{"id":4439,"date":"2009-12-01T00:00:00","date_gmt":"2009-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/alexandre-vvedenski-voyou4439\/"},"modified":"2009-12-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-11-30T23:00:00","slug":"alexandre-vvedenski-voyou4439","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4439","title":{"rendered":"Alexandre Vvedenski. \u00ab Voyou litt\u00e9raire \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><em> Un sapin chez les Ivanov <\/em>, de Vvedenski, permet la rencontre avec un des avant-gardistes russes de gauche du groupe Oberiou, presque tous morts dans les prisons staliniennes. Entretien avec Agn\u00e8s Bourgeois, metteur en sc\u00e8ne. <\/p>\n<p>Le public est habitu\u00e9 \u00e0 l&#8217;argument de vente qui consiste \u00e0 souligner la \u00ab modernit\u00e9 \u00bb de tel ou tel auteur, lointain. Shakespeare, Moli\u00e8re, nos voisins. La derni\u00e8re des vertus mais pas la moindre d&#8217;un travail sur des artistes avant-gardistes russes en cours de d\u00e9couverte en France, c&#8217;est que s&#8217;y reconna\u00eetre n&#8217;offre aucune plus-value, momentan\u00e9ment au moins.<em> \u00ab Zabolotski, quel contemporain ! \u00bb <\/em>, d\u00e9nonce, assez dr\u00f4lement du reste, la valeur bien creuse de ce qui se pense comme une valeur artistique et qui n&#8217;est probablement que l&#8217;appropriation faible que l&#8217;\u00e9poque se fait de ce qu&#8217;elle ne comprend pas. Agn\u00e8s Bourgeois, metteur en sc\u00e8ne, form\u00e9e comme com\u00e9dienne \u00e0 l&#8217;Ecole du Th\u00e9\u00e2tre national de Strasbourg dans les ann\u00e9es 1980, propose un travail \u00e0 partir d&#8217;une pi\u00e8ce d&#8217;Alexandre Vvedenski,<em> Un sapin chez les Ivanov <\/em>. Heureuses rencontres que celles qui posent quelques jalons et nous indiquent l&#8217;existence de modes de pens\u00e9e et de repr\u00e9sentations qui ne nous offrent, pr\u00e9cis\u00e9ment, aucune surface de reconnaissance.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;auteur sur lequel vous travaillez, Alexandre Vvedenski, a appartenu \u00e0 un groupe d&#8217;artistes, le groupe Oberiou. Pourriez-vous nous pr\u00e9senter leur mouvement ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Agn\u00e8s Bourgeois. <\/strong> On sait assez peu de choses sur eux. C&#8217;est un groupe de gens tr\u00e8s jeunes qui a exist\u00e9 sur une tr\u00e8s courte p\u00e9riode, leur Manifeste est \u00e9crit en 1928, or en g\u00e9n\u00e9ral on marque la fin de l&#8217;avant-garde russe vers 1925. Ils organisent, jusqu&#8217;en 1930, dans des endroits divers, quelques manifestations publiques, concerts et r\u00e9citals th\u00e9\u00e2tralis\u00e9s, sans distinctions en genre, qui s&#8217;achevaient souvent en scandale ; ils proclament l&#8217;autonomie de l&#8217;art r\u00e9el, veulent \u00e9largir le sens des objets et des mots par<em> \u00ab l&#8217;entrechoquement du sens des mots \u00bb <\/em>, se rangent sur le<em> \u00ab front de gauche \u00bb <\/em>, mais sont tr\u00e8s vite \u00e9touff\u00e9s, et contraints de continuer \u00e0 \u00e9crire dans l&#8217;isolement. Ils n&#8217;ont pas vraiment eu le temps de se faire reconna\u00eetre avant d&#8217;\u00eatre frapp\u00e9s d&#8217;interdit, gr\u00e2ce notamment \u00e0 une s\u00e9rie d&#8217;articles aux formules fatales, comme le titre \u00ab La jonglerie litt\u00e9raire : sur une sortie des voyous litt\u00e9raires \u00bb, ou \u00ab minorit\u00e9 ob\u00e9rioute \u00bb, \u00ab insolence litt\u00e9raire \u00bb. Daniil Harms et Vvedenski seront inculp\u00e9s pour activit\u00e9 contre-r\u00e9volutionnaire, avec \u00ab leurs po\u00e8mes abscons \u00bb. Ils n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s jusqu&#8217;aux ann\u00e9es 1960 en Russie (Harms, le plus connu sans doute, est r\u00e9habilit\u00e9 en 1956) et on les d\u00e9couvre en France dans les ann\u00e9es 1990, je pense. S&#8217;ils ont \u00e9t\u00e9 si