{"id":4397,"date":"2009-11-01T00:00:00","date_gmt":"2009-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/impressions-d-allemagne4397\/"},"modified":"2009-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-10-31T23:00:00","slug":"impressions-d-allemagne4397","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4397","title":{"rendered":"Impressions d&#8217;Allemagne"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entre sa premi\u00e8re et sa derni\u00e8re visite \u00e0 Berlin, notes d&#8217;un \u00e9crivain engag\u00e9 qui a v\u00e9cu la chute du Mur dans la r\u00e9daction d&#8217;un journal communiste. Rencontre avec le milieu intellectuel est-allemand et gros plan sur le dramaturge Heiner M\u00fcller. <\/p>\n<p><strong> 1. La derni\u00e8re fois o\u00f9 je me suis rendu \u00e0 Berlin, c&#8217;\u00e9tait pour y voir la r\u00e9trospective Georg Grosz au Mus\u00e9e d&#8217;art moderne. <\/strong> Le mur avait \u00e9t\u00e9 abattu laissant place \u00e0 une zone en friche et donc \u00e0 des espaces singuli\u00e8rement boulevers\u00e9s. Le m\u00e9tro qui se d\u00e9ployait \u00e0 partir de l&#8217;Alexanderplatz conservait encore les fresques command\u00e9es \u00e0 des artistes de la RDA. Elles n&#8217;\u00e9taient pas inspir\u00e9es par un r\u00e9alisme optimiste de bon aloi bien qu&#8217;elles fussent figuratives ; elles r\u00e9pondaient aux affiches publicitaires coll\u00e9es sur des parois adjacentes. Deux mondes, sinon deux univers, cohabitaient. A d\u00e9faut d&#8217;effacer des diff\u00e9rences qui subsistaient quand elles ne s&#8217;aggravaient pas, le m\u00e9tro avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9unifi\u00e9. La r\u00e9trospective Grosz avait \u00e9t\u00e9 contextualis\u00e9e. Des bribes de r\u00e9volution y affleuraient. Ainsi, un exemplaire de Dada, plus politique et radical que son pendant fran\u00e7ais, comportait un titre impertinent:<em> \u00abTremblez bourgeois, la Tcheka arrive!\u00bb <\/em> Le num\u00e9ro datait du d\u00e9but des ann\u00e9es 1920. On \u00e9tait aux lendemains de l&#8217;insurrection spartakiste. Il faudra attendre plus de dix ans apr\u00e8s la chute du Mur pour que la social-d\u00e9mocratie berlinoise fasse acte de repentance et r\u00e9habilite Rosa Luxemburg. Lors de ce s\u00e9jour, la coupure \u00e9tait encore visible. L&#8217;Alexanderplatz avait \u00e9t\u00e9 humanis\u00e9e selon les crit\u00e8res ouest-allemands. On y avait implant\u00e9 des arbustes fich\u00e9s dans des baquets de bois peint afin de gommer son aspect min\u00e9ral. Au cr\u00e9puscule, au bas de la Kurf\u00fcrstendamm, pr\u00e8s de l&#8217;immeuble o\u00f9 Robert Musil avait v\u00e9cu et \u00e9crit L&#8217;homme sans qualit\u00e9, des prostitu\u00e9es arpentaient le trottoir, tandis que de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9, vers la biblioth\u00e8que nationale, des Vietnamiens furtifs vendaient des cigarettes de contrebande.<\/p>\n<p><strong> 2. Je m&#8217;\u00e9tais rendu \u00e0 Berlin pour la premi\u00e8re fois en 1961. J&#8217;\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s con. Le Mur \u00e9tait \u00e9difi\u00e9 et j&#8217;\u00e9tais mont\u00e9 sur le mirador qui le surplombait. <\/strong> J&#8217;avais griffonn\u00e9 sur le registre destin\u00e9 aux visiteurs combien il \u00e9tait indispensable \u00e0 la survie du socialisme qui souffrait d&#8217;h\u00e9morragie end\u00e9mique. Je ne doutais de rien quoique je fusse confront\u00e9 \u00e0 la p\u00e9nurie. Je respirais l&#8217;innocence endurcie. J&#8217;avais vu la vitrine d&#8217;un chausseur bourr\u00e9e d&#8217;un m\u00eame mod\u00e8le d&#8217;escarpin. Je \u00ab croyais \u00bb en l&#8217;avenir alors que l&#8217;avenir \u00e9tait plomb\u00e9. D\u00e9j\u00e0. Brecht avait compos\u00e9 Les \u00e9l\u00e9gies de Buckow qui suintent l&#8217;amertume:<em> \u00abJe n&#8217;aime pas cet endroit d&#8217;o\u00f9 je viens\/Je n&#8217;aime pas cet endroit o\u00f9 je vais&#8230;\u00bb <\/em> Et puis Les \u00e9l\u00e9gies La