{"id":4413,"date":"2009-11-01T00:00:00","date_gmt":"2009-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-age-mur-le-roman-de-19894413\/"},"modified":"2009-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-10-31T23:00:00","slug":"l-age-mur-le-roman-de-19894413","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4413","title":{"rendered":"L&#8217;\u00e2ge Mur, le roman de 1989"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> 1989, Berlin-Est. \u00c9vocation de cette ann\u00e9e-l\u00e0, au fil du journal \u00e9clat\u00e9 d&#8217;une jeune Berlinoise. Entre fiction et d\u00e9pliage r\u00e9el des \u00e9v\u00e9nements. <\/p>\n<p><strong> JANVIER <\/strong><\/p>\n<p><strong> Je m&#8217;appelle Beate, j&#8217;ai vingt-sept ans et demi, je suis toujours c\u00e9libataire <\/strong> malgr\u00e9 mon immense beaut\u00e9 et cette intelligence qui ne g\u00e2te rien. Mais je vis \u00e0 Berlin-Est. Ville s\u00e9par\u00e9e. Ville divorc\u00e9e. Ville fra\u00eechement c\u00e9libataire au regard de l&#8217;histoire, comme une moiti\u00e9 de pomme. On a f\u00eat\u00e9 hier la nouvelle ann\u00e9e, avec mes voisins, les Freudenberg. A minuit, on a trinqu\u00e9 \u00e0 la bi\u00e8re et au schnaps, avec une joie telle que je me suis dit que nous attendions d\u00e9cid\u00e9ment tous beaucoup de cette ann\u00e9e 1989. Etait-ce la magie des chiffres ? Le bicentenaire de la R\u00e9volution fran\u00e7aise qui nous fait quand m\u00eame quelque chose, \u00e0 nous, les communistes ? Devant toute cette joie non feinte de quitter 1988 et d&#8217;en arriver enfin \u00e0 1989, je me suis s\u00e9v\u00e8rement demand\u00e9 si nous n&#8217;en attendions pas trop. Nous verrons bien. Comme on ne sait jamais, j&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 de tenir un journal. Encore une discipline que je m&#8217;impose : \u00f4 comme je suis allemande !<\/p>\n<p>Avec toute l&#8217;arrogance de ses vingt ans, Winfried, le fils a\u00een\u00e9 des Freudenberg, m&#8217;a dragu\u00e9e toute la soir\u00e9e sur le canap\u00e9. Il a pass\u00e9 au moins une heure \u00e0 me raconter comment en juin dernier, avec des amis, il s&#8217;\u00e9tait mis en t\u00eate d&#8217;\u00e9couter le concert que Michael Jackson donnait \u00e0 l&#8217;Ouest en allant dans la zone interdite de la porte de Brandebourg. J&#8217;\u00e9tais fascin\u00e9e. Il avait un gros bouton d&#8217;acn\u00e9 sous l&#8217;aile du nez que j&#8217;avais une envie folle de lui percer. En fait, ils \u00e9taient des centaines de jeunes \u00e0 avoir la m\u00eame id\u00e9e que lui, mais la police les attendait, et les a dispers\u00e9s \u00e0 coups de matraque. Winfried s&#8217;est alors pench\u00e9 vers moi pour me chuchoter \u00e0 l&#8217;oreille que le fr\u00e8re d&#8217;un de ses amis travaillait \u00e0 la Stasi, et qu&#8217;il lui avait dit que Michael Jackson \u00e9tait fich\u00e9 ! C&#8217;est dr\u00f4le : il n&#8217;y a plus personne aujourd&#8217;hui \u00e0 Berlin-Est qui ne connaisse pas, de pr\u00e8s ou de loin, quelqu&#8217;un travaillant pour la Stasi. Si bien que j&#8217;ai l&#8217;impression qu&#8217;on la surveille autant qu&#8217;elle nous surveille, ces temps-ci. Je me demande o\u00f9 cela va bien pouvoir nous amener. En tout cas, Winfried m&#8217;en a racont\u00e9 une bien bonne, toujours \u00e0 propos de ce fameux concert de Michael Jackson du 19 juin : par peur des \u00e9meutes, la Stasi avait song\u00e9 \u00e0 retransmettre le concert dans un stade pour les Allemands de l&#8217;Est, mais en l\u00e9ger diff\u00e9r\u00e9, et avec des extraits d&#8217;un vieux concert \u00e0 diffuser en cas de provocation du chanteur ! Quand il m&#8217;a dit \u00e7a, l&#8217;image d&#8217;un cyclone m&#8217;a travers\u00e9 l&#8217;esprit, un cyclone issu de la rencontre d&#8217;un vent de libert\u00e9 avec un vent de panique.