{"id":4440,"date":"2009-12-01T00:00:00","date_gmt":"2009-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/tzvetan-todorov-je-suis-tres4440\/"},"modified":"2009-12-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-11-30T23:00:00","slug":"tzvetan-todorov-je-suis-tres4440","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4440","title":{"rendered":"Tzvetan Todorov: \u00ab Je suis tr\u00e8s attach\u00e9 au refus du manich\u00e9isme \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">L&#8217;historien des id\u00e9es Tzvetan Todorov propose dans son nouvel essai, <em>La Signature humaine<\/em>, un autoportrait en creux. Il se livre dans les plis des figures et des lectures qui l&#8217;ont inspir\u00e9. Entretien. <\/p>\n<p><strong>Regards.fr:<\/strong> <strong> <em>Vous expliquez votre \u00e9volution th\u00e9orique, du structuralisme vers l&#8217;histoire des id\u00e9es, par deux \u00e9v\u00e9nements personnels : la naturalisation fran\u00e7aise et la naissance de votre premier enfant&#8230;<\/em> <\/strong><\/p>\n<p><strong> Tzvetan Todorov: <\/strong> Je suis arriv\u00e9 en France en 1963 et j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 naturalis\u00e9 dix ans plus tard. J&#8217;\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 chercheur au CNRS, j&#8217;avais plein d&#8217;amis, j&#8217;\u00e9tais mari\u00e9. Mais cette mutation symbolique n&#8217;\u00e9tait pas une simple formalit\u00e9, cette identit\u00e9 civique a transform\u00e9 ma conscience. Si je me suis plong\u00e9 dans des \u00e9tudes tr\u00e8s formalistes en Bulgarie, c&#8217;est qu&#8217;en m&#8217;occupant des aspects purement mat\u00e9riels d&#8217;une \u0153uvre litt\u00e9raire, je pouvais \u00e9chapper au jugement id\u00e9ologique qui relevait du contr\u00f4le du Parti. Apr\u00e8s 1973, a commenc\u00e9 un processus de lib\u00e9ration int\u00e9rieure qui m&#8217;a conduit \u00e0 me prononcer sur les probl\u00e8mes de soci\u00e9t\u00e9, d&#8217;histoire, d&#8217;\u00e9thique&#8230; La paternit\u00e9 est survenue l&#8217;ann\u00e9e suivante. L&#8217;arriv\u00e9e de cet enfant m&#8217;a fait d\u00e9couvrir des sentiments d&#8217;une intensit\u00e9 inconnue. J&#8217;aurais alors ressenti comme une faute potentielle de continuer \u00e0 pr\u00e9server une s\u00e9paration \u00e9tanche entre l&#8217;\u00eatre et le faire. Cette s\u00e9paration \u00e9tait ce que je m\u00e9prisais dans mon pays natal, o\u00f9 plein de gens \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 tenir de beaux discours tout en menant une existence cynique et \u00e9go\u00efste. Pour assumer la rupture avec ce pass\u00e9, il fallait que je r\u00e9tablisse la continuit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Regards.fr:<\/strong> <strong> \u00ab Tout intellectuel est un exil\u00e9 de sa condition natale \u00bb , <em>\u00e9crivez-vous. C&#8217;est-\u00e0-dire ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p><strong> Tzvetan Todorov: <\/strong> Un intellectuel n&#8217;est pas simplement quelqu&#8217;un qui travaille sur une mati\u00e8re abstraite. Il met son savoir et ses capacit\u00e9s d&#8217;analyse au service d&#8217;une interrogation sur la soci\u00e9t\u00e9 et de l&#8217;\u00e9lucidation des probl\u00e8mes que rencontre son pays. Pour pouvoir jouer ce r\u00f4le, il est souhaitable de ne pas se confondre avec cette soci\u00e9t\u00e9. C&#8217;est le cas quand on vient d&#8217;un monde diff\u00e9rent. La Bulgarie \u00e9tait d&#8217;abord une soci\u00e9t\u00e9 totalitaire, c&#8217;est aussi une soci\u00e9t\u00e9 orientale qui porte les traces de son appartenance \u00e0 l&#8217;Empire ottoman. Ce regard du dehors peut venir de l&#8217;exil, ou encore d&#8217;une exp\u00e9rience extr\u00eame qui marque \u00e0 tout jamais d&#8217;un contact direct avec la v\u00e9rit\u00e9, l&#8217;authenticit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Regards.fr:<\/strong> <strong> <em>Les figures de Germaine Tillion, Raymond Aron ou Edward Said, dont vous esquissez le portrait, ont un trait de caract\u00e8re commun : la mod\u00e9ration. Diriez-vous que vous \u00eates un mod\u00e9r\u00e9 ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p><strong> Tzvetan Todorov: <\/strong> Mes personnages ont deux choses en commun. Un manque de conformisme, d&#8217;abord. Tous \u00e9chappent \u00e0 leur condition, y compris Aron. Ce professeur n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 bien accept\u00e9 par l&#8217;universit\u00e9 parce qu&#8217;il \u00e9tait trop journaliste. Consid\u00e9r\u00e9 comme le th\u00e9oricien de la droite fran\u00e7aise, il avait un c\u00f4t\u00e9 beaucoup plus dramatique, voire tragique, qu&#8217;on ne le percevait commun\u00e9ment. Nulle part tout \u00e0 fait chez lui, de gauche avec les gens de droite et de droite avec les gens de gauche, il n&#8217;a jamais servi aucun gouvernement. L&#8217;autre point commun entre tous, c&#8217;est une certaine mod\u00e9ration, ce qui ne veut pas dire ti\u00e9deur. Germaine Tillion raconte que lorsqu&#8217;elle est revenue de son terrain ethnologique, en France les gens ne se parlaient pas, tant les opinions s&#8217;opposaient. Elle, qui continuait \u00e0 parler aux uns et aux autres, ajoute entre parenth\u00e8se : <em>\u00ab Ce que, je crois, on appelle une position mod\u00e9r\u00e9e. \u00bb<\/em> La mod\u00e9ration, c&#8217;est d&#8217;abord la reconnaissance de la pluralit\u00e9 et de l&#8217;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, la n\u00e9cessit\u00e9 de ne pas peindre le monde en une seule couleur, et le choix de mettre le vrai et le juste plus haut que l&#8217;engagement. <\/p>\n<p>Dans l&#8217;engagement au sein d&#8217;un parti, que je respecte, il existe une hi\u00e9rarchie qui place cette fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l&#8217;engagement lui-m\u00eame au-dessus de tout. Je me suis violemment oppos\u00e9 \u00e0 la guerre en Irak et aux pratiques de torture l\u00e9galis\u00e9es dans le cadre de la \u00ab guerre contre le terrorisme \u00bb. Je suis tout \u00e0 fait hostile \u00e0 un minist\u00e8re de l&#8217;Identit\u00e9 nationale et je refuse de participer \u00e0 ce d\u00e9bat qui me semble truqu\u00e9. Je me sens concern\u00e9 par la condition des prisonniers, ou par d&#8217;autres causes, mais je veux avoir le droit \u00e0 tout moment de m&#8217;informer largement, de peser le pour et le contre, avant de prendre position. Je suis tr\u00e8s attach\u00e9 au refus du manich\u00e9isme. Germaine Tillion \u00e9tait intervenue pour soustraire les militants du FLN, et ceux qui les appuyaient, \u00e0 la torture, \u00e0 la peine de mort, et plus g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la prison. Mais cela ne l&#8217;a pas emp\u00each\u00e9e, une fois la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie termin\u00e9e, d&#8217;\u00e9crire des demandes de gr\u00e2ce pour des militants de l&#8217;Alg\u00e9rie fran\u00e7aise, car elle \u00e9tait ouverte \u00e0 la reconnaissance de l&#8217;humanit\u00e9, y compris de ceux qui d\u00e9fendaient des positions diff\u00e9rentes des siennes.<\/p>\n<p><strong>Regards.fr:<\/strong> <strong> <em>Vous citez aussi en exemple Primo Levi&#8230;<\/em> <\/strong><\/p>\n<p><strong> Tzvetan Todorov: <\/strong> Primo L\u00e9vi mettait un point d&#8217;orgueil \u00e0 collectionner des cas, notamment de SS ou de m\u00e9decins des camps, qui avaient eu des moments d&#8217;humanit\u00e9. Il r\u00e9pertoriait aussi les moments de faiblesse chez lui ou chez des figures lumineuses. C&#8217;est un de nos pires aveuglements que celui qui am\u00e8ne \u00e0 \u00e9riger un mur entre le mal et nous. Le mal, ce serait les autres, et nous serions de pures victimes ou de purs h\u00e9ros. Or le seul moyen d&#8217;\u00e9viter que d&#8217;autres Hitler viennent au monde, c&#8217;est de se souvenir qu&#8217;il \u00e9tait parfaitement humain.