre un projet singulier de Th\u00e9\u00e2tre permanent. 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