{"id":4411,"date":"2009-11-01T00:00:00","date_gmt":"2009-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-moscou-garde-le-silence\/"},"modified":"2009-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-10-31T23:00:00","slug":"article-moscou-garde-le-silence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4411","title":{"rendered":"Moscou garde le silence"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le Kremlin ne fait rien pour arr\u00eater la chute des r\u00e9gimes au pouvoir en Europe de l&#8217;Est. Pour les peuples, ce silence du \u00ab grand fr\u00e8re \u00bb a valeur d&#8217;encouragement. L&#8217;air du temps selon un correspondant de l&#8217;Humanit\u00e9 \u00e0 Moscou de 1986 \u00e0 1991. <\/p>\n<p> La chute du mur de Berlin n&#8217;eut pas chez les Sovi\u00e9tiques le retentissement qu&#8217;elle eut en Occident. Des murs, il en \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tomb\u00e9 pas mal en URSS depuis 1987. La glasnost (transparence) avait aboli la censure, ou presque, et le monopole du Parti avait \u00e9t\u00e9 s\u00e9rieusement enfonc\u00e9 en mars 1989, lors des premi\u00e8res \u00e9lections l\u00e9gislatives pluralistes depuis 1918. On avait pu suivre \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision les d\u00e9bats houleux de ce \u00ab Congr\u00e8s des d\u00e9put\u00e9s du peuple \u00bb et entendre l&#8217;acad\u00e9micien Andre\u00ef Sakharov, ancien paria et nouveau parlementaire, interpeller, poliment mais sans m\u00e9nagement, un gensek (secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral) qui \u00e9tait en train de mettre en jeu son pouvoir absolu et immense.<\/p>\n<p><strong> NATIONALISMES <\/strong><\/p>\n<p>Alors l&#8217;opinion russe se passionnait pour l&#8217;h\u00e9catombe de ces barri\u00e8res qui avaient born\u00e9 sa vie depuis soixante-dix ans. Elle avait aussi des sujets d&#8217;inqui\u00e9tude : le ravitaillement, car la perestro\u00efka tardait \u00e0 se faire sentir dans l&#8217;\u00e9conomie quand elle n&#8217;y jetait pas carr\u00e9ment la pagaille. Mais depuis un an, une nouvelle menace \u00e9tait apparue : le nationalisme. L&#8217;agitation \u00e9tait grande au Caucase, o\u00f9 le sang coulait, o\u00f9 Az\u00e9ris et Arm\u00e9niens se disputaient une petite province, le Nagorny- Karabakh. Elle montait dans les pays baltes. Le 23 ao\u00fbt, alors que deux millions de Baltes formaient une cha\u00eene humaine \u00e0 travers les trois r\u00e9publiques, Moscou reconnaissait pour la premi\u00e8re fois l&#8217;existence du protocole secret sign\u00e9 par les ministres des Affaires \u00e9trang\u00e8res sovi\u00e9tique et allemand en 1939, aux termes duquel l&#8217;Arm\u00e9e rouge, un an plus tard, \u00e9tait entr\u00e9e en Lituanie, en Estonie et en Lettonie. La revendication d&#8217;ind\u00e9pendance s&#8217;en trouva l\u00e9gitim\u00e9e. Ainsi, si des murs s&#8217;effondraient, d&#8217;autres s&#8217;\u00e9levaient entre les peuples de l&#8217;Union, laquelle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 proche de l&#8217;implosion. Ce qui se passait en Europe de l&#8217;Est \u00e9tait donc rel\u00e9gu\u00e9 au second voire au troisi\u00e8me plan.<\/p>\n<p><strong> NOUVELLES DE MOSCOU <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;attitude d&#8217;un des hebdomadaires en pointe dans la lutte pour la d\u00e9mocratisation, Moskovski\u00e9 Novosti (Les Nouvelles de Moscou) est tout \u00e0 fait r\u00e9v\u00e9latrice de cet \u00e9tat d&#8217;esprit. Dans sa livraison du 5 novembre 1989 (1) et alors que la Pologne a d\u00e9j\u00e0 chang\u00e9 de mains et que la Hongrie est sur le point d&#8217;en faire autant, il publie un long article du politologue gorbatch\u00e9vien Evgueni Ambartsoumov sur<em> \u00ab Les r\u00e9formes en Europe orientale et le destin du socialisme \u00bb <\/em>. Le titre est \u00e9loquent :<em> \u00ab Non pas une agonie mais un tournant (povorot) vers la vie. \u00bb <\/em> Le Mur tombe le 9 novembre. Moskovski\u00e9 Novosti met dix jours \u00e0 y faire \u00e9cho : le 19, il publie une interview d&#8217;un