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s, Winfried s&#8217;est lanc\u00e9 dans une imitation de moonwalk pas terrible. Il est comme tous les jeunes de sa g\u00e9n\u00e9ration: il en a marre du communisme, il pense que c&#8217;est fini, qu&#8217;on a perdu, il souffre de la grisaille ambiante et de la pesanteur historique, il a un complexe d&#8217;Icare, il voudrait pouvoir voler afin de passer \u00e0 l&#8217;Ouest. Winfried se penche plus vers moi, une main sur mon \u00e9paule, et me chuchote encore doucement qu&#8217;il \u00ab pr\u00e9pare quelque chose \u00bb. Ses l\u00e8vres ont fr\u00f4l\u00e9 ma nuque. Il n&#8217;en dira pas plus. Je crois qu&#8217;il est bourr\u00e9. Il est mignon, malgr\u00e9 ses boutons. Dommage qu&#8217;il soit si jeune. Cela bouge. Je viens d&#8217;apprendre en \u00e9coutant Radio Free Europe qui n&#8217;est plus brouill\u00e9e depuis quelques semaines \u00e0 ma grande surprise, qu&#8217;en Tch\u00e9coslovaquie des manifestants se sont r\u00e9unis \u00e0 la m\u00e9moire de Jan Palach ! Bon sang, qu&#8217;ils sont courageux, ces Tch\u00e8ques ! Plusieurs d&#8217;entre eux ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s. Sinon, chez nous, Honecker a d\u00e9clar\u00e9 aujourd&#8217;hui : \u00ab Dans cinquante ou cent ans, le Mur sera toujours l\u00e0 \u00bb. Quel abruti, celui-l\u00e0. Lui et sa femme, ils forment vraiment la paire.<\/p>\n<p>PS 1 : Le nouveau Pr\u00e9sident des Etats-Unis s&#8217;appelle George H. Bush. \u00ab L&#8217;Histoire avec sa grande Hache \u00bb, comme disait je ne sais plus quel romancier fran\u00e7ais que j&#8217;ai \u00e9tudi\u00e9 \u00e0 la fac. En tout cas, il n&#8217;a pas l&#8217;air commode.<\/p>\n<p>PS 2 : Winfried, de plus en plus beau et myst\u00e9rieux quand je le croise dans l&#8217;escalier de l&#8217;immeuble. Je ne sais pas ce qu&#8217;il trafique, mais il irradie. Il n&#8217;y a qu&#8217;\u00e0 toi, cher journal, \u00e0 qui je peux confier qu&#8217;il m&#8217;attire de plus en plus. Tu es ma d\u00e9licieuse Stasi. A suivre&#8230;<\/p>\n<p><strong> F\u00c9VRIER <\/strong><\/p>\n<p><strong> Il faut que je raconte en d\u00e9tail la soir\u00e9e d&#8217;hier. Elle est importante. <\/strong> Hier donc, vers huit heures du soir, on a frapp\u00e9 \u00e0 ma porte. C&#8217;\u00e9tait Winfried. Il avait le visage totalement d\u00e9fait. Il m&#8217;a demand\u00e9 s&#8217;il pouvait entrer, il avait une bouteille de schnaps, et quand j&#8217;ai ferm\u00e9 la porte, il a ajout\u00e9 qu&#8217;il avait aussi un bout de shit que lui avaient laiss\u00e9 ses cousins de Hambourg, qui \u00e9taient venus la semaine derni\u00e8re passer le week-end \u00e0 Berlin-Est. Il avait pourtant l&#8217;air si triste, je me demandais pourquoi. J&#8217;ai d\u00fb attendre qu&#8217;il roule son p\u00e9tard, en fume quelques bouff\u00e9es arros\u00e9es de schnaps pour avoir l&#8217;explication. Il me dit qu&#8217;un de ses copains d&#8217;enfance, Chris, venait