{"id":4492,"date":"2010-01-01T00:00:00","date_gmt":"2009-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/albert-camus-le-mal-entendu4492\/"},"modified":"2010-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-12-31T23:00:00","slug":"albert-camus-le-mal-entendu4492","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4492","title":{"rendered":"Albert Camus, le mal entendu"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Voil\u00e0 cinquante ans que Camus est mort. Ses relations avec la gauche de son \u00e9poque furent violentes. Hostile aux r\u00e9gimes sovi\u00e9tiques, engag\u00e9 dans un combat contre les totalitarismes, il s&#8217;est ali\u00e9n\u00e9 une bonne partie de l&#8217;intelligentsia marxiste et existentialiste. <\/p>\n<p> Le 4 janvier 1960, Albert Camus trouve la mort dans un accident de voiture alors qu&#8217;il regagne Paris en compagnie de son ami, l&#8217;\u00e9diteur Michel Gallimard, de sa femme Janine et de leur fille Anne. Dans sa sacoche, on retrouvera notamment un manuscrit autobiographique en cours de r\u00e9daction :<em> Le Premier Homme <\/em>. A cette \u00e9poque, Camus a des difficult\u00e9s \u00e0 \u00e9crire. Taraud\u00e9 par la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie dont il craint une issue chaotique, il est en proie au doute depuis sa marginalisation par l&#8217;intelligentsia de gauche qui a fustig\u00e9<em> L&#8217;Homme r\u00e9volt\u00e9 <\/em> avant de mettre \u00e0 terre le jeune prix Nobel de litt\u00e9rature. Ses d\u00e9tracteurs ne semblent avoir retenu qu&#8217;une phrase lanc\u00e9e, au cours d&#8217;une conf\u00e9rence de presse, \u00e0 un jeune Alg\u00e9rien :<em> \u00ab J&#8217;aime la justice, mais je d\u00e9fendrai ma m\u00e8re avant la justice&#8230; \u00bb <\/em><\/p>\n<p>Ce Fran\u00e7ais d&#8217;Alg\u00e9rie, engag\u00e9 dans la r\u00e9sistance lors de la Seconde Guerre mondiale, \u00e9tait hostile au r\u00e9gime sovi\u00e9tique. Il d\u00e9non\u00e7ait tous les totalitarismes, tout en appelant \u00e0<em> \u00ab une vraie d\u00e9mocratie populaire et ouvri\u00e8re \u00bb. <\/em> Pourtant, la fracture avec la gauche marxiste puis existentialiste : sous l&#8217;\u00e9gide notamment de Jean-Paul Sartre : est r\u00e9elle. D\u00e8s juin 1947<em>  La Pravda <\/em> livre un commentaire de<em> La Peste <\/em> dans lequel Georg Lukacs, philosophe marxiste et sociologue de la litt\u00e9rature, s&#8217;\u00e9l\u00e8ve contre une \u00ab litt\u00e9rature des semeurs de panique qui cherchent \u00e0 d\u00e9moraliser, \u00e0 \u00e9pouvanter le lecteur, \u00e0 l&#8217;affaiblir et \u00e0 le transformer en un serviteur terrifi\u00e9 et servile du capitalisme monopoliste \u00bb. Vol\u00e9e de bois vert pour Camus qui \u00e9tait entr\u00e9 au PC alg\u00e9rien \u00e0 la fin de 1934 et avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 l&#8217;origine du \u00ab Manifeste des intellectuels d&#8217;Alg\u00e9rie en faveur du projet Viollette \u00bb (1) qui fera l&#8217;objet d&#8217;un rejet massif au point de ne pas \u00eatre discut\u00e9 au Parlement. Mais, contrairement \u00e0 ses camarades, il s&#8217;\u00e9l\u00e8ve contre ce projet pr\u00e9conisant l&#8217;obtention de la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise pour seulement 20 000 des 6 millions d&#8217;indig\u00e8nes d&#8217;Alg\u00e9rie. Camus, qui milite dans la proximit\u00e9 du Parti du peuple alg\u00e9rien (PPA) de Messali Hadj, proche du PCF, reproche aux communistes fran\u00e7ais qui sont au gouvernement de cautionner, de fait, la r\u00e9pression dont les Arabes sont alors victimes. Il proteste. Son aventure communiste se termine en 1937 par une exclusion pour<em> \u00ab d\u00e9rives