{"id":4390,"date":"2009-11-01T00:00:00","date_gmt":"2009-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-nouveaux-murs-frontieres4390\/"},"modified":"2009-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-10-31T23:00:00","slug":"les-nouveaux-murs-frontieres4390","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4390","title":{"rendered":"Les nouveaux murs fronti\u00e8res"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Des murs ont surgi un peu partout. Ils prolif\u00e8rent, entre le Mexique et les Etats-Unis, Isra\u00ebl et la Palestine, l&#8217;Inde et le Pakistan, autour des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla&#8230; Sans compter les grilles qui entourent r\u00e9sidences et quartiers s\u00e9curis\u00e9s. Ces fronti\u00e8res visent notamment \u00e0  repousser pauvres et demandeurs d&#8217;asile. La politologue am\u00e9ricaine Wendy Brown publie un essai sur le sujet. Bonnes feuilles. <\/p>\n<p>\u00ab Ce livre d\u00e9fend la th\u00e8se que les murs de la modernit\u00e9 tardive se distinguent par leur caract\u00e8re post-westphalien. Envisag\u00e9s globalement, ils repr\u00e9sentent une r\u00e9action \u00e0 la d\u00e9sorientation et \u00e0 la dissolution de la souverainet\u00e9 nationale sous l&#8217;effet de la globalisation, et sont construits pour bloquer des flux de personnes, des produits de contrebande et des violences qui n&#8217;\u00e9manent pas d&#8217;entit\u00e9s souveraines. A cet \u00e9gard, ils constituent l&#8217;it\u00e9ration d&#8217;un imaginaire politique en train de dispara\u00eetre dans l&#8217;interr\u00e8gne global qui caract\u00e9rise l&#8217;\u00e9poque actuelle, \u00e0 la fois post\u00e9rieure \u00e0 la souverainet\u00e9 \u00e9tatique et ant\u00e9rieure \u00e0 l&#8217;articulation d&#8217;un ordre global alternatif. Ces murs ont bien s\u00fbr \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s par d&#8217;autres\u00a0: les cl\u00f4tures existent depuis toujours. Et l&#8217;on peut discerner dans les nouveaux murs des \u00e9l\u00e9ments de continuit\u00e9 avec des murs plus anciens. Les murs ont toujours, \u00e0 travers l&#8217;histoire, spectacularis\u00e9 le pouvoir ; et toujours ils ont produit des effets performatifs et symboliques en exc\u00e8s sur leurs effets mat\u00e9riels. Ils ont produit certains imaginaires politiques, et ni\u00e9 certains autres. Par exemple, les murs et les forteresses du Moyen \u00c2ge \u00e9parpill\u00e9s dans les campagnes de l&#8217;Europe servaient autant \u00e0 intimider les populations des villes qu&#8217;ils enserraient qu&#8217;\u00e0 remplir leur fonction officielle de protection (1). Destin\u00e9s \u00e0 bloquer les dangers ext\u00e9rieurs, tous les murs d\u00e9limitant des entit\u00e9s politiques ont aussi fa\u00e7onn\u00e9 des identit\u00e9s collectives et individuelles sur le plan int\u00e9rieur. C&#8217;est aussi vrai de la Grande Muraille de Chine que des gated communities du Sud-Ouest des Etats-Unis. Les tristement c\u00e9l\u00e8bres projets de mur con\u00e7us en Europe au cours du xxe si\u00e8cle combinaient eux aussi ces fonctions et ces effets. Il n&#8217;\u00e9tait pas pr\u00e9vu de b\u00e2tir enti\u00e8rement la ligne Maginot qui devait d\u00e9fendre la fronti\u00e8re est de la France d&#8217;une invasion allemande ; il s&#8217;agissait plut\u00f4t de produire l&#8217;image d&#8217;une \u00abimp\u00e9n\u00e9trable forteresse France\u00bb : la rh\u00e9torique du mur exc\u00e9dant donc largement les parties \u00e9parses qui en avaient \u00e9t\u00e9 construites (2). Le Mur de l&#8217;Atlantique \u00e9difi\u00e9 par le Troisi\u00e8me Reich en pr\u00e9vision d&#8217;une invasion alli\u00e9e emmen\u00e9e par la Grande-Bretagne constituait lui aussi l&#8217;ic\u00f4ne d&#8217;une Europe contr\u00f4l\u00e9e par les Nazis. Il y a \u00e9galement le Mur de Berlin qui, bien qu&#8217;il en soit venu, r\u00e9trospectivement, \u00e0 signifier l&#8217;emprisonnement d&#8217;une population cens\u00e9ment d\u00e9sireuse de fuir la domination sovi\u00e9tique, fut con\u00e7u \u00e0 l&#8217;origine comme un cordon de protection entourant une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle et fragile, fond\u00e9e sur le travail, la coop\u00e9ration et l&#8217;\u00e9galitarisme, et non sur l&#8217;individualisme, la concurrence et la hi\u00e9rarchie. Les architectes de la nouvelle soci\u00e9t\u00e9 communiste croyaient que le laboratoire d&#8217;exp\u00e9riences sociales et psychologiques dont na\u00eetrait cette soci\u00e9t\u00e9 devait \u00eatre isol\u00e9 d&#8217;un dehors corrupteur et d\u00e9cadent (3).