d&#8217;\u00eatre abattu en tentant de passer le Mur pr\u00e8s du Reichstag. Et que le type qui \u00e9tait avec lui avait \u00e9t\u00e9 gri\u00e8vement bless\u00e9. \u00ab Chris \u00e9tait gar\u00e7on de caf\u00e9 \u00bb,  m&#8217;explique Winfried. \u00ab Un bon gar\u00e7on, un bon gar\u00e7on de caf\u00e9. Il devait bient\u00f4t faire son service militaire, et il ne supportait pas cette id\u00e9e. Je l&#8217;ai vu la semaine derni\u00e8re. Il \u00e9tait tr\u00e8s excit\u00e9. Il avait entendu dire que les soldats ne tiraient plus quand on essayait de passer le Mur. \u00bb En g\u00e9n\u00e9ral, le shit, \u00e7a fait rire, mais en me racontant \u00e7a, Winfried pleurait \u00e0 chaudes larmes. Je sentais toute sa r\u00e9pulsion pour ce crime odieux, presque surann\u00e9. \u00ab Et tu sais le pire, Beate ? Est-ce que tu sais le pire ? Je vais te le dire, Beate. Le pire, c&#8217;est que les quatre soldats qui ont tir\u00e9 sur lui et sur son copain ont touch\u00e9 chacun une prime de cent cinquante marks pour leur exploit. Je les hais.\u00a0Je les hais tous. \u00bb Je l&#8217;ai embrass\u00e9. Il embrassait bien. Nous nous sommes d\u00e9shabill\u00e9s. Il m&#8217;a fait l&#8217;amour avec douceur, en pleurnichant encore. Il m&#8217;a appris ensuite que pour lui, c&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re fois. J&#8217;\u00e9tais \u00e9mue. On a ainsi pass\u00e9 la nuit \u00e0 faire l&#8217;amour et \u00e0 parler politique en alternance. De ce qui se passait en Yougoslavie avec la cr\u00e9ation de l&#8217;Union d\u00e9mocratique slov\u00e8ne, un parti ind\u00e9pendant du PC. De ce qui se passait en Hongrie, qui venait de se prononcer pour un passage \u00ab graduel et progressif \u00bb au multipartisme. De ce qui se passait en Bulgarie avec la fondation d&#8217;un syndicat ind\u00e9pendant, Podkrepa. Et surtout de ce qui se passait en Pologne, avec l&#8217;ouverture des n\u00e9gociations pouvoir-opposition. \u00ab Tu te rends compte ? \u00bb lui disais-je. \u00ab Pouvoir-opposition ! Tu pensais vraiment entendre \u00e7a un jour ? Moi pas, je te l&#8217;avoue.\u00a0Sois patient, Winfried. \u00c7a craque de partout, et \u00e7a finira par craquer ici aussi, sois patient. \u00bb Mais Winfried n&#8217;est pas patient, au contraire il est extr\u00eamement nerveux. Il est persuad\u00e9 qu&#8217;ici, en RDA, \u00e7a ne changera jamais, JAMAIS. Il me r\u00e9p\u00e8te ce qu&#8217;a d\u00e9clar\u00e9 Honecker le mois dernier, \u00e0 savoir que le Mur serait encore l\u00e0 dans cinquante ou cent ans. Winfried pense qu&#8217;ils pr\u00e9f\u00e9reront balancer la bombe atomique, plut\u00f4t que de voir le Mur tomber. Il est si jeune, si exalt\u00e9. Je le prends dans mes bras, j&#8217;essaie de le calmer. Il finit par s&#8217;endormir, la t\u00eate tourn\u00e9e vers l&#8217;ouest, en marmottant que lui non plus ne fera pas son service militaire. Je le connais \u00e0 peine et j&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 peur pour lui.