{"id":4405,"date":"2009-11-01T00:00:00","date_gmt":"2009-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/faute-de-renouvellement4405\/"},"modified":"2009-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-10-31T23:00:00","slug":"faute-de-renouvellement4405","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4405","title":{"rendered":"Faute de renouvellement"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Pourquoi le \u00ab socialisme r\u00e9el \u00bb ne peut op\u00e9rer la tranformation qui est la condition de sa survie? Dans l&#8217;espace communiste du bloc sovi\u00e9tique, les dissidences et les mouvements modernisateurs par en haut se succ\u00e8dent, mais ne se combinent jamais. Retour sur une chute annonc\u00e9e. <\/p>\n<p>En juin 1986, les \u00e9lecteurs hongrois ont pour la premi\u00e8re fois le droit de choisir leurs d\u00e9put\u00e9s parmi des candidatures multiples, dont certaines, dites \u00ab non recommand\u00e9es \u00bb, n&#8217;ont pas le label officiel jusque-l\u00e0 impos\u00e9 par le PC. Cinq ans plus tard, le 31 d\u00e9cembre 1991, le drapeau rouge ne flotte plus sur le Kremlin : l&#8217;Union sovi\u00e9tique a cess\u00e9 de vivre. Cinq ans \u00e0 peine pour que, quasiment sans violence (hormis en Roumanie), s&#8217;effondre l&#8217;ensemble du syst\u00e8me communiste est-europ\u00e9en.<\/p>\n<p><strong> UN SYST\u00c8ME \u00c0 BOUT DE SOUFFLE <\/strong><\/p>\n<p>Pour une part, un tel tsunami devait advenir. Depuis la fin des ann\u00e9es 1970, le syst\u00e8me \u00e9conomique des pays du Comecon (1) est \u00e0 bout de souffle, les crises p\u00e9troli\u00e8res de 1973 et 1978 ayant provoqu\u00e9 partout un endettement spectaculaire des Etats situ\u00e9s au-del\u00e0 du Rideau de fer. Depuis cet instant, aucun gouvernement communiste n&#8217;est parvenu \u00e0 trouver, dans les rouages d&#8217;un syst\u00e8me totalement \u00e9tatis\u00e9, les ressorts d&#8217;une relance de la production et de la consommation. De son c\u00f4t\u00e9, la rh\u00e9torique des pouvoirs sonne de plus en plus creux. Pass\u00e9s les grands enthousiasmes initiaux, exorcis\u00e9es les grandes terreurs du temps de Staline, \u00e9mouss\u00e9es les vitup\u00e9rations contre la grande menace occidentalo-capitaliste et les peurs d&#8217;une guerre nucl\u00e9aire g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, ne restent plus que la grisaille des communiqu\u00e9s officiels et le contr\u00f4le : tatillon mais moins sauvage que par le pass\u00e9 : des organismes de s\u00e9curit\u00e9. Partout, la flamme s&#8217;est \u00e9teinte, la d\u00e9mesure stalinienne ayant laiss\u00e9 la place au d\u00e9senchantement et \u00e0 l&#8217;ennui. Comme si le communisme d&#8217;en haut, celui des Etats et de leur toute-puissance, ne trouvait de vitalit\u00e9 que dans l&#8217;activation des m\u00e9taphores de la guerre, qu&#8217;elle soit \u00ab chaude \u00bb ou \u00ab froide \u00bb, civile ou transcontinentale. La trag\u00e9die ou le spleen&#8230;<\/p>\n<p>Pourtant, la fin des grandes passions ne paraissait pas jouer n\u00e9cessairement contre les r\u00e9gimes en place. Dans des pays sans grande tradition d\u00e9mocratique (Tch\u00e9coslovaquie except\u00e9e), les oppositions ont \u00e9t\u00e9 largement jugul\u00e9es, sans trouver de soutien notable dans une population incr\u00e9dule ou indiff\u00e9rente. Les coups de force (l&#8217;intervention contre le Printemps de Prague en 1968, l&#8217;\u00e9tat