longtemps oubli\u00e9s, outre le fait qu&#8217;ils arrivent au moment d&#8217;un durcissement du syst\u00e8me, et donc ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s vite an\u00e9antis, c&#8217;est aussi que leur r\u00e9sistance passe par un droit \u00e0 l&#8217;insouciance, des conversations sur les r\u00eaves des uns, l&#8217;envol, la gravitation, la natation, la place de l&#8217;homme parmi les objets, la fonction du langage, le temps&#8230;, et pas par des revendications explicitement politiques. Leur non-conformisme exc\u00e8de ou outrepasse totalement le politique : ce qui en soi est parfaitement politique, et n&#8217;a pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la critique ! Ils mourront presque tous apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s (Vvedenski en 1941, \u00e0 38 ans) ou ne survivront pas \u00e0 la guerre. Sauf Drouskine, gr\u00e2ce \u00e0 qui ont pu \u00eatre sauv\u00e9s beaucoup de leurs \u00e9crits.<\/p>\n<p><strong> Qui sont-ils et quelle a \u00e9t\u00e9 leur recherche ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.B. <\/strong> L&#8217;Oberiou signifie donc l&#8217;Association pour un art r\u00e9el. On peut citer parmi ses membres Harms, Lipavski, Drouskine, Vaguinov, Vvedenski&#8230; Ils sont po\u00e8tes, philosophes, \u00e9crivains. Certains se sont rencontr\u00e9s d\u00e8s le lyc\u00e9e. Ils sont post-futuristes, commencent par imiter le futurisme russe zaoum, puis glissent peu \u00e0 peu du domaine phon\u00e9tique au domaine s\u00e9mantique.<em> \u00ab Brille l&#8217;\u00e9toile du non-sens\/Elle seule est sans fond \u00bb <\/em>, \u00e9crit Vvedenski, qui se qualifie lui-m\u00eame de \u00ab tchinar, auto-rit\u00e9 du non-sens \u00bb. Refusant la logique quotidienne et la conscience rationaliste, il ne s&#8217;agit plus seulement de retourner l&#8217;objet ou le mot pour le voir diff\u00e9remment, mais de le d\u00e9tacher de tout, pour pouvoir l&#8217;affranchir de l&#8217;appartenance \u00e0 une seule sph\u00e8re. Leur exp\u00e9rience po\u00e9tique est radicale, et ils mettent au premier plan la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 \u00bb de leur art. La parole po\u00e9tique est s\u00e9rieuse, et<em> \u00ab la po\u00e9sie, il faut l&#8217;\u00e9crire de telle fa\u00e7on qu&#8217;un po\u00e8me jet\u00e9 dans la fen\u00eatre brise la vitre \u00bb <\/em>, comme le dit Harms dans ses carnets de travail.<\/p>\n<p><strong> Vvedenski a \u00e9t\u00e9 mis en sc\u00e8ne par quelques personnes en France (Lukas Hemleb, Robert Cantarella notamment) mais pas cette pi\u00e8ce. D&#8217;o\u00f9 vient ce choix ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.B. <\/strong> Je ne crois pas effectivement qu&#8217;elle ait \u00e9t\u00e9 produite en France, mais je peux me tromper. Elle a \u00e9t\u00e9 mont\u00e9e en Hollande, en Belgique, r\u00e9cemment en Hongrie, peut-\u00eatre en Russie ? Elle a en tout cas souvent \u00e9t\u00e9 appr\u00e9hend\u00e9e par des groupes amateurs. C&#8217;est d&#8217;ailleurs int\u00e9ressant, sans doute se sent-on plus libre en tant qu&#8217;amateur, moins enclin au s\u00e9rieux et tenu \u00e0 l&#8217;\u00e9dification, qu&#8217;on croit souvent garantie par la narration logique et vraisemblable. Si je me suis attach\u00e9e moi plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette pi\u00e8ce, c&#8217;est sans doute parce qu&#8217;elle joue, avec un humour terrible, avec les identit\u00e9s et les places. Elle explose d&#8217;embl\u00e9e, et sous couvert d&#8217;une situation on ne peut plus reconnaissable : l&#8217;attente du soir de No\u00ebl dans une famille bourgeoise : tous les vernis, r\u00e9alistes et formels. Les mots se d\u00e9tachent comme des lames, la peur, le bonheur, le d\u00e9sir, le langage, tout est d\u00e9nud\u00e9. Et cette libert\u00e9 que Vvedenski s&#8217;octroie, en allant plus loin encore dans la confusion que Lewis Carol ou que Gogol, en enlevant tous les supports, donne \u00e0 cette pi\u00e8ce une densit\u00e9 qui chamboule les sens. C&#8217;est un merveilleux point de d\u00e9part pour la recherche th\u00e9\u00e2trale.