<\/p>\n<p>Hier soir, Winfried m&#8217;a emmen\u00e9e \u00e0 un concert punk qui se tenait dans un local paroissial au nord de Berlin-Est. Il me dit que m\u00eame si \u00e7a ne se voit pas, s&#8217;il n&#8217;a pas la cr\u00eate comme certains, il est punk depuis 1984. Le groupe s&#8217;appelait Steh Auf Berlin ! Il y avait trente ou quarante personnes dans l&#8217;assistance, et la chanteuse, une fille en combinaison rose, Doc Martens plant\u00e9es sur des bas r\u00e9sille, comme fil\u00e9s \u00e0 la vitesse de la lumi\u00e8re, \u00e9ructait : \u00ab Je ne veux pas d&#8217;une vie planifi\u00e9e. \u00bb J&#8217;ai aussi not\u00e9 une chanson qui s&#8217;intitulait \u00ab Honecker was a rocker \u00bb et une autre, \u00ab BMW \u00bb, qui se moque de notre bonne vieille Trabant. Tout \u00e7a, pas mal, un peu infantile. Je dois \u00eatre la plus vieille dans le public et je sens aussi un mur entre ces punks et moi. C&#8217;est sans doute le pire de notre situation, au demeurant, que de voir des murs partout, entre nous et les autres, avec cette objurgation qui nous est faite tout le temps de d\u00e9finir qui nous sommes, et qui sont les autres. Parce que le Mur n&#8217;est jamais que la fronti\u00e8re entre un concept et un autre, exactement comme le blanc entre deux mots du dictionnaire qui n&#8217;ont rien \u00e0 voir l&#8217;un avec l&#8217;autre. Bien plus que par l&#8217;espace, nous sommes s\u00e9par\u00e9s par le sens. Reste \u00e0 le d\u00e9finir.<\/p>\n<p>Winfried, je veux le croire, est diff\u00e9rent de ce point de vue des autres punks. Je le regarde en souriant pogotter dans ce local paroissial. Ces protestants sont vraiment dingues de laisser faire des choses pareilles dans leurs \u00e9difices ! \u00c7a me fait penser au ph\u00e9nom\u00e8ne des zazous qui dansaient \u00e0 Paris, dans les caves de Saint-Germain-des-Pr\u00e9s sous l&#8217;occupation allemande. M\u00eame insouciance. Mais Winfried, encore une fois, n&#8217;est pas exactement comme eux, m\u00eame s&#8217;il m&#8217;explique fi\u00e8rement qu&#8217;en 1984, un ordre de la S\u00e9curit\u00e9 d&#8217;Etat voulait r\u00e9soudre le probl\u00e8me des punks. A l&#8217;\u00e9poque, me raconte-t-il, il y avait souvent \u00e0 l&#8217;encontre des punks des perquisitions sans mandat, des surveillances, des mesures polici\u00e8res contre le public des concerts. On ciblait les punks pour les arr\u00eater, les obliger \u00e0 s&#8217;engager dans l&#8217;arm\u00e9e, ou bien on s&#8217;en d\u00e9barrassait en acceptant leur demande d&#8217;immigration en RFA, ce qui les rendait encore plus c\u00e9l\u00e8bres aux yeux des autres punks. Ils avaient franchi le Mur par sa faille : l&#8217;insolence. Le crachat. Le d\u00e9dain. Ils se prenaient pour des rats humains, sans futur ? Eh bien, tr\u00e8s bien, on les laissait passer avec leur peste en Occident. Comme si l&#8217;Orient commen\u00e7ait ici, \u00e0 la porte de Brandebourg. C&#8217;est pour cette raison que les concerts de punk \u00e9taient organis\u00e9s pour la plupart dans des locaux paroissiaux. \u00ab L&#8217;Eglise protestante a jou\u00e9 un r\u00f4le majeur dans la r\u00e9sistance \u00e0 la doctrine socialiste \u00bb, m&#8217;apprend Winfried\u00a0en me donnant soudain l&#8217;impression d&#8217;\u00eatre, \u00e0 m\u00eame pas vingt-huit ans, vieille, compl\u00e8tement largu\u00e9e. Justement. Winfried me demande, soudain c\u00e2lin, quel jour est mon anniversaire. Il rit aux \u00e9clats quand il apprend que je suis n\u00e9e le 13 ao\u00fbt 1961. Les dirigeants se rendent-ils compte du danger que cette g\u00e9n\u00e9ration du No future repr\u00e9sente pour le communisme du futur ?