d&#8217;urgence en Pologne en 1981) ont bris\u00e9 la dynamique contestataire. La Charte 77 (2) en Tch\u00e9coslovaquie est isol\u00e9e, la Stasi quadrille m\u00e9ticuleusement la RDA et, en Pologne m\u00eame, Solidarnosc marque le pas dans la seconde moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1980. La force de la contrainte et la fermeture culturelle des socialismes de pouvoir ont an\u00e9mi\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re. En dehors de l&#8217;Etat, la \u00ab soci\u00e9t\u00e9 civile \u00bb ne vit que par les canaux associatifs officiels ou par la d\u00e9brouille des circuits parall\u00e8les, non politis\u00e9s. Quant aux groupes dirigeants, ils s&#8217;arc-boutent sur leurs privil\u00e8ges, comme s&#8217;ils attendaient que, par la force des choses, reprenne cette croissance douce qui, dans les ann\u00e9es 1960 et 1970, avait fait la fortune du socialisme pragmatique et plut\u00f4t ouvert d&#8217;un J\u00e1nos Kadar en Hongrie (3).<\/p>\n<p><strong> L&#8217;URSS DANS L&#8217;IMPASSE <\/strong><\/p>\n<p>Pourquoi un effondrement si rapide ? Dans un syst\u00e8me fortement centralis\u00e9, la d\u00e9liquescence du noyau se r\u00e9percute n\u00e9cessairement sur la totalit\u00e9 de la structure. Comme en 1956, au moment de la premi\u00e8re tentative khrouchtch\u00e9vienne de d\u00e9stalinisation, les p\u00e9rip\u00e9ties moscovites ont leur \u00e9cho dans le bloc des d\u00e9mocraties populaires. En Bulgarie, en Tch\u00e9coslovaquie, en RDA ou en Hongrie, des individus et des groupes commencent d\u00e8s 1987-1988 \u00e0 se r\u00e9clamer de la glasnost et de la perestro\u00efka pour pousser \u00e0 des r\u00e9formes substantielles dans leur propre pays. Pourtant, \u00e0 la diff\u00e9rence de l&#8217;\u00e9poque de Staline ou m\u00eame de Brejnev, l&#8217;\u00e9quipe r\u00e9unie autour de Gorbatchev n&#8217;intervient pas directement dans l&#8217;\u00e9volution interne du bloc. Les responsables sovi\u00e9tiques sugg\u00e8rent mais ne cherchent pas \u00e0 imposer leurs vues, sauf peut-\u00eatre en Bulgarie et en Roumanie. Gorbatchev lui-m\u00eame a tir\u00e9 les cons\u00e9quences des ing\u00e9rences violentes des p\u00e9riodes ant\u00e9rieures : \u00e0 la fin de 1988, quand s&#8217;exacerbe la crise politique en Pologne et en Hongrie, il est acquis que les Sovi\u00e9tiques n&#8217;interviendront pas, comme ils l&#8217;ont fait en 1956 en Hongrie et en 1968 en Tch\u00e9coslovaquie. En fait, Gorbatchev et sa direction n&#8217;ont pas de politique coh\u00e9rente \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de l&#8217;Est europ\u00e9en : ils sont convaincus que la \u00ab doctrine Brejnev \u00bb (qui l\u00e9gitimait l&#8217;intervention sovi\u00e9tique directe \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur du Pacte de Varsovie) est forclose, sans avoir de construction franchement alternative. Pour Gorbatchev, apr\u00e8s 1986, le plus important n&#8217;est pas du c\u00f4t\u00e9 des \u00ab satellites \u00bb, mais dans la r\u00e9sorption d\u00e9finitive d&#8217;une guerre froide dont le num\u00e9ro un sovi\u00e9tique est persuad\u00e9 qu&#8217;elle est une charge rendant impossible la modernisation de l&#8217;appareil \u00e9conomique sovi\u00e9tique d\u00e9ficient. Pas question, pour l&#8217;URSS, d&#8217;assumer en plus le poids de la dette des d\u00e9mocraties populaires&#8230;<\/p>\n<p>Toutefois, la volont\u00e9 du secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral sovi\u00e9tique n&#8217;est pas l&#8217;alpha et l&#8217;om\u00e9ga de toute \u00e9volution \u00e0 l&#8217;Est. En fait, l&#8217;URSS n&#8217;a plus v\u00e9ritablement les moyens de sa puissance, sauf \u00e0 imposer \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 sovi\u00e9tique une nouvelle spirale de volontarisme et de tensions qu&#8217;elle n&#8217;est plus \u00e0 m\u00eame de supporter. D\u00e8s les ann\u00e9es 1980, au plus fort de la \u00ab doctrine Brejnev \u00bb, la marge de man\u0153uvre pratique des d\u00e9mocraties populaires est consid\u00e9rable, d\u00e8s l&#8217;instant o\u00f9 le cadre g\u00e9n\u00e9ral de l&#8217;alliance est formellement respect\u00e9. Kadar fait ce qu&#8217;il veut en Hongrie, Jivkov (4) r\u00e8gne en ma\u00eetre \u00e0 Sofia, la RDA traite ouvertement avec la RFA et les Polonais font les yeux doux aux Am\u00e9ricains pour n\u00e9gocier le r\u00e8glement de leur dette.  A la fin des ann\u00e9es 1980, s&#8217;y ajoute le d\u00e9litement de l&#8217;alliance militaire du Pacte de Varsovie. Gorbatchev veut \u00e0 tout prix affecter les cr\u00e9dits du surarmement \u00e0 la modernisation de l&#8217;appareil \u00e9conomique. Il se d\u00e9barrasse donc du \u00ab fardeau militaire \u00bb (novembre 1988), mais affaiblit du m\u00eame mouvement la tutelle de l&#8217;URSS sur l&#8217;Est europ\u00e9en. En 1981, encore, le g\u00e9n\u00e9ral Jaruzelski avait justifi\u00e9 le coup d&#8217;Etat militaire contre Solidarnosc par la menace d&#8217;une intervention militaire russe et par le risque d&#8217;un bain de sang. En 1988, plus personne ne peut envisager s\u00e9rieusement un tel risque. Le Pacte de Varsovie (5) est en pleine crise, comme tous les instruments de r\u00e9gulation mis en place apr\u00e8s 1947. Le spectre du gendarme sovi\u00e9tique ne suscite plus gu\u00e8re d&#8217;effroi.<\/p>\n<p><strong> D\u00c9LITEMENT <\/strong><\/p>\n<p>Le desserrement de la tutelle lib\u00e8re de ce fait les forces internes de d\u00e9sagr\u00e9gation du syst\u00e8me tout entier. Il est vrai que l&#8217;homog\u00e9n\u00e9isation du bloc a toujours \u00e9t\u00e9 relative. Elle n&#8217;a d&#8217;ailleurs pas \u00e9t\u00e9 clairement recherch\u00e9e au d\u00e9part. Entre 1944 et 1947, les Sovi\u00e9tiques laissent entendre qu&#8217;ils sont pr\u00eats \u00e0 jouer la carte des \u00ab d\u00e9mocraties nouvelles \u00bb, dont le Bulgare Dimitrov sugg\u00e8re m\u00eame en 1946 qu&#8217;elles pourraient faire l&#8217;\u00e9conomie de la dictature du prol\u00e9tariat. L&#8217;entr\u00e9e en guerre froide a cass\u00e9 les vell\u00e9it\u00e9s d&#8217;ouverture et remis au premier plan les vertus de la realpolitik et le jeu de la contrainte maximale. D\u00e8s la fin de 1947, une chape de plomb s&#8217;abat sur les d\u00e9mocraties populaires, qui sont tenues d&#8217;appliquer \u00e0 la lettre les m\u00e9thodes d\u00e9finies en URSS \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1920. D\u00e8s lors, les gouvernements mis en place ne sont plus per\u00e7us, par leur propre peuple, que comme les faire-valoir des Sovi\u00e9tiques. Les oppositions se taisent sous les coups de la terreur, les soci\u00e9t\u00e9s civiles balbutiantes s&#8217;adaptent \u00e0 la nouvelle donne, mais l&#8217;adh\u00e9sion au nouveau syst\u00e8me reste pour beaucoup de fa\u00e7ade. En quelques mois, \u00e0 partir de l&#8217;automne 1947, le capital de sympathie acquis par les communistes