<\/p>\n<p><strong> Qu&#8217;est-ce que cela fait de travailler sur des gens qui se r\u00e9clamaient d&#8217;une avant-garde et qui produisaient des objets d&#8217;avant-garde \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l&#8217;avant-garde n&#8217;est plus une notion qui vaut et n&#8217;est plus une r\u00e9alit\u00e9 ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.B. <\/strong> Et si on essayait, au th\u00e9\u00e2tre par exemple, de r\u00e9introduire cette notion, d&#8217;en refaire une r\u00e9alit\u00e9,<em> \u00ab d&#8217;\u00e9largir le sens de l&#8217;objet, du mot et de l&#8217;action \u00bb <\/em>, pour citer le manifeste !<\/p>\n<p><strong> Ma question portait sur l&#8217;\u00e9tranget\u00e9 de cette recherche et sur la singularit\u00e9 de ce moment historique et des recherches qu&#8217;il a vu na\u00eetre. Comment vous les appropriez-vous, ces choses qui sont si loin de nos modes de pens\u00e9e et repr\u00e9sentations, quand vous les abordez comme metteur en sc\u00e8ne ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.B. <\/strong> Quand j&#8217;ai lu cette pi\u00e8ce la premi\u00e8re fois, je peux dire que j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 saisie. C&#8217;\u00e9tait comme une grille qu&#8217;il fallait d\u00e9chiffrer pour arriver \u00e0 transcrire cette sensation primordiale. C&#8217;est vraiment de la po\u00e9sie, et c&#8217;est en tant que po\u00e8me qu&#8217;on s&#8217;en est empar\u00e9, et qu&#8217;avec toute l&#8217;\u00e9quipe on a laiss\u00e9 surgir les images, l&#8217;espace, le son, les couleurs, les mouvements, en proc\u00e9dant comme eux, par associations, sans chercher \u00e0 d\u00e9gager une logique.<em> \u00ab Vvedenski \u00e9parpille l&#8217;objet en parties, mais cet objet n&#8217;en perd pas pour autant la loi cr\u00e9atrice qui la gouverne \u00bb <\/em> (manifeste oberiou). On peut dire qu&#8217;il y a appropriation de la d\u00e9marche, mais surtout pas appropriation au sens o\u00f9 trop souvent on l&#8217;entend, c&#8217;est-\u00e0-dire en le ramenant \u00e0 nous, en essayant d&#8217;y mettre de l&#8217;ordre pour retrouver nos habitudes. Il y a d&#8217;abord cet objet, cette \u00e9nigme, et nous avons jou\u00e9 nous aussi \u00e0 reconfigurer des mondes nouveaux, \u00e0 manipuler des codes en roue libre, en vertu du fait que<em> \u00ab l&#8217;objet et le ph\u00e9nom\u00e8ne, transpos\u00e9s de la vie sur sc\u00e8ne, perdent les lois qui les r\u00e9gissent dans la \u00abvie\u00bb et en acqui\u00e8rent d&#8217;autres, th\u00e9\u00e2trales celles-ci \u00bb <\/em> (manifeste oberiou). <\/p>\n<p><strong> D.S. <\/strong><\/p>\n<p><strong> A VOIR <\/strong><br \/>\n<em> Un sapin chez les Ivanov <\/em>, d&#8217;Alexandre Vvedenski, traduction Andr\u00e9 Markowicz, m.e.s.  Agn\u00e8s Bourgeois, Nouveau Th\u00e9\u00e2tre de Montreuil, du 14 au 22 janvier 2010. Renseignements : 01 48 70 48 90<\/p>\n<p><strong> A LIRE <\/strong><br \/>\n<em> Anthologie de l&#8217;Oberiou, Les hommes sont sortis de chez eux <\/em>, \u00e9d. Christian Bourgois.<\/p>\n<p>Alexandre Vvedenski,<em> Un sapin chez les Ivanov et autres pi\u00e8ces <\/em>, \u00e9d. Les Solitaires Intempestifs, ?uvres compl\u00e8tes, \u00e9d. La Diff\u00e9rence.<br \/>\n<em> Le Manifeste oberiou <\/em> est publi\u00e9 dans Daniil Harms, Ecrits, \u00e9d. Christian Bourgois <\/p>\n<p>Daniil Harms,<em> ?uvres en prose et en vers <\/em>, \u00e9d. Verdier.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b067, d\u00e9cembre 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><em> Un sapin chez les Ivanov <\/em>, de Vvedenski, permet la rencontre avec un des avant-gardistes russes de gauche du groupe Oberiou, presque tous morts dans les prisons staliniennes. 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