gauchistes \u00bb. <\/em><\/p>\n<p><strong> LE SENS DE L&#8217;HISTOIRE <\/strong><\/p>\n<p>Pour ses d\u00e9tracteurs dont Pierre Herv\u00e9 (2) pourrait \u00eatre le porte-parole, la cause est entendue :<em> \u00ab Camus tra\u00eene le remords du ren\u00e9gat, remords qu&#8217;il n&#8217;avoue pas explicitement et qui se transforme en haine. Un communiste heureux est un scandale pour lui. \u00bb <\/em> En 1952, \u00e0 la parution de<em> L&#8217;Homme r\u00e9volt\u00e9 <\/em>,<em> L&#8217;Humanit\u00e9 <\/em> estimera que ce livre qui vient de para\u00eetre traduit<em> \u00ab une navrante indigence de pens\u00e9e \u00bb <\/em> (3). Ses positions philosophiques, Camus les pr\u00e9cise d\u00e8s 1945 :<em> \u00ab L&#8217;Existentialisme a deux formes : l&#8217;une avec Kierkegaard et Jaspers d\u00e9bouche dans la divinit\u00e9 par la critique de la raison, l&#8217;autre, que j&#8217;appellerais l&#8217;Existentialisme ath\u00e9e, avec Husserl, Heidegger et bient\u00f4t Sartre, se termine aussi par une divinisation, mais qui est simplement celle de l&#8217;histoire, consid\u00e9r\u00e9e comme le seul absolu. On ne croit plus en Dieu, mais on croit \u00e0 l&#8217;histoire&#8230; \u00bb <\/em> Sartre qui avait, dans un premier temps, publi\u00e9 un chapitre de<em> L&#8217;Homme r\u00e9volt\u00e9 <\/em> dan<em>  Les Temps Modernes <\/em>, demande \u00e0 Francis Jeanson d&#8217;en faire le compte rendu dans la m\u00eame revue. Celui-ci \u00e9crit :<em> \u00ab Vous tenez que la r\u00e9volution ne peut demeurer valable, c&#8217;est-\u00e0-dire, r\u00e9volt\u00e9e, qu&#8217;au prix d&#8217;un \u00e9chec total et quasi imm\u00e9diat. En somme, vous avez choisi la d\u00e9faite et vous lui avez donn\u00e9 du ton&#8230; Vous baptisez r\u00e9volte le consentement, et le voici d\u00e9douan\u00e9. \u00bb <\/em> Pour l&#8217;auteur de la critique, il est inadmissible que Camus remette en question Hegel et pr\u00e9tende<em> \u00ab \u00e9tablir que la doctrine de Marx conduit logiquement au r\u00e9gime stalinien, mais doit finalement se satisfaire de nous r\u00e9v\u00e9ler, sous des formes plus ou moins subtiles, que Staline a fait du stalinisme \u00bb <\/em>. Camus r\u00e9torque qu&#8217;avec<em> L&#8217;Homme r\u00e9volt\u00e9 <\/em>, il a voulu d\u00e9montrer que<em> \u00ab l&#8217;anti-histoire pur, au moins dans le monde d&#8217;aujourd&#8217;hui, est aussi f\u00e2cheux que le pur historisme absolu \u00bb <\/em>. Et plus loin :<em> \u00ab Je commence \u00e0 \u00eatre un peu fatigu\u00e9 de me voir, et de voir surtout de vieux militants qui n&#8217;ont jamais rien refus\u00e9 des luttes de leur temps, recevoir sans tr\u00eaves leurs le\u00e7ons d&#8217;efficacit\u00e9 de la part de censeurs qui n&#8217;ont jamais plac\u00e9 que leur fauteuil dans le sens de l&#8217;histoire, je n&#8217;insisterai pas sur la sorte de complicit\u00e9 objective que suppose \u00e0 son tour une attitude semblable. \u00bb <\/em> Sartre r\u00e9plique \u00e0 son tour :<em> \u00ab Vous ressemblez d&#8217;assez loin \u00e0 Saint Vincent de Paul ou \u00e0 une \u00abs\u0153ur\u00bb des pauvres (&#8230;) J&#8217;ai trop entendu, voyez-vous, de discours paternalistes : souffrez que je me m\u00e9fie de ce fraternalisme-l\u00e0. Et la mis\u00e8re ne vous a charg\u00e9 d&#8217;aucune commission. \u00bb <\/em> La fracture est totale&#8230;<\/p>\n<p><strong> LE R\u00c9VEIL DES VINDICTES <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;attribution, en octobre 1957, du prix Nobel de litt\u00e9rature \u00e0 Albert Camus sera l&#8217;occasion d&#8217;un nouveau r\u00e9veil des vindictes communes \u00e0 la gauche comme \u00e0 la droite. Roger St\u00e9phane s&#8217;interroge