dans quelques-uns des pays lib\u00e9r\u00e9s par l&#8217;URSS de la tutelle nazie, s&#8217;envole en fum\u00e9e. Ce n&#8217;est pas pour autant que les peuples des d\u00e9mocraties populaires \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 reporter leur confiance sur les classes dirigeantes ant\u00e9rieures, la plupart du temps discr\u00e9dit\u00e9es par leur attitude dans les ann\u00e9es de mont\u00e9e du fascisme et dans la p\u00e9riode de la tutelle nazie. L&#8217;exemple de la Pologne et de la Hongrie en 1956 a montr\u00e9, au contraire, que les communistes pouvaient ne pas perdre la main, d\u00e8s l&#8217;instant o\u00f9 ils se montraient dispos\u00e9s \u00e0 tirer un trait sur la p\u00e9riode stalinienne et sur ses modes de gestion. Le probl\u00e8me est que, au nom du r\u00e9alisme, les mutations ne sont pas advenues, ou pire encore ont \u00e9t\u00e9 brutalement mises au pas. La r\u00e9volution hongroise de 1956 s&#8217;ach\u00e8ve dans la trag\u00e9die, le renouveau polonais : incarn\u00e9 par Gomulka (6) la m\u00eame ann\u00e9e : s&#8217;enlise au bout de quelques mois. Douze ans plus tard, le printemps de Prague est \u00e9cras\u00e9 par les chars du Pacte de Varsovie tandis que, de son c\u00f4t\u00e9, l&#8217;autogestion yougoslave isol\u00e9e s&#8217;\u00e9touffe et s&#8217;\u00e9tiole jusqu&#8217;\u00e0 la mort de Tito. Les r\u00e9formateurs sont \u00e9limin\u00e9s ou font le gros dos, l&#8217;esprit de conservation est aux postes de commande.<\/p>\n<p><strong> LE M\u00c9CANO DE LA CHUTE <\/strong><\/p>\n<p>Quand, en Hongrie puis en Pologne, se d\u00e9clenche le processus de d\u00e9litement d&#8217;un syst\u00e8me \u00e9puis\u00e9, les facteurs s&#8217;entrem\u00ealent pour en pr\u00e9cipiter la chute. L&#8217;URSS n&#8217;est plus mat\u00e9riellement en \u00e9tat d&#8217;imposer sa f\u00e9rule et ses dirigeants savent davantage ce qu&#8217;ils ne veulent plus faire, qu&#8217;ils ne sont capables de formaliser une troisi\u00e8me voie, \u00e0 la fois non capitaliste et non \u00e9tatiste, pour une Europe centrale et orientale en panne de d\u00e9veloppement. L&#8217;Union sovi\u00e9tique repli\u00e9e sur elle-m\u00eame, les appareils administratifs de chaque pays g\u00e8rent au jour le jour une banqueroute globale qu&#8217;ils ne ma\u00eetrisent plus. Ils ont \u00e0 leur t\u00eate une g\u00e9n\u00e9ration politique qui ne sait pas faire face \u00e0 la nouvelle donne. Certains, comme le Hongrois Kadar ou le Bulgare Jivkov, ont connu successivement le stalinisme et les \u00e9checs des tentatives de son d\u00e9passement. Pragmatiquement, ils ont r\u00e9ussi \u00e0 trouver un \u00e9quilibre d\u00e9licat entre l&#8217;acceptation du magist\u00e8re sovi\u00e9tique et l&#8217;autonomie tol\u00e9r\u00e9e de leur gestion int\u00e9rieure. Tous deux se trouvent d\u00e9stabilis\u00e9s par les audaces d&#8217;un Gorbatchev qui va bien au-del\u00e0 des avanc\u00e9es qu&#8217;ils avaient p\u00e9niblement tiss\u00e9es, en plein c\u0153ur de la \u00ab glaciation \u00bb brejn\u00e9vienne. D&#8217;autres responsables, comme l&#8217;Allemand Honecker (7) ou le Slovaque Husak (8), se sont identifi\u00e9s \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration des technocrates conservateurs arriv\u00e9s au sommet au temps du brejn\u00e9visme, qui ont int\u00e9rioris\u00e9 le jeu de la guerre froide et ont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment accept\u00e9 de jouer le jeu du \u00ab