des fondateurs du \u00ab Nouveau Forum \u00bb de RDA et un court article intitul\u00e9<em> \u00ab Le mur de Berlin : celui qui l&#8217;a construit, le d\u00e9truit \u00bb <\/em>. L&#8217;auteur, un historien, y explique que l&#8217;\u00e9dification du Mur \u00e9tait une erreur et compare sa destruction \u00e0 celle de la Bastille. Cependant, il s&#8217;inqui\u00e8te des man\u0153uvres de l&#8217;OTAN et note qu&#8217;on a vu des n\u00e9onazis parader de chaque c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re. Quand on sait que tous les sondages pratiqu\u00e9s \u00e0 l&#8217;\u00e9poque montraient que la guerre \u00e9tait la premi\u00e8re peur des Sovi\u00e9tiques, on comprend le sens d&#8217;une pareille information.<\/p>\n<p>Mais le plus important reste \u00e0 venir. Le 26 novembre, l&#8217;hebdomadaire publie un reportage r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 la Porte de Brandebourg d\u00e9sormais ouverte. Sous cet article, un entrefilet retient l&#8217;attention :<em> \u00ab Les Moscovites et le mur de Berlin \u00bb <\/em>. On y apprend que dans un sondage effectu\u00e9 par la r\u00e9daction, publi\u00e9 le 18 juin \u00e0 l&#8217;occasion de la visite de Mikha\u00efl Gorbatchev en RFA, une question avait \u00e9t\u00e9 censur\u00e9e par la r\u00e9daction elle-m\u00eame :<em> \u00ab Le mur de Berlin sert-il la paix et le progr\u00e8s ? \u00bb <\/em> Alors, quelles \u00e9taient les r\u00e9ponses des 851 Moscovites sond\u00e9s par t\u00e9l\u00e9phone ? Le Mur assure la paix et le progr\u00e8s : oui, 8 % ; plut\u00f4t oui, 6 % ; plut\u00f4t non, 19 % ; non 52 % ; sans opinion, 15 %.<\/p>\n<p>Nul doute que si les lecteurs de Moskovski\u00e9 Novosti n&#8217;en surent rien au mois de juin, Mikha\u00efl Gorbatchev n&#8217;en ignorait rien. Il comptait pas mal d&#8217;amis aux Nouvelles, \u00e0 commencer par son r\u00e9dacteur en chef Egor Yakovlev. Au fond, le gensek n&#8217;avait d&#8217;ailleurs pas besoin de cette ultime indication. Sa philosophie \u00e9tait faite depuis longtemps. D\u00e8s son accession au pouvoir, recevant ses homologues du Trait\u00e9 de Varsovie, il leur avait dit :<em> \u00ab Ne comptez pas sur nos chars pour pr\u00e9server vos r\u00e9gimes et rester au pouvoir \u00bb <\/em>. Le 7 d\u00e9cembre 1988, \u00e0 la tribune de l&#8217;ONU, Gorbatchev avait annonc\u00e9 la r\u00e9duction des forces arm\u00e9es sovi\u00e9tiques en RDA, Hongrie et Tch\u00e9coslovaquie. En mai, le gensek se rendit \u00e0 P\u00e9kin. Le premier sommet sino-sovi\u00e9tique depuis les ann\u00e9es 1960 ! Une anecdote en est rest\u00e9e : comme un journaliste lui demandait ce qu&#8217;il pensait de la Grande muraille, il r\u00e9pondit :<em> \u00ab Tr\u00e8s bel ouvrage, mais il y a d\u00e9j\u00e0 trop de murs entre les hommes. \u00bb <\/em><em> \u00ab Voudriez-vous qu&#8217;on \u00e9limine celui de Berlin ? \u00bb <\/em>, poursuivit son interlocuteur. R\u00e9ponse :<em> \u00ab Pourquoi pas ? \u00bb <\/em><\/p>\n<p><strong> LE DESTIN <\/strong><\/p>\n<p>Mikha\u00efl Gorbatchev \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 ne rien faire ni pour sauver les directions est-europ\u00e9ennes ni pour forcer le destin et participer directement ou indirectement \u00e0 leur destitution. Pour lui, il suffisait que l&#8217;URSS donne l&#8217;exemple, que la Perestro\u00efka soit source d&#8217;inspiration. Il fut cependant absolument surpris par l&#8217;accueil que lui r\u00e9serv\u00e8rent les Berlinois de l&#8217;Est, le 7 octobre, lors des manifestations comm\u00e9morant le 40e anniversaire de la cr\u00e9ation de la RDA. Les participants au d\u00e9fil\u00e9 avaient \u00e9t\u00e9 soigneusement s\u00e9lectionn\u00e9s. C&#8217;\u00e9tait des membres des jeunesses communistes et du Parti (le SED). Or que scandaient-ils ?