solution que l&#8217;on expurgea:<em> \u00abNe serait-il pas\/Plus simple pour le gouvernement\/De dissoudre le peuple\/Et d&#8217;en \u00e9lire un autre \u00bb <\/em> Ernst Bloch, promoteur du \u00abprincipe Esp\u00e9rance\u00bb, avait quitt\u00e9 la RDA o\u00f9 il lui \u00e9tait d\u00e9sormais impossible d&#8217;enseigner. En 1961, un cycle s&#8217;achevait que Nikita Khrouchtchev s&#8217;\u00e9vertuait \u00e0 relancer. A l&#8217;automne de 1989, j&#8217;\u00e9crivais bien s\u00fbr mon rejet du Mur, mais aussi qu&#8217;Hollywood avait eu raison de la Mosfilm, que l&#8217;imaginaire de la subversion avait \u00e9t\u00e9 terrass\u00e9, car le r\u00e9el qui lui correspondait avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9glingu\u00e9. J&#8217;\u00e9crivais aussi que le Mur supprim\u00e9 emportait avec ses gravois des pans de ce socialisme mal fichu, d\u00e9form\u00e9, caboss\u00e9 qu&#8217;une population regrettait. J&#8217;\u00e9crivais, dans la foul\u00e9e, que le nouveau pacte germano-sovi\u00e9tique n\u00e9goci\u00e9 par Kohl et Gorbatchev s&#8217;\u00e9tait en d\u00e9finitive fait au d\u00e9triment du chef d&#8217;Etat sovi\u00e9tique, press\u00e9 de donner des gages de bon vouloir \u00e0 l&#8217;Occident. Il cherchait clairement \u00e0 sauver les meubles, en s&#8217;\u00e9vertuant \u00e0 promouvoir une d\u00e9tente pour laquelle il n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 pay\u00e9 en retour. Les \u00e9v\u00e9nements se pr\u00e9cipitaient sans qu&#8217;il en tir\u00e2t profit.<\/p>\n<p><strong> 3. Gr\u00e2ce \u00e0 Bernard Umbrecht, mari\u00e9 \u00e0 une Est-Allemande, R\u00e9volution (1) avait obtenu des textes de Heiner M\u00fcller ainsi que des entretiens et m\u00eame une interview d&#8217;Erich Honecker. <\/strong> Digraphe (2) en avait \u00e9galement profit\u00e9. Pour Erich Honecker, je me souviens qu&#8217;il d\u00e9clarait que tout n&#8217;\u00e9tait pas si gris en RDA. Emile Breton avait punais\u00e9 la phrase sur une cloison de son bureau et noirci un large rectangle au crayon o\u00f9 per\u00e7ait un d\u00e9risoire point rouge. Il y avait de l&#8217;irr\u00e9v\u00e9rence&#8230; Quant \u00e0 Heiner M\u00fcller, il est venu nous visiter. Je me rappelle son acidit\u00e9 paisible. M\u00fcller assurait que la meilleure propagande ouest-allemande nichait dans les spots publicitaires diffus\u00e9s par la t\u00e9l\u00e9vision, capt\u00e9e dans cette autre Allemagne, moins riche. Les Trabants, voire les Wartburg ne parvenaient pas \u00e0 rivaliser avec les limousines dont on s&#8217;enorgueillissait au-del\u00e0 de la fronti\u00e8re. Je l&#8217;ai revu bri\u00e8vement lors d&#8217;une repr\u00e9sentation du Roi Lear, mis en sc\u00e8ne par Langhoff, \u00e0 la Maison de la Culture de Bobigny. Heiner M\u00fcller n&#8217;avait cess\u00e9 d&#8217;avoir des complications avec le r\u00e9gime. Tant\u00f4t il \u00e9tait censur\u00e9, tant\u00f4t encens\u00e9. Il avait obtenu le Prix national de litt\u00e9rature. Souvent ses \u0153uvres n&#8217;\u00e9taient ni autoris\u00e9es ni emp\u00each\u00e9es. Les d\u00e9cisions restaient en suspens. Il s&#8217;engouffrait dans une faille. Heiner M\u00fcller vivait dans une marge. Il b\u00e9n\u00e9ficiait d&#8217;un passeport lui permettant de franchir les check-points. Supr\u00eame na\u00efvet\u00e9\u00a0ou supr\u00eame habilet\u00e9, Honecker avait confi\u00e9 \u00e0 Dessau, qui avait r\u00e9percut\u00e9 le propos : \u00ab J&#8217;esp\u00e8re quand m\u00eame que M\u00fcller sait que ses conversations t\u00e9l\u00e9phoniques avec l&#8217;\u00e9tranger sont mises sur \u00e9coute. \u00bb Je relis Guerre sans bataille, son autobiographie. Il manie le paradoxe :<em> \u00abCe n&#8217;est que maintenant, apr\u00e8s l&#8217;unification, qu&#8217;il y a de nouveau en Allemagne une base pour la lutte des classes.\u00bb <\/em> Dans<em> Fautes d&#8217;impression <\/em>, il confirmait en 1988 que la chute du Mur<em> \u00abrendrait tout probl\u00e9matique\u00bb <\/em>:<em> \u00abMais il ne dispara\u00eetra pas de mon vivant, c&#8217;est hors de question.