satellite \u00bb grappillant les miettes de la puissance centrale \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur du \u00ab bloc \u00bb. Gestionnaires classiques, faisant de la realpolitik une vertu, ils se trouvent brutalement d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9s par le remue-m\u00e9ninge de la glasnost et par l&#8217;\u00e9loignement progressif de la culture de guerre froide. D&#8217;autres enfin, comme le Roumain Ceausescu ou comme les m\u00e9diocres successeurs de Tito, ne trouvent de ressort que dans l&#8217;exaltation nationale chauvine. Dans le cas roumain, elle d\u00e9bouche m\u00eame sur un volontarisme fr\u00e9n\u00e9tique d&#8217;Etat, conduisant vers un communisme agraire r\u00e9trograde, aux allures dynastiques quasi cor\u00e9ennes. Paradoxalement, seul le Polonais Jaruzelski, qui conna\u00eet de l&#8217;int\u00e9rieur les limites des jeux de puissance, est pr\u00eat \u00e0 trouver, dans la politique du num\u00e9ro un sovi\u00e9tique, la derni\u00e8re chance d&#8217;un r\u00e9gime qui s&#8217;est n\u00e9cros\u00e9 pour n&#8217;avoir pas su se renouveler \u00e0 temps. C&#8217;est l&#8217;entrelacs de ces dimensions structurelles qui explique le caract\u00e8re quasi in\u00e9luctable des encha\u00eenements de 1988-1989. Les m\u00e9canismes r\u00e9gulateurs du bloc ne jouent plus, ni la puissance du \u00ab grand fr\u00e8re \u00bb, ni la force suppos\u00e9e int\u00e9gratrice et redistributive du Comecon, ni le Pacte de Varsovie. Il ne reste plus que le jeu des conjonctures nationales et de leur mise en relation. Les maillons faibles du syst\u00e8me sautent d&#8217;abord et la Pologne est le premier d&#8217;entre eux. Elle cumule en fait les facteurs de d\u00e9composition : le sentiment antirusse conforte la propension antisovi\u00e9tique, le caract\u00e8re universaliste du clerg\u00e9 catholique a emp\u00each\u00e9 son int\u00e9gration dans l&#8217;Etat communiste et la Pologne socialiste a rat\u00e9 ses deux grandes possibilit\u00e9s de r\u00e9novation, apr\u00e8s 1956 avec Gomulka et apr\u00e8s 1970 avec Gierek (9). La subtilit\u00e9 inattendue du g\u00e9n\u00e9ral Jaruzelski ne peut pas \u00e0 elle seule compenser les b\u00e9ances du Parti et masquer l&#8217;impasse de la bureaucratie communiste. La Hongrie est le second maillon faible. Elle a pourtant connu une phase singuli\u00e8rement apais\u00e9e avec J\u00e1nos Kadar, dans les ann\u00e9es 1960 et 1970, mais elle n&#8217;a pas elle non plus \u00e9chapp\u00e9 au pi\u00e8ge de la dette. Si la Hongrie des d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes apparaissait comme le mod\u00e8le d&#8217;un sovi\u00e9tisme en train de se civiliser, les ann\u00e9es 1980 renvoient peu \u00e0 peu l&#8217;image d&#8217;un syst\u00e8me gripp\u00e9, \u00e0 l&#8217;instar d&#8217;un Kadar de plus en plus referm\u00e9 sur lui-m\u00eame. Le \u00ab kadarisme \u00bb a toutefois un m\u00e9rite : il a cultiv\u00e9 un esprit d&#8217;ouverture qui anime une part importante de l&#8217;appareil communiste, \u00e0 l&#8217;image d&#8217;Imre Pozsgay qui va pousser vers une \u00e9volution non sanglante du r\u00e9gime qu&#8217;il n&#8217;a pu sauver \u00e0 temps. Peut-\u00eatre s&#8217;en est-il fallu de peu pour que l&#8217;histoire s&#8217;\u00e9crive d&#8217;une tout autre fa\u00e7on. Tandis que Khrouchtchev lan\u00e7ait sa d\u00e9stalinisation dans un pays assomm\u00e9 par trois d\u00e9cennies d&#8217;emballement