{"id":4375,"date":"2009-11-01T00:00:00","date_gmt":"2009-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/deblayer-les-ruines-pour4375\/"},"modified":"2009-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-10-31T23:00:00","slug":"deblayer-les-ruines-pour4375","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4375","title":{"rendered":"D\u00e9blayer les ruines pour construire"},"content":{"rendered":"<p>L&#8217;histoire du \u00ab socialisme r\u00e9el \u00bb ou, plus g\u00e9n\u00e9ralement, du communisme du XXe si\u00e8cle et de son effondrement, demeure, vingt ans apr\u00e8s la chute du mur de Berlin, l&#8217;objet d&#8217;enjeux politiques. Il me para\u00eet indispensable qu&#8217;elle ne le soit plus. L&#8217;histoire appartient aux historiens et, d&#8217;un certain point de vue, aux philosophes et aux sp\u00e9cialistes des sciences humaines. A eux de dire quelle \u00e9tait la nature de ces formations sociales, d&#8217;en analyser les succ\u00e8s et les \u00e9checs, d&#8217;en circonscrire les crimes et d&#8217;en expliquer les causes.<\/p>\n<p>La confrontation d&#8217;accusations et d&#8217;autojustifications ne peut tenir lieu d&#8217;investigation rigoureuse de la r\u00e9alit\u00e9 historique, des m\u00e9canismes sociaux, \u00e9conomiques, culturels et g\u00e9ostrat\u00e9giques ; de la personnalit\u00e9 des dirigeants et de celle des peuples.<\/p>\n<p>Le travail sur l&#8217;histoire est essentiel \u00e0 notre compr\u00e9hension du travail de l&#8217;histoire qui fait notre pr\u00e9sent, c&#8217;est-\u00e0-dire les conditions objectives et subjectives de la pens\u00e9e et de l&#8217;action politiques. Marx s&#8217;est attach\u00e9 \u00e0 comprendre les m\u00e9canismes \u00e9conomiques et sociaux du capitalisme. Il en a d\u00e9duit que celui-ci \u00e9tait min\u00e9 par une contradiction fondamentale, qu&#8217;il n&#8217;\u00e9tait pas la fin de l&#8217;histoire, qu&#8217;il serait d\u00e9pass\u00e9 par un nouveau mode de production, une nouvelle association entre les hommes : le communisme (ou le socialisme). Marx et Engels n&#8217;ont laiss\u00e9 aucune indication pr\u00e9cise sur ce que serait ce nouveau syst\u00e8me. C&#8217;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 contraire \u00e0 leur d\u00e9marche. Il n&#8217;existe donc aucun mod\u00e8le d&#8217;un communisme \u00e0 l&#8217;\u00e9tat pur, aucun \u00ab \u00e9talon \u00bb du socialisme.<\/p>\n<p>Il est cependant \u00e9vident : en tout cas pour moi : que l&#8217;URSS accouch\u00e9e par la R\u00e9volution d&#8217;octobre ou les syst\u00e8mes \u00e9tablis, pour une part, par elle-m\u00eame en Europe centrale, ne correspondent ni \u00e0 ce qu&#8217;on pouvait d\u00e9duire des quelques indications laiss\u00e9es par Marx et Engels concernant l&#8217;\u00e9mancipation de l&#8217;humanit\u00e9, ni \u00e0 l&#8217;id\u00e9al forg\u00e9 dans les luttes par le socialisme historique fran\u00e7ais. J&#8217;\u00e9cris : \u00ab il est \u00e9vident \u00bb. Il serait plus conforme \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 d&#8217;\u00e9crire : il est devenu \u00e9vident. Car on ne saurait oublier un seul instant qu&#8217;en tant que parti, le PCF, ses directions successives et l&#8217;immense majorit\u00e9 de ses adh\u00e9rents, et j&#8217;en fus, a d\u00e9fendu un \u00ab socialisme \u00bb qu&#8217;on estima m\u00eame \u00ab globalement positif \u00bb et cela jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;implosion de l&#8217;Union sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>De fait le socialisme sovi\u00e9tique a \u00e9t\u00e9 vu par des millions d&#8217;hommes et de femmes dans le monde comme LE socialisme ou LE communisme. Il a suscit\u00e9 l&#8217;adh\u00e9sion ou l&#8217;hostilit\u00e9. Il a d\u00e9\u00e7u et d\u00e9courag\u00e9. Il a donn\u00e9 espoir et fait peur, aussi. Durant le \u00ab court XXe si\u00e8cle \u00bb, il s&#8217;est trouv\u00e9 au c\u0153ur de la confrontation entre les forces de progr\u00e8s et l&#8217;imp\u00e9rialisme financier et militaire.