\u00bb <\/em> Puis, quelques pages plus loin :<em> \u00abLe seul pays qui ait gagn\u00e9 la guerre, c&#8217;est l&#8217;Allemagne de l&#8217;Ouest. Mais ils y ont perdu leur identit\u00e9 [&#8230;] En Allemagne de l&#8217;Est personne ne se sent innocent. L&#8217;Etat vous culpabilise. [&#8230;] A force de vivre dans l&#8217;oppression, on finit par se sentir coupable, et c&#8217;est la chance de l&#8217;Allemagne de l&#8217;Est.\u00bb <\/em> Lui qu&#8217;on avait contest\u00e9, \u00e0 qui, d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 comme de l&#8217;autre, on reprochait sa<em> \u00absolidarit\u00e9 critique\u00bb <\/em> avouait se situer<em> \u00abdans l&#8217;espace vide de l&#8217;utopie communiste\u00bb <\/em>. Malicieux, il pr\u00e9tendait<em> \u00abne pas aimer les Allemands\u00bb <\/em> et<em> \u00abn&#8217;avoir plus besoin de racines\u00bb <\/em>. Il souhaitait pourtant vouloir<em> \u00abgarder une trace de l&#8217;exp\u00e9rience allemande. Et l&#8217;exp\u00e9rience allemande est fondamentale. Peut-\u00eatre pas pour les Allemands, mais afin que les autres sachent ce qu&#8217;\u00e9tait cette nation de cingl\u00e9s qui a fait des choses cingl\u00e9es\u00bb <\/em>. Dans les jours qui pr\u00e9c\u00e9d\u00e8rent la r\u00e9unification, il y eut des manifestations \u00e0 Berlin. On y scandait \u00ab Plus jamais l&#8217;Allemagne \u00bb. Heiner M\u00fcller redoutait<em> \u00abl&#8217;absorption \u00e9conomique\u00bb <\/em> de la RDA. Selon lui, on y perdrait<em> \u00abla notion de justice la plus \u00e9l\u00e9mentaire\u00bb <\/em>. Il pr\u00eatait des vertus \u00e0 un gouvernement qui l&#8217;ennuyait. Il partageait avec Christa Wolf le privil\u00e8ge d&#8217;avoir connu trois r\u00e9gimes, de la R\u00e9publique de Weimar au socialisme \u00ab r\u00e9el \u00bb, en passant par le IIIe Reich. Christa Wolf s&#8217;inqui\u00e9tait de l&#8217;aptitude allemande \u00e0 tol\u00e9rer et servir les diff\u00e9rents syst\u00e8mes. Elle \u00e9tait venue \u00e0 Aubervilliers donner une esp\u00e8ce de conf\u00e9rence avant de s&#8217;installer aux Etats-Unis. Wolf et M\u00fcller participaient aux mouvements exhortant \u00e0 la r\u00e9alisation d&#8217;un socialisme \u00ab int\u00e9ressant \u00bb. Dans ces eaux-l\u00e0, j&#8217;avais entendu Stephan Hermlin sur Arte. Le vieil \u00e9crivain communiste t\u00e9moignait. Il racontait comment Erich Honecker n&#8217;\u00e9coutait plus vraiment ses interlocuteurs ; comment il avait d\u00e9couvert que la phrase de Marx concernant l&#8217;\u00e9panouissement de l&#8217;individu, condition de l&#8217;\u00e9panouissement de tous, avait \u00e9t\u00e9 trafiqu\u00e9e dans les \u00e9ditions officielles jusqu&#8217;\u00e0 en inverser les termes ; puis \u00e0 la question de savoir quelle t\u00e2che il se proposait d\u00e9sormais quand ses raisons d&#8217;agir semblaient disqualifi\u00e9es, il avait r\u00e9pondu qu&#8217;il s&#8217;attachait \u00ab \u00e0 d\u00e9fendre les opprim\u00e9s \u00bb. Oui, je me souviens encore de l&#8217;\u00e9tudiant chilien rencontr\u00e9 \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 Humboldt, apr\u00e8s avoir fui Pinochet. Quelque part, Heiner M\u00fcller avait \u00e9crit se sentir comme Goya, \u00e9pris des id\u00e9aux de la R\u00e9volution fran\u00e7aise et constern\u00e9 par l&#8217;entr\u00e9e des troupes fran\u00e7aises en Espagne. Le trouble persiste. <\/p>\n<p><strong> D.F.R. <\/strong><\/p>\n<p>1. Hebdomadaire en direction des intellectuels publi\u00e9 par le PCF.<\/p>\n<p>2. Revue litt\u00e9raire dirig\u00e9e par Jean Ristat.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b066, novembre 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entre sa premi\u00e8re et sa derni\u00e8re visite \u00e0 Berlin, notes d&#8217;un \u00e9crivain engag\u00e9 qui a v\u00e9cu la chute du Mur dans la r\u00e9daction d&#8217;un journal communiste. 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