dans<em> France-Observateur <\/em> :<em> \u00ab On se demande si Camus n&#8217;est pas sur son second versant et si, croyant distinguer un jeune \u00e9crivain, l&#8217;Acad\u00e9mie su\u00e9doise n&#8217;a pas consacr\u00e9 une pr\u00e9coce scl\u00e9rose. \u00bb <\/em> Son ancien compagnon de<em> Combat <\/em>, Pascal Pia, n&#8217;\u00e9pargne pas non plus celui qu&#8217;il traite de<em> \u00ab saint la\u00efque \u00bb <\/em> (4). Quant \u00e0 Jean-Paul Sartre, il y va de sa formule assassine :<em> \u00ab C&#8217;est bien fait ! \u00bb <\/em> On sait combien le philosophe existentialiste appelait ce prix de ses v\u0153ux&#8230; Et le refusera l&#8217;ann\u00e9e suivante !<\/p>\n<p>La guerre d&#8217;ind\u00e9pendance fait rage en Alg\u00e9rie depuis novembre 1954 et l&#8217;essentiel des articles de Camus porte sur ce sujet br\u00fblant.  A la suite du massacre de mai 1945 \u00e0 S\u00e9tif, qui pr\u00e9figure la guerre d&#8217;ind\u00e9pendance (1954-1962), il \u00e9crivait dans<em> Combat <\/em> :<em> \u00ab Ce peuple n&#8217;est pas inf\u00e9rieur, sinon par la condition de vie o\u00f9 il se trouve. (&#8230;)  J&#8217;ai lu dans un journal du matin que 80 % des Arabes d\u00e9siraient devenir des citoyens fran\u00e7ais. Je r\u00e9sumerai, au contraire, l&#8217;\u00e9tat actuel de la politique alg\u00e9rienne en disant qu&#8217;ils le d\u00e9siraient effectivement mais qu&#8217;ils ne le d\u00e9sirent plus. \u00bb <\/em> Mais Camus croit \u00e0 une possible r\u00e9conciliation entre les communaut\u00e9s et ne cesse d&#8217;argumenter en ce sens, prolongeant cette action par un \u00ab appel \u00e0 la tr\u00eave civile \u00bb sans \u00e9cho. Son action \u00e9tant inop\u00e9rante, il choisit le silence et publie<em> Actuelles III <\/em>, un recueil regroupant la plupart de ses articles sur l&#8217;Alg\u00e9rie de 1939 \u00e0 1958. Cet ouvrage ne suscite pas un grand int\u00e9r\u00eat. Oubli\u00e9s ses reportages sans concessions, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la question alg\u00e9rienne ne fait pas partie des pr\u00e9occupations existentielles des hommes politiques de gauche et des intellectuels de Saint-Germain-des-Pr\u00e9s. Le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle vient de prendre le pouvoir ; la IVe R\u00e9publique a v\u00e9cu ; l&#8217;Alg\u00e9rie fran\u00e7aise \u00e9galement. Camus le sait. Il vit un exil douloureux assum\u00e9 dans le silence. Un silence perp\u00e9tu\u00e9 par sa mort absurde.<\/p>\n<p>Le plus vibrant hommage sera celui de Sartre dans<em> France-Observateur <\/em> :<em> \u00ab Nous \u00e9tions brouill\u00e9s lui et moi : une brouille ce n&#8217;est rien : d\u00fbt-on ne jamais se revoir : tout juste une autre mani\u00e8re de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le petit monde \u00e9troit qui nous est donn\u00e9. Cela n&#8217;emp\u00eache pas de penser \u00e0 lui, de sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu&#8217;il lisait et de me dire : \u00abQu&#8217;en dit-il ? Qu&#8217;en dit-il EN CE MOMENT \u00bb \u00bb <\/em> <\/p>\n<p><strong>  J.L. <\/strong><\/p>\n<p>1. En 1937, ce plan pr\u00e9voyait une d\u00e9mocratisation de l&#8217;Alg\u00e9rie, fond\u00e9e sur l&#8217;id\u00e9e d&#8217;assimilation.<\/p>\n<p>2. Pierre Herv\u00e9 dans<em> La Nouvelle Critique <\/em>, avril 1952.<\/p>\n<p>3. Victor Leduc dans<em> L&#8217;Humanit\u00e9 <\/em>, 26 f\u00e9vrier 1952.<\/p>\n<p>4. Dans<em> Paris Presse <\/em>, 18 octobre 1957<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Voil\u00e0 cinquante ans que Camus est mort. Ses relations avec la gauche de son \u00e9poque furent violentes. 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