<\/p>\n<p>Mais comme le Mur de Berlin, les murs d&#8217;aujourd&#8217;hui, et tout particuli\u00e8rement ceux qui sont \u00e9rig\u00e9s autour des d\u00e9mocraties, produisent n\u00e9cessairement des effets int\u00e9rieurs\u00a0: leur dehors devient leur dedans. S&#8217;ils ont officiellement pour but de prot\u00e9ger d&#8217;\u00e9ventuels violations, abus ou agressions des soci\u00e9t\u00e9s pr\u00e9tendument fond\u00e9es sur la libert\u00e9, l&#8217;ouverture, le droit et la la\u00efcit\u00e9, ils s&#8217;\u00e9difient sur une mise en suspens du droit, et produisent \u00e0 leur insu un \u00e9thos et une subjectivit\u00e9 collectifs de type d\u00e9fensif, repli\u00e9 sur soi, nationaliste et militaris\u00e9. Ils encouragent l&#8217;av\u00e8nement d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 toujours plus ferm\u00e9e et surveill\u00e9e, en lieu et place de la soci\u00e9t\u00e9 ouverte qu&#8217;ils pr\u00e9tendent d\u00e9fendre. Les nouveaux murs ne sont donc pas simplement inefficaces et impuissants \u00e0 ressusciter une souverainet\u00e9 nationale fragilis\u00e9e, ils engendrent aussi, dans une \u00e8re post-nationale, de nouvelles formes de x\u00e9nophobie et de repli sur soi. Ils favorisent la production de sujets prot\u00e9g\u00e9s du monde ext\u00e9rieur, mais de sujets auxquels fait d\u00e9faut cette ampleur souveraine que la d\u00e9mocratie emmur\u00e9e pr\u00e9tend prot\u00e9ger.<\/p>\n<p>Un historien allemand, Greg Eghigian a qualifi\u00e9 d&#8217;\u00abhomo munitus\u00bb cette cr\u00e9ature emmur\u00e9e : nation ou sujet\u00a0:, passive, parano\u00efaque et pr\u00e9visible (munitus est d\u00e9riv\u00e9 du verbe latin munire, qui signifie fortifier, s\u00e9curiser, d\u00e9fendre, prot\u00e9ger ou abriter) (4). Eghigian examine la mythologie que l&#8217;Occident s&#8217;est cr\u00e9\u00e9e autour de la subjectivit\u00e9 est-allemande \u00e0 l&#8217;\u00e9poque du Mur de Berlin, ainsi que la production effective de cette subjectivit\u00e9. Tout en contestant la norme occidentale (lib\u00e9rale d\u00e9mocratique) \u00e0 l&#8217;aune de laquelle cette subjectivit\u00e9 est mesur\u00e9e, il corrobore l&#8217;image populaire de la personnalit\u00e9 emmur\u00e9e produite par le mur, image \u00f4 combien semblable \u00e0 la mani\u00e8re dont les Occidentaux d&#8217;aujourd&#8217;hui imaginent les sujets th\u00e9ocratiques ob\u00e9issants et d\u00e9sindividualis\u00e9s qu&#8217;ils appr\u00e9hendent comme leurs ennemis, ou tout du moins, comme leur exact oppos\u00e9 (5). Eghigian nous montre comment les murs se retournent vers l&#8217;int\u00e9rieur et mettent \u00e0 bas les distinctions faciles :\u00a0souvent \u00e9tablies par les actuels d\u00e9fenseurs des murs, soucieux de bien s\u00e9parer ces murs-l\u00e0 du Mur de Berlin\u00a0: entre les barri\u00e8res qui prot\u00e8gent et celles qui proscrivent, ou entre les murs qui distinguent les soci\u00e9t\u00e9s libres des soci\u00e9t\u00e9s non libres.