{"id":4354,"date":"2009-10-01T00:00:00","date_gmt":"2009-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/didier-eribon-enfant-gay-enfant-d4354\/"},"modified":"2009-10-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-09-30T22:00:00","slug":"didier-eribon-enfant-gay-enfant-d4354","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4354","title":{"rendered":"Didier Eribon. Enfant gay, enfant d&#8217;ouvrier"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le philosophe et sociologue Didier Eribon publie un ouvrage fort et d\u00e9rangeant sur ses origines sociales : le prol\u00e9tariat tr\u00e8s pauvre : et les raisons qui l&#8217;ont pouss\u00e9 \u00e0 s&#8217;en \u00e9loigner. Par-del\u00e0 la biographie, il analyse les formes de domination, interrogeant \u00e9galement le r\u00f4le de la gauche dans notre soci\u00e9t\u00e9. <\/p>\n<p><strong> A la mort de votre p\u00e8re, vous \u00eates retourn\u00e9 \u00e0 Reims. Que cherchiez-vous \u00e0 comprendre en vous replongeant dans ce prol\u00e9tariat des ann\u00e9es 1950 et dans l&#8217;histoire de vos parents et grands-parents ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Didier Eribon. <\/strong> D&#8217;abord, j&#8217;ai voulu rendre une histoire \u00e0 ceux qui n&#8217;en ont plus, dans la mesure o\u00f9 les vies ouvri\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 effac\u00e9es de l&#8217;espace public : avec l&#8217;effondrement du marxisme dans les ann\u00e9es 1980, ce n&#8217;est pas seulement le mouvement ouvrier qui a disparu du discours politique, mais les ouvriers eux-m\u00eames. Mais restituer ce qu&#8217;avaient \u00e9t\u00e9 les vies de mes parents et grands-parents, cela impliquait \u00e9galement de montrer les classes populaires telles qu&#8217;elles sont, loin des grandes mythologies du mouvement ouvrier. C&#8217;est sans doute la raison pour laquelle c&#8217;est un livre tr\u00e8s \u00ab dur \u00bb, comme me l&#8217;ont dit les premiers lecteurs. Ce n&#8217;est pas un choix ! Je restitue des exp\u00e9riences r\u00e9elles et, donc, si violence il y a, c&#8217;est celle du monde social. Telle qu&#8217;elle s&#8217;exerce, par exemple, dans le syst\u00e8me scolaire, qui fonctionne comme une machine \u00e0 \u00e9liminer les enfants des classes populaires, ou dans le travail quotidien \u00e0 l&#8217;usine o\u00f9 les t\u00e2ches \u00e0 accomplir sont harassantes. Ainsi, par le biais de cette tentative de restitution du monde qui a \u00e9t\u00e9 le mien, j&#8217;\u00e9tais amen\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur le syst\u00e8me scolaire, sur la reproduction sociale, sur l&#8217;exploitation.<\/p>\n<p><strong> Vous \u00e9voquez la \u00ab honte de classe \u00bb qui s&#8217;est empar\u00e9e de vous, quand l&#8217;acc\u00e8s aux \u00e9tudes vous \u00e9loigna de l&#8217;avenir qui se dessinait : aller \u00e0 l&#8217;usine. Apr\u00e8s vous \u00eatre consacr\u00e9 \u00e0 la question de la domination sexuelle, vous en venez donc \u00e0 vous pencher sur l&#8217;oppression sociale, une autre domination&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> D.E. <\/strong> Quand je suis all\u00e9 voir ma m\u00e8re, apr\u00e8s la mort de mon p\u00e8re, nous avons pass\u00e9 une journ\u00e9e \u00e0 regarder des photos. Je revoyais le milieu ouvrier o\u00f9 j&#8217;avais v\u00e9cu mon enfance. Et je me suis demand\u00e9 pourquoi, alors que mes travaux se sont int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 l&#8217;assujettissement et \u00e0 la honte pour construire une analyse de la subjectivit\u00e9 en m&#8217;appuyant sur mon exp\u00e9rience gay, je n&#8217;avais pas \u00e9crit sur la domination sociale. Je me suis demand\u00e9 si parler de la honte sexuelle n&#8217;avait pas \u00e9t\u00e9 pour moi une mani\u00e8re de ne pas parler de la honte sociale. Je me suis pens\u00e9 comme un enfant gay et pas comme un enfant d&#8217;ouvrier. Ce qui montre que l&#8217;enfant que l&#8217;on a \u00e9t\u00e9 est largement produit par les cat\u00e9gories contemporaines de la perception politique : les mouvements culturels ou sexuels (le f\u00e9minisme, le mouvement gay et lesbien, etc.) nous donnent des enfances diff\u00e9rentes de celle que nous donnerait le marxisme s&#8217;il \u00e9tait encore pr\u00e9dominant. En retrouvant ma famille, en revoyant mon pass\u00e9, j&#8217;\u00e9tais amen\u00e9 \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer cette dimension que j&#8217;avais mise \u00e0 l&#8217;\u00e9cart.<\/p>\n<p><strong> Quel est le ressort de cette honte qui vous a conduit \u00e0 refuser votre double identit\u00e9 : celle d&#8217;un gay, que vous vous \u00eates construite, et celle d&#8217;un fils d&#8217;ouvrier, que vous avez tent\u00e9 d&#8217;effacer ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> D.E. <\/strong> Le poids des hi\u00e9rarchies sociales est si fort que, lorsque l&#8217;on est un fils d&#8217;ouvrier qui acc\u00e8de au monde bourgeois, on s&#8217;efforce de refouler cette origine. Je crois que la honte est un des grands affects qui travaillent le corps social. Pendant que j&#8217;\u00e9crivais mon livre, quand j&#8217;en parlais \u00e0 des amis, il arrivait souvent que certains me confient des \u00ab secrets \u00bb analogues. Je me suis aper\u00e7u que la honte \u00e9tait un sentiment largement partag\u00e9. Et, par d\u00e9finition, largement pass\u00e9 sous silence. Pour ce qui me concerne, j&#8217;ai souvent menti sur mes origines de classe, quand je me suis install\u00e9 \u00e0 Paris. Comme le dit Nizan \u00e0 propos de ses ann\u00e9es d&#8217;\u00e9tudes, j&#8217;\u00e9tais \u00ab candidat \u00e0 la bourgeoisie \u00bb. Et pour cela, il faut \u00ab trahir \u00bb : c&#8217;est le terme qu&#8217;il emploie : son milieu, sa famille, son