<\/p>\n<p>Telle est pour moi la r\u00e9alit\u00e9 et l&#8217;ignorer peut aujourd&#8217;hui conduire \u00e0 de redoutables contresens politiques. La th\u00e9orie, en effet, est une chose ; la pratique sociale, une autre. On peut affirmer que le communisme des Sovi\u00e9tiques n&#8217;en \u00e9tait pas un ; qu&#8217;il n&#8217;a m\u00eame jamais exist\u00e9 ; ou encore relativiser son \u00e9chec en le comparant \u00e0 celui de la social-d\u00e9mocratie. On peut affirmer : avec quelques raisons : qu&#8217;en France, le communisme a su, notamment \u00e0 partir de 1934, \u00e9pouser la tradition r\u00e9publicaine et retrouver l&#8217;h\u00e9ritage d\u00e9mocratique du socialisme historique qu&#8217;a incarn\u00e9 Jaur\u00e8s. On ne saurait pourtant oublier que nous avons eu notre propre stalinisme et qu&#8217;il n&#8217;est pas pour rien dans le d\u00e9clin du PCF, m\u00eame si ce n&#8217;est pas l&#8217;unique cause. Ainsi, lors de la construction du mur de Berlin et par la suite, nous nous sommes souvent content\u00e9s de reprendre les arguments des dirigeants de la RDA et du PCUS sans \u00e9mettre la moindre critique.<\/p>\n<p>Rappeler tout cela est, \u00e0 mon sens, n\u00e9cessaire, indispensable, incontournable si l&#8217;on veut contribuer \u00e0 l&#8217;\u00e9mergence d&#8217;une alternative progressiste au capitalisme contemporain. Les peuples, quoi qu&#8217;on en dise, n&#8217;ont pas la m\u00e9moire courte. La jeunesse qui n&#8217;a pas fait l&#8217;exp\u00e9rience des luttes anticoloniales ou pour la d\u00e9fense de la d\u00e9mocratie et des droits sociaux, men\u00e9es, en France, par le PCF, ne conna\u00eet g\u00e9n\u00e9ralement du communisme que ce que l&#8217;histoire officielle lui l\u00e8gue : le Mur, le goulag, les proc\u00e8s, les massacres&#8230;<\/p>\n<p>C&#8217;est pourquoi, il importe de d\u00e9gager l&#8217;histoire de toute emprise id\u00e9ologique et partisane afin que les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations puissent s&#8217;en instruire et que les forces de progr\u00e8s sachent au mieux g\u00e9rer un h\u00e9ritage parfois lourd \u00e0 porter, parfois glorieux et en tirent les enseignements qui permettent de concourir \u00e0 l&#8217;\u00e9laboration de voies nouvelles pour la lutte et pour l&#8217;organisation.<\/p>\n<p>Il ne s&#8217;agit certainement pas aujourd&#8217;hui de reprendre les deux mod\u00e8les de socialisme qui se sont construits en parall\u00e8le et qui ont tous deux failli : le \u00ab socialisme r\u00e9el \u00bb et la social-d\u00e9mocratie. \u00ab Dans quelle mesure, s&#8217;interroge Eric Hobsbawn dans L&#8217;Age des extr\u00eames (1), la faillite de l&#8217;exp\u00e9rience sovi\u00e9tique s\u00e8me le doute sur tout le projet du socialisme traditionnel, d&#8217;une \u00e9conomie essentiellement bas\u00e9e sur la propri\u00e9t\u00e9 sociale et la gestion planifi\u00e9e des moyens de production et d&#8217;\u00e9changes ? \u00bb Cette faillite, r\u00e9pond-il, \u00ab ne pr\u00e9juge pas de la possibilit\u00e9 d&#8217;autres types de socialisme \u00bb.<\/p>\n<p>La question se pose, me semble-t-il, de savoir si un concept : le socialisme, le communisme peut recouvrir a priori la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 venir d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 postcapitaliste. Non pas seulement parce que les \u00ab mots sont malades \u00bb, comme l&#8217;\u00e9crivait Fran\u00e7oise Giroud au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, mais parce que la soci\u00e9t\u00e9 future s&#8217;\u00e9labore au pr\u00e9sent et les traits qu&#8217;elle prendra seront ceux que d\u00e9termineront les hommes et les femmes dans des conditions donn\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab La crise des deux socialismes \u00bb : le \u00ab r\u00e9volutionnaire \u00bb et le \u00ab r\u00e9formiste \u00bb :, selon l&#8217;expression de Jean Lojkine, implique un renversement complet de la perspective de transformation sociale telle qu&#8217;elle s&#8217;est \u00e9labor\u00e9e aux XIXe et XXe si\u00e8cles ; une critique radicale, c&#8217;est-\u00e0-dire \u00e0 la racine, du communisme (ou socialisme) non seulement tel qu&#8217;il fut pratiqu\u00e9 mais aussi tel qu&#8217;il fut pens\u00e9. Y compris par Marx et Engels.