<em> \u00ab Perestro\u00efka ! Gorbatchev aidez-nous ! \u00bb <\/em>,<em> \u00ab Gorby avec nous ! \u00bb <\/em>,<em> \u00ab Gorby au secours ! \u00bb <\/em>. L&#8217;ancien Premier ministre polonais qui assistait \u00e0 la sc\u00e8ne, Mieczyslaw Rakowski, s&#8217;approcha de Gorbatchev :<em> \u00ab Mikha\u00efl Sergue\u00efevitch, comprenez-vous les slogans qu&#8217;ils crient ? Ils exigent : Gorbatchev sauve-nous encore une fois ! Et ce sont des militants du Parti ! C&#8217;est la fin ! \u00bb <\/em> (2). Avant de repartir pour Moscou, Gorbatchev rencontre la direction du SED et Honecker. Il n&#8217;y va pas par quatre chemins :<em> \u00ab La vie punit s\u00e9v\u00e8rement ceux qui prennent du retard en politique \u00bb <\/em>, leur dit-il. Un mois plus tard, c&#8217;\u00e9tait la chute.<\/p>\n<p>Si, en g\u00e9n\u00e9ral, les Russes en firent peu de cas, du moins sur le coup, d&#8217;autres se trouv\u00e8rent aux premi\u00e8res loges : les officiers et soldats stationn\u00e9s en RDA. Daniil Yonouvski y faisait son service militaire. Il raconte :<em> \u00ab Depuis des semaines, des Allemands venaient nous voir \u00e0 la caserne. Ils nous apportaient de la bi\u00e8re, \u00e9taient gentils. Ils nous disaient \u00abBient\u00f4t, vous allez nous quitter camarades !\u00bb Nous \u00e9tions tranquilles. Quand le Mur est tomb\u00e9, nous n&#8217;avons ni \u00e9t\u00e9 plac\u00e9s en \u00e9tat d&#8217;alerte ni consign\u00e9s. On sortait, on voyait ce qui se passait. Les officiers \u00e9taient plus inquiets. Ils n&#8217;avaient pas envie de partir. Ils \u00e9taient l\u00e0 avec leur famille. Ils \u00e9taient pay\u00e9s en deutsch mark&#8230; \u00bb <\/em> Certains de ses partisans avaient, plusieurs semaines avant qu&#8217;il ne tombe, press\u00e9 Gorbatchev d&#8217;ordonner \u00e0 l&#8217;arm\u00e9e de d\u00e9truire le Mur, sans attendre l&#8217;avis de la direction allemande. D&#8217;autres, effray\u00e9s de ce qui se passait en Pologne, en Hongrie et en RDA, l&#8217;engageaient \u00e0 apporter \u00ab une aide fraternelle \u00bb aux \u00ab amis \u00bb au pouvoir. Le Kremlin ne bougea pas. Et, pour les peuples, ce silence du \u00ab grand fr\u00e8re \u00bb ne pouvait qu&#8217;avoir valeur d&#8217;encouragement.<\/p>\n<p>L&#8217;ann\u00e9e 1989 s&#8217;achevait. Il n&#8217;y avait plus de \u00ab camp socialiste \u00bb. Le Trait\u00e9 de Varsovie relevait d\u00e9j\u00e0 de l&#8217;histoire ancienne. L&#8217;Allemagne marchait vers la r\u00e9unification. L&#8217;URSS commen\u00e7ait \u00e0 se disloquer ; les communistes sovi\u00e9tiques \u00e0 se diviser ; une opposition apparaissait dans la rue et jusqu&#8217;au Parlement. L&#8217;onde de choc qui frappait l&#8217;URSS \u00e9tait-elle partie de Berlin ? De Varsovie ? Ou des tr\u00e9fonds de l&#8217;histoire sovi\u00e9tique elle-m\u00eame ? La r\u00e9ponse appartient aux historiens. En ce mois de novembre 1989, beaucoup croyaient encore, avec Moskovski\u00e9 Novosti et Ambartsounov, \u00e0 un povorot (un tournant, un virage) vers la vie. D&#8217;autres envisageaient un p\u00e9r\u00e9vorot : un coup d&#8217;Etat : et une \u00ab normalisation \u00bb du pays. Ils allaient tenter leur chance en ao\u00fbt 1991. Ils \u00e9chou\u00e8rent. Mais les cons\u00e9quences furent redoutables : une brochette d&#8217;aventuriers, de populistes surfant sur les nationalismes s&#8217;empar\u00e8rent du pouvoir et, Eltsine en t\u00eate, d\u00e9cr\u00e9t\u00e8rent que l&#8217;URSS n&#8217;existait plus.<\/p>\n<p>Nous avons \u00e9t\u00e9 les t\u00e9moins d&#8217;un \u00e9v\u00e9nement unique dans l&#8217;histoire humaine : la chute d&#8217;un empire sans bain de sang. Gigantesque paradoxe : ce fut l\u00e0, peut-\u00eatre, la premi\u00e8re victoire d&#8217;un \u00ab communisme au visage humain \u00bb. <strong> B.F. <\/strong><\/p>\n<p>1. Il s&#8217;agit ici et dans les autres r\u00e9f\u00e9rences des \u00e9ditions russes.<\/p>\n<p>2. Mikha\u00efl Gorbatchev, M\u00e9moires, \u00e9d. du Rocher, 1997.<\/p>\n<p>3. Tournant, virage.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b066, novembre 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le Kremlin ne fait rien pour arr\u00eater la chute des r\u00e9gimes au pouvoir en Europe de l&#8217;Est. Pour les peuples, ce silence du \u00ab grand fr\u00e8re \u00bb a valeur d&#8217;encouragement. 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