<\/p>\n<p><strong>Regards.fr:<\/strong> <strong> <em>Vous ne renoncez pas \u00e0 un vocabulaire un peu galvaud\u00e9, comme le \u00ab bien \u00bb et le \u00ab mal \u00bb, \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb ou \u00ab humanisme \u00bb. S&#8217;agit-il de le restituer dans sa complexit\u00e9 ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p><strong> Tzvetan Todorov: <\/strong> Il ne faut pas abandonner les mots communs qui servent de points de rep\u00e8re \u00e0 la vie des gens ordinaires. Mais \u00e9videmment, cela demande des pr\u00e9cisions. Pour moi le \u00ab bien \u00bb et le \u00ab mal \u00bb ne sont pas des entit\u00e9s m\u00e9taphysiques absolues, des monstres surgis ou des soleils \u00e9blouissants, mais des actes tr\u00e8s concrets qui me paraissent incontestablement condamnables, et qui se situent toujours dans un contexte. Quant \u00e0 \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb et \u00ab humanisme \u00bb, ils sont servis \u00e0 toutes les sauces. Tout le monde se r\u00e9clame de la d\u00e9mocratie. Cependant je tiens \u00e0 garder ce mot, car c&#8217;\u00e9tait ce \u00e0 quoi nous aspirions quand nous vivions sous le totalitarisme. Bien s\u00fbr, on peut s&#8217;en servir comme d&#8217;un masque, comme on s&#8217;est servi de \u00ab civilisation \u00bb pour justifier les guerres coloniales. Mais si on la prend au s\u00e9rieux, la d\u00e9mocratie permet de critiquer des d\u00e9rives auxquelles nous assistons. Elle implique \u00e0 la fois une souverainet\u00e9 populaire et le respect des libert\u00e9s individuelles. Si l&#8217;on ch\u00e9rit exclusivement la volont\u00e9 du peuple, on oublie que certains individus sont des marginaux, des outsiders, qui refusent de se soumettre au moule commun. <\/p>\n<p>Or il y a une limite au-del\u00e0 de laquelle l&#8217;individu organise sa vie \u00e0 sa guise. Ce n&#8217;est pas une \u00e9vidence : je sais \u00e0 quel point on peut l\u00e9gif\u00e9rer sur tout, la ville o\u00f9 vous habitez, l&#8217;\u00e9cole o\u00f9 vous pouvez inscrire vos enfants, l&#8217;universit\u00e9 o\u00f9 vous pouvez aller, le type de travail auquel vous avez droit, jusqu&#8217;\u00e0 la personne avec qui vous pouvez vivre&#8230; Le Parti, dans mon enfance, intervenait dans la vie personnelle des individus. Il faut donc pr\u00e9server les libert\u00e9s, mais aussi le bien commun. Et la France a tendance \u00e0 oublier ce deuxi\u00e8me point. L&#8217;id\u00e9ologie ultralib\u00e9rale semble consid\u00e9rer chacun comme une \u00eele isol\u00e9e, oubliant que l&#8217;\u00eatre humain n&#8217;a d&#8217;existence que sociale. Quant \u00e0 l&#8217;humanisme, il peut para\u00eetre ringard, mais tel que je l&#8217;entends, il postule que le bien-\u00eatre humain est le but ultime de toute action publique, que tous les hommes appartiennent \u00e0 la m\u00eame esp\u00e8ce et que les individus peuvent toujours acquiescer ou r\u00e9sister. Les humanistes modernes, ce sont pour moi David Rousset, Germaine Tillion, Primo Levi, Romain Gary, Vassili Grossmann. Ils ont vu de pr\u00e8s l&#8217;horreur des camps et pourtant ils ont continu\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre la dignit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p><strong>Regards.fr:<\/strong> <strong> <em>Une pens\u00e9e positive du collectif est-elle possible, d\u00e8s lors que l&#8217;individu est mis au premier plan ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p><strong> Tzvetan Todorov: <\/strong>La d\u00e9mocratie est aussi un souci du bien commun. Il ne suffit pas de prot\u00e9ger les int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s et les aspirations individuelles, il faut aussi pr\u00e9server l&#8217;intervention proprement politique. Nous nous trompons lourdement en oubliant le fait que les \u00eatres humains ne vivent pas un par un : m\u00eame si nous devons les ch\u00e9rir un par un :, mais en communaut\u00e9. Il est surprenant que la gauche fran\u00e7aise ne se soit pas empar\u00e9e de ce th\u00e8me tellement actuel, de cette \u00e9vidence anthropologique. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;historien des id\u00e9es Tzvetan Todorov propose dans son nouvel essai, <em>La Signature humaine<\/em>, un autoportrait en creux. Il se livre dans les plis des figures et des lectures qui l&#8217;ont inspir\u00e9. 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