stalinien et par les effets durables du cataclysme de 1941-1945, Gorbatchev agit dans une Russie bloqu\u00e9e mais apais\u00e9e. Mais il ne parvient pas, chez lui, \u00e0 desserrer l&#8217;\u00e9tau d&#8217;une bureaucratie install\u00e9e dans ses privil\u00e8ges et usant de son autonomie relative par rapport au \u00ab centre \u00bb. Au-del\u00e0, la g\u00e9n\u00e9ration des \u00ab quinqua \u00bb et des \u00ab sexa \u00bb ne veut pas risquer un nouveau bouleversement \u00e0 la mode khrouchtch\u00e9vienne. Les plus conservateurs entendent laisser passer l&#8217;orage et les plus ouverts se sont souvent convaincus, en ces temps d&#8217;ultralib\u00e9ralisme dominant, que la voie du march\u00e9 \u00ab libre \u00bb, et donc la d\u00e9liquescence progressive du syst\u00e8me, est la seule solution r\u00e9aliste. Conservateurs et lib\u00e9raux sont partout sur le devant de la sc\u00e8ne, en URSS comme dans les autres pays du bloc ; les r\u00e9formateurs communistes constituent ainsi, de facto, une minorit\u00e9 plus ou moins d\u00e9sempar\u00e9e.<\/p>\n<p><strong> DISCORDANCE DES TEMPS <\/strong><\/p>\n<p>Au final, le syst\u00e8me communiste aura \u00e9t\u00e9 victime d&#8217;une discordance des temps. Par exemple, quand Khrouchtchev lance son op\u00e9ration de r\u00e9novation, entre 1956 et 1962, les Tch\u00e8ques sont \u00e0 la tra\u00eene et ren\u00e2clent devant les audaces du leader sovi\u00e9tique. Mais quand la Tch\u00e9coslovaquie socialiste, en 1968, se d\u00e9cide \u00e0 mettre les bouch\u00e9es doubles pour rattraper le temps perdu, l&#8217;URSS est d\u00e9j\u00e0 plong\u00e9e dans la \u00ab stagnation \u00bb brejn\u00e9vienne. Quand Gorbatchev lance sa perestro\u00efka, l&#8217;eurocommunisme des Fran\u00e7ais et des Italiens a \u00e9chou\u00e9 et les d\u00e9mocraties populaires, \u00e9puis\u00e9es par la crise occidentale et par le regain de la \u00ab guerre fra\u00eeche \u00bb (1975-1985) cherchent leur voie dans un conservatisme communiste prudent, mais r\u00e9solu \u00e0 ne pas bouger. Dans l&#8217;espace communiste, les dissidences et les mouvements modernisateurs par en haut se succ\u00e8dent, mais ne se combinent jamais. Au bout d&#8217;un moment, deux possibles seulement semblent disposer des attributs du r\u00e9alisme : le repliement farouche sur les fondamentaux du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle ou l&#8217;abandon pur et simple du r\u00e9f\u00e9rent communiste. La pantalonnade des putschistes de Moscou, en ao\u00fbt 1991, ou le renoncement des communistes italiens&#8230; D\u00e8s lors, le \u00ab socialisme r\u00e9el \u00bb ne peut op\u00e9rer la transformation qui est la condition de sa survie. Au fond, le communisme de pouvoir n&#8217;a pas r\u00e9ussi la mutation que le capitalisme a su entreprendre pour lui-m\u00eame, dans les ann\u00e9es 1930 et 1940, au travers de la mont\u00e9e de \u00ab l&#8217;Etat providence \u00bb. A l&#8217;arriv\u00e9e, les modernisateurs n&#8217;auront qu&#8217;une victoire \u00e0 leur cr\u00e9dit, mais de taille : ils ont culturellement rendu impossible tout recours au bain de sang. Le syst\u00e8me stalinien a des restes, mais sa d\u00e9mesure est irr\u00e9m\u00e9diablement forclose et, nulle part, elle n&#8217;a encore assez de l\u00e9gitimit\u00e9 pour esp\u00e9rer pouvoir reprendre la main. La toute-puissance pr\u00e9sum\u00e9e de la Stasi s&#8217;effondre comme un ch\u00e2teau de cartes et la parano\u00efa des Ceausescu et