<\/p>\n<p><strong> MARS <\/strong><\/p>\n<p><strong> Winfried est mort aujourd&#8217;hui. <\/strong> Il a tent\u00e9 de passer le Mur avec un ballon de sa confection, et il s&#8217;est \u00e9cras\u00e9 dans le quartier de Zehlendorf. Au moins est-il mort \u00e0 l&#8217;Ouest&#8230; Pourquoi ne m&#8217;en a-t-il pas parl\u00e9 ? Pourquoi n&#8217;a-t-il pas attendu ? J&#8217;entends les pleurs des Freudenberg \u00e0 l&#8217;\u00e9tage en dessous. Je n&#8217;ose pas descendre. Je vis dans un monde en d\u00e9composition. Un ballon&#8230; Tout de m\u00eame, quelle belle id\u00e9e po\u00e9tique, quelle belle id\u00e9e idiote. Mort d&#8217;un jeune po\u00e8te punk. Mort d&#8217;un amour. On a enterr\u00e9 Winfried ce matin. Tous ses amis punks \u00e9taient l\u00e0. Tous parlent de partir. A la sortie du cimeti\u00e8re, quelqu&#8217;un m&#8217;a appris qu&#8217;en Roumanie, \u00e7a craquait aussi. Il para\u00eet que six anciens communistes ont \u00e9crit une lettre ouverte \u00e0 Ceausescu pour d\u00e9noncer sa politique. Ils ont \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement arr\u00eat\u00e9s. Ceausescu est un tyran. M\u00eame Gorbatchev le dit. Faudra l&#8217;abattre, celui-l\u00e0.<\/p>\n<p><strong> AVRIL <\/strong><\/p>\n<p><strong> Rien pendant des semaines. <\/strong> Comme un r\u00eave de printemps qui n&#8217;arrive pas. On parle de d\u00e9gel, mais mes larmes restent solides. Si : deux joies. D&#8217;abord la Pologne : le syndicat Solidarit\u00e9 est l\u00e9galis\u00e9. Un p&#8217;tit air de d\u00e9mocratie, l\u00e0-bas, qui nous fait r\u00eaver ici. Et puis la Chine : depuis le 25, des \u00e9tudiants manifestent sur la place Tian&#8217;anmen. J&#8217;admire leur courage. Printemps \u00e0 P\u00e9kin, printemps \u00e0 Berlin ?<\/p>\n<p><strong> MAI <\/strong><\/p>\n<p><strong> Je ne suis pas all\u00e9e voter pour les municipales. Je n&#8217;y crois plus. <\/strong> Et j&#8217;ai raison : le PC a encore obtenu 95 % des voix. Cela au moment m\u00eame o\u00f9 l&#8217;on apprend que le gouvernement hongrois d\u00e9cide de d\u00e9manteler progressivement le Rideau de fer le long de sa fronti\u00e8re avec l&#8217;Autriche ! Le bruit court dans toute la ville. C&#8217;est m\u00eame la grande blague ici. Quand on vous demande o\u00f9 vous partez en vacances ces jours-ci, r\u00e9pondre en ricanant : en Hongrie. Peut-\u00eatre que les Hongrois ont entendu George Bush qui vient de demander au gouvernement sovi\u00e9tique \u00ab de d\u00e9chirer le Rideau de fer \u00bb. En tout cas, c&#8217;est \u00e9trange de penser que ce Rideau a d\u00e9sormais un trou, m\u00eame si c&#8217;est encore un trou de souris. Et les \u00e9tudiants chinois qui manifestent toujours ! Et Gorbatchev qui vient d&#8217;\u00eatre \u00e9lu pr\u00e9sident du Soviet supr\u00eame ! Oui, cette fois, c&#8217;est vraiment le printemps. Oh Winfried, mon ch\u00e9ri, tu vois qu&#8217;il fallait attendre !<\/p>\n<p><strong> JUIN <\/strong><\/p>\n<p><strong> Quelle secousse ! Le r\u00e9gime chinois a mat\u00e9 les \u00e9tudiants avec une grande violence. <\/strong> Ici, \u00e7a a calm\u00e9 tout le monde, jet\u00e9 un grand froid. D&#8217;autant que les Chinois \u00e9taient redevenus nos amis, apr\u00e8s trente ans de brouille. Merde.