<\/p>\n<p>Plus encore, c&#8217;est toute la pratique sociale et politique qu&#8217;il convient de r\u00e9volutionner. Si, comme je le crois, il existe un \u00ab communisme d&#8217;apr\u00e8s \u00bb, il ne peut se construire dans la verticalit\u00e9, sous la direction, autour, voire simplement avec l&#8217;aide, d&#8217;un ou de plusieurs partis, eux-m\u00eames organis\u00e9s de mani\u00e8re hi\u00e9rarchique et inspir\u00e9s par des doctrines n\u00e9cessairement born\u00e9es par les traditions, les cultures, le poids des appareils et leur in\u00e9vitable reproduction. Au reste, quand Marx parle du Parti, il a moins en vue telle ou telle formation politique : m\u00eame s&#8217;il leur porte un \u00e9vident int\u00e9r\u00eat : que le prol\u00e9tariat tout entier, dont il estimait, dans les conditions de son \u00e9poque, qu&#8217;il \u00e9tait la seule force motrice et r\u00e9volutionnaire. D&#8217;un c\u00f4t\u00e9, la verticalit\u00e9 du Parti, de l&#8217;autre, l&#8217;horizontalit\u00e9 de la classe.<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui, bien plus qu&#8217;hier, la diversification du salariat, le r\u00f4le que jouent les intellectuels et les cr\u00e9ateurs, l&#8217;\u00e9l\u00e9vation g\u00e9n\u00e9rale du niveau culturel, la r\u00e9volution informationnelle, le poids d\u00e9cisif de la jeunesse, les d\u00e9fis sociaux et \u00e9cologiques, conduisent, dans un mouvement contradictoire, \u00e0 la dispersion des int\u00e9r\u00eats sociaux, parfois oppos\u00e9s, et \u00e0 un formidable besoin de rassemblement.<\/p>\n<p>Une politique de transformation sociale, \u00e9cologiste et progressiste doit avoir pour mission de d\u00e9passer les int\u00e9r\u00eats particuliers pour promouvoir et servir l&#8217;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. Une telle synth\u00e8se ne peut se r\u00e9aliser dans un programme port\u00e9 par un parti ou plusieurs coalis\u00e9s. Elle est le fruit de convergences qui apparaissent dans le d\u00e9bat, la confrontation et l&#8217;action. Elle forme le socle du rassemblement.<\/p>\n<p>Les ruines du Mur n&#8217;ont certainement pas englouti l&#8217;id\u00e9al d&#8217;\u00e9mancipation humaine, mais elles ont comme \u00e9touff\u00e9 la voix des gauches. Le capitalisme croyait \u00eatre le vainqueur d\u00e9finitif du bras de fer engag\u00e9 en 1917 avec une dynamique r\u00e9volutionnaire mondiale qui lui arracha des concessions, parfois importantes, sans parvenir toute fois \u00e0 le faire c\u00e9der. La crise actuelle met \u00e0 jour comme jamais les tares g\u00e9n\u00e9tiques du syst\u00e8me de l&#8217;argent roi.<\/p>\n<p>Il y a un besoin urgent d&#8217;alternative. Tenter de comprendre le pass\u00e9,  la chute du communisme en l&#8217;occurrence, comme le fait Regards, peut y contribuer. Il faut d\u00e9blayer les ruines : celles du Mur et bien d&#8217;autres : pour que des millions de mains puissent construire, pierre \u00e0 pierre, ici et maintenant, la nouvelle cit\u00e9 de l&#8217;\u00e9mancipation humaine. Tout en sachant que l&#8217;histoire \u00ab n&#8217;est d&#8217;aucune aide en mati\u00e8re de proph\u00e9tie \u00bb. <strong> R.H. <\/strong><\/p>\n<p>1. Ed.Complexe\/ Le Monde diplomatique, 1999.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b066, novembre 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;histoire du \u00ab socialisme r\u00e9el \u00bb ou, plus g\u00e9n\u00e9ralement, du communisme du XXe si\u00e8cle et de son effondrement, demeure, vingt ans apr\u00e8s la chute du mur de Berlin, l&#8217;objet d&#8217;enjeux politiques. Il me para\u00eet indispensable qu&#8217;elle ne le soit plus. 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