de leurs partisans est impuissante devant l&#8217;\u00e9tonnant \u00ab montage \u00bb de d\u00e9cembre 1989. Seule la Chine, prot\u00e9g\u00e9e par son vieil isolement du temps de Mao, plut\u00f4t bien group\u00e9e autour de ses leaders, parvient \u00e0 surmonter la temp\u00eate, au prix d&#8217;une cruelle r\u00e9pression en cette ann\u00e9e 1989. Le syst\u00e8me qui implose en 1989 \u00e9tait bien malade. Il ne manquait pourtant pas de moyens pour se soigner, mais la pesanteur de la culture \u00ab stalino\u00efde \u00bb et l&#8217;aveuglement des apparatchiks en place ne permirent pas de les mobiliser. Faute de renouvellement, par peur de perdre la moindre parcelle d&#8217;autorit\u00e9, les pouvoirs communistes perdirent tout. M\u00eame l&#8217;honneur.<\/p>\n<p><strong> R.M. <\/strong><\/p>\n<p>1. L&#8217;organisme d&#8217;int\u00e9gration \u00e9conomique des \u00abd\u00e9mocraties populaires\u00bb.<\/p>\n<p>2. Au  d\u00e9part une p\u00e9tition d&#8217;intellectuels tch\u00e8ques (parmi lesquels le dramaturge Vaclav Havel), est devenue le point de ralliement de l&#8217;opposition.<\/p>\n<p>3. Janos Kadar est \u00e0 la t\u00eate de la Hongrie socialiste depuis la sanglante r\u00e9pression sovi\u00e9tique de novembre 1956. <\/p>\n<p>4. Todor Jivkov est au pouvoir en Bulgarie depuis 1954. Il suit une politique de plus en plus conservatrice et m\u00eame nationaliste.<\/p>\n<p>5. Conclu en 1955, le Pacte de Varsovie est l&#8217;\u00e9quivalent de l&#8217;Otan pour les pays d\u00e9pendant de l&#8217;URSS.<\/p>\n<p>6. Emprisonn\u00e9 en 1950, lib\u00e9r\u00e9 en 1956 pour prendre la t\u00eate du PC polonais,  Wladyslaw Gomulka reste au pouvoir jusqu&#8217;aux \u00e9meutes de la Baltique en d\u00e9cembre 1970. Il est alors remplac\u00e9 par Edward Gierek.<\/p>\n<p>7. Erich Honecker, n\u00e9 en 1912, est arriv\u00e9 au pouvoir en 1976. C&#8217;est un brejn\u00e9vien sans \u00e9tat d&#8217;\u00e2me.<\/p>\n<p>8. Ancienne victime des purges staliniennes, Husak a accept\u00e9 de cautionner la \u00ab normalisation \u00bb qui suit l&#8217;intervention sovi\u00e9tique d&#8217;ao\u00fbt 1968.<\/p>\n<p>9. Edward Gierek est promu premier secr\u00e9taire du Parti communiste de Pologne \u00e0 la faveur de la crise politique g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la r\u00e9volte des ouvriers des chantiers navals de la Baltique, en d\u00e9cembre 1970. Il est brutalement \u00e9cart\u00e9 en septembre 1980.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b066, novembre 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Pourquoi le \u00ab socialisme r\u00e9el \u00bb ne peut op\u00e9rer la tranformation qui est la condition de sa survie? Dans l&#8217;espace communiste du bloc sovi\u00e9tique, les dissidences et les mouvements modernisateurs par en haut se succ\u00e8dent, mais ne se combinent jamais. Retour sur une chute annonc\u00e9e. <\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[301],"class_list":["post-4405","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-relations-internationales"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4405","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4405"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4405\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4405"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4405"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4405"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}