<\/p>\n<p>En RDA, en ce moment, les plus courageux sont les luth\u00e9riens qui protestent ouvertement contre les fraudes aux derni\u00e8res \u00e9lections. Beaucoup sont arr\u00eat\u00e9s, mais le mouvement ne cesse pas pour autant. On dit que Honecker va \u00eatre contraint \u00e0 des concessions. J&#8217;attends de voir. Mais il para\u00eet qu&#8217;il a donn\u00e9 l&#8217;ordre de cesser de tirer sur les fugitifs qui veulent passer le Rideau de fer. J&#8217;esp\u00e8re que ce n&#8217;est pas une fausse rumeur comme la derni\u00e8re fois : je n&#8217;ai pas oubli\u00e9 la mort du copain de Winfried, Chris Geoffroy. J&#8217;ai \u00e9galement une amie qui s&#8217;est r\u00e9fugi\u00e9e, avec d&#8217;autres squatters, \u00e0 la mission de la RFA dans Berlin-Est, et on chuchote dans les caf\u00e9s que les ambassades ouest-allemandes \u00e0 Budapest, Varsovie et Prague seraient pleines d&#8217;Allemands de l&#8217;Est qui attendent un visa ! C&#8217;est l&#8217;exode. J&#8217;ai vu les Freudenberg hier : eux aussi veulent partir. Avec leur Trabant ! Par la Hongrie ! Je leur ai demand\u00e9 s&#8217;ils n&#8217;avaient pas peur. Ils m&#8217;ont dit non, parce que \u00ab le communisme craquait comme un pantalon \u00bb !<\/p>\n<p><strong> JUILLET <\/strong><\/p>\n<p><strong> C&#8217;est horrible ! Tout le monde \u00e0 Berlin ne parle plus que de partir. <\/strong> Je me demande par moments si je ne vais pas rester toute seule ici&#8230; Sinon je suis sur Radio Free Europe la visite de George Bush en Pologne et en Hongrie. Il para\u00eet qu&#8217;il est accueilli triomphalement. J&#8217;avoue humblement que je n&#8217;y comprends plus rien. Au fond de moi, je suis toujours communiste, marxiste-l\u00e9niniste, je n&#8217;envisage pas de vivre ailleurs qu&#8217;ici, oui je voudrais voir le Mur tomber moi aussi, parce qu&#8217;il nous fait de l&#8217;ombre, parce qu&#8217;il fait de l&#8217;ombre au communisme, mais j&#8217;ai peur de l&#8217;apr\u00e8s. J&#8217;ai lu qu&#8217;en URSS des mineurs s&#8217;\u00e9taient mis en gr\u00e8ve pour obtenir du savon ! Evidemment&#8230; On enrage quand on lit \u00e7a. En m\u00eame temps, je ne sais pas trop quoi penser de ce Gorbatchev. Il para\u00eet que le mois dernier, il a parl\u00e9 \u00e0 Strasbourg de la maison europ\u00e9enne commune ? Qu&#8217;est-ce que \u00e7a veut dire ?<\/p>\n<p><strong> AO\u00dbT <\/strong><\/p>\n<p><strong> Je f\u00eate mon vingt-huiti\u00e8me anniversaire dans une atmosph\u00e8re de d\u00e9labrement chaotique. <\/strong> Les Freudenberg sont partis. Ils ont entendu dire que le prince Otto Von Habsbourg organisait un grand pique-nique pour l&#8217;Europe pr\u00e8s de Sopron en Hongrie, ils esp\u00e8rent pouvoir passer la fronti\u00e8re \u00e0 cette occasion. Je me demande comment ils peuvent c\u00e9der aux sir\u00e8nes d&#8217;un aristocrate pareil, mais je pense aussi qu&#8217;ils ne peuvent plus vivre \u00e0 Berlin apr\u00e8s ce qui est arriv\u00e9 \u00e0 leurs fils. Quinze jours apr\u00e8s leur d\u00e9part, j&#8217;ai re\u00e7u une carte postale de Vienne : ils ont r\u00e9ussi. Ils squattent \u00e0 l&#8217;ambassade de la RFA en attendant un visa, il y a tellement de monde l\u00e0-bas qu&#8217;ils sont pris en charge par la Croix-Rouge. Ils m&#8217;embrassent.