<\/p>\n<p>Si les murs n&#8217;ont pas pour seul effet de prot\u00e9ger les nations qu&#8217;ils barricadent, mais s&#8217;ils en produisent \u00e9galement le contenu, alors on peut s&#8217;interroger sur les besoins psychologiques et les d\u00e9sirs qui alimentent leur construction, ainsi que sur leurs effets involontaires :\u00a0comment ils d\u00e9finissent les nationalismes, la subjectivit\u00e9 des citoyens, et les identit\u00e9s des entit\u00e9s politiques qui se trouvent d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 comme de l&#8217;autre. On peut ainsi se demander si les murs actuels ne fonctionnent pas comme des symboles d&#8217;une contention collective et individuelle, comme des fortifications d&#8217;entit\u00e9s dont la globalisation efface les fronti\u00e8res r\u00e9elles ou imaginaires. On peut encore se demander s&#8217;ils ne contiennent pas plus qu&#8217;ils ne d\u00e9fendent (si toute forme de d\u00e9fense implique une contention, et inversement, si toute forme de contention implique une d\u00e9fense)\u00a0: quand ces murs cessent-ils d&#8217;\u00eatre ceux, rassurants, d&#8217;un foyer, pour prendre l&#8217;aspect du confinement d&#8217;une prison\u00a0? Quand la forteresse devient-elle un p\u00e9nitencier ? <\/p>\n<p>Durant la Guerre froide, la gauche euro-atlantique posait inlassablement cette question, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque o\u00f9 les leaders politiques occidentaux clamaient qu&#8217;il \u00e9tait n\u00e9cessaire de construire des abris pour prot\u00e9ger les populations civiles d&#8217;une agression de l&#8217;Est. M\u00eame inutilis\u00e9s, ces abris contribuaient \u00e0 propager une mentalit\u00e9 bunkeris\u00e9e dans le contexte d&#8217;une mont\u00e9e de tension nucl\u00e9aire, une mentalit\u00e9 que renforc\u00e8rent, dans les ann\u00e9es 1950 et 1960, les politiques \u00e9trang\u00e8res et de d\u00e9fense men\u00e9es par les \u00c9tats-Unis. A l&#8217;accumulation d&#8217;armes nucl\u00e9aires dans des silos bunkeris\u00e9s faisait \u00e9cho une accumulation de biens de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 dans des abris \u00e9galement bunkeris\u00e9s\u00a0; la d\u00e9fense contre l&#8217;apocalypse devint un v\u00e9ritable mode de vie politique et civil, qui occultait la responsabilit\u00e9 des \u00c9tats-Unis dans cette d\u00e9rive mortif\u00e8re. Aujourd&#8217;hui, des Isra\u00e9liens de gauche posent le m\u00eame genre de questions, au moment o\u00f9 non seulement le projet qui vise \u00e0 emmurer les habitants de la Cisjordanie et de Gaza rend de plus en plus lointaine une solution politique, mais intensifie la militarisation et la bunkerisation qui d\u00e9finissent la vie isra\u00e9lienne. Les murs construits autour d&#8217;entit\u00e9s politiques ne peuvent bloquer des dangers ext\u00e9rieurs sans affecter les populations qu&#8217;ils enceignent. Ils transforment un mode de vie prot\u00e9g\u00e9 en un repli sur soi psychique, social et politique. \u00c0 cet \u00e9gard, le Mur de Berlin, dont, vingt ans apr\u00e8s, le monde entier continue de c\u00e9l\u00e9brer la chute, \u00e9tait peut-\u00eatre plus un prototype grossier que l&#8217;oppos\u00e9 des murs du xxie si\u00e8cle.\u00bb<\/p>\n<p>1.  Hirst, Space and Power, op. cit., p. 171.<\/p>\n<p>2.  Roxanne Panchasi, Future Tense: The Culture of Anticipation in France between the World Wars (\u00e0 para\u00eetre).<\/p>\n<p>3.  Greg Egighian, \u00ab Homo Munitus \u00bb, in Betts et Pence (dir.), Socialist Modern: East German Everyday Culture and Politics, Ann Arbor, University of Michigan Press, \u00e0 para\u00eetre.<\/p>\n<p>4.  Ibid.<\/p>\n<p>5.  Ibid. Pour une analyse de la figure occidentale de ce sujet, voir mon livre Regulating Aversion: Tolerance in the Age of Identity and Empire, Princeton, Princeton University Press, 2008, chap. 6.  <\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b066, novembre 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des murs ont surgi un peu partout. Ils prolif\u00e8rent, entre le Mexique et les Etats-Unis, Isra\u00ebl et la Palestine, l&#8217;Inde et le Pakistan, autour des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla&#8230; Sans compter les grilles qui entourent r\u00e9sidences et quartiers s\u00e9curis\u00e9s. Ces fronti\u00e8res visent notamment \u00e0  repousser pauvres et demandeurs d&#8217;asile. La politologue am\u00e9ricaine Wendy Brown publie un essai sur le sujet. 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