<\/p>\n<p><strong> SEPTEMBRE <\/strong><\/p>\n<p><strong> On s&#8217;en souviendra de ce 11 septembre&#8230; <\/strong> Cette nuit-l\u00e0, la Hongrie a ouvert ses fronti\u00e8res et 10 000 de mes compatriotes sont pass\u00e9s \u00e0 l&#8217;Ouest. Ici, dans les journaux, on explique que c&#8217;est une \u00ab op\u00e9ration coup de poignard sous le manteau, de style militaire \u00bb. J&#8217;entends sur Radio Free Europe que cette jeunesse est accueillie comme la promesse d&#8217;une richesse nouvelle. \u00c7a sent l&#8217;horrible propagande. Si seulement Honecker \u00e9tait moins vieux, moins con. Mais non. L&#8217;imb\u00e9cile se crispe. Il vient encore de repousser les r\u00e9formes d\u00e9mocratiques et l&#8217;organisation d&#8217;\u00e9lections libres, r\u00e9clam\u00e9e par l&#8217;organisation Nouveau Forum. Est-ce que Gorbatchev ne pourrait pas lui passer un petit coup de t\u00e9l\u00e9phone pour lui dire de se calmer ? Non. L&#8217;agence Tass, ai-je lu hier dans le journal, continue de parler de nous comme de \u00ab la partie inali\u00e9nable du Pacte de Varsovie \u00bb. Mais pourquoi ce qui est possible en Pologne, en Hongrie, en Tch\u00e9coslovaquie, n&#8217;est-il pas possible ici ?<\/p>\n<p><strong> OCTOBRE <\/strong><\/p>\n<p><strong> La ville s&#8217;est par\u00e9e de ses plus belles couleurs pour f\u00eater le quaranti\u00e8me anniversaire de la fondation de la RDA. <\/strong> D&#8217;autant plus qu&#8217;on attend Gorbatchev. Mais c&#8217;est une ville exsangue, car l&#8217;h\u00e9morragie continue. Il para\u00eet que 8 000 d&#8217;entre nous ont r\u00e9cemment r\u00e9ussi \u00e0 gagner la RFA par ce qu&#8217;ils appellent les trains de la libert\u00e9, en passant par Prague et Varsovie. Hier, pour la premi\u00e8re fois de ma vie, je suis all\u00e9e manifester \u00e0 l&#8217;\u00e9glise du Sauveur. On \u00e9tait pr\u00e8s de 3 000 \u00e0 r\u00e9clamer la libert\u00e9 d&#8217;expression et des r\u00e9formes. Les forces de s\u00e9curit\u00e9 sont intervenues et nous ont violemment dispers\u00e9s. Certains d&#8217;entre nous ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s. Ce n&#8217;est pas grave. Nous sommes d\u00e9termin\u00e9s. Demain, c&#8217;est l&#8217;arriv\u00e9e de Gorbatchev. Nous nous retrouvons tous \u00e0 Alexanderplatz pour marcher au cri : \u00ab Wir sind das Volk, Gorbi. Freiheit ! \u00bb L&#8217;Histoire est en route, vaille que vaille. On ne peut regarder nos amis mourir ou partir. Je suis certaine que Gorbatchev va sonner les cloches de Honecker. Enfin, je l&#8217;esp\u00e8re. Oui, il l&#8217;a fait. Il a dit \u00e0 notre vieux cro\u00fbton : \u00ab La vie punit ceux qui arrivent en retard. \u00bb Le mot circule dans Berlin-Est comme une tra\u00een\u00e9e de poudre. C&#8217;est le mot de la fin. Ou presque.  <\/p>\n<p><strong> A.V. <\/strong><\/p>\n<p>Cet article est accompagn\u00e9 d&#8217;une chronologie, achetez<em> Regards <\/em>!<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b066, novembre 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> 1989, Berlin-Est. \u00c9vocation de cette ann\u00e9e-l\u00e0, au fil du journal \u00e9clat\u00e9 d&#8217;une jeune Berlinoise. Entre fiction et d\u00e9pliage r\u00e9el des \u00e9v\u00e9nements. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[301],"class_list":["post-4413","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-relations-internationales"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4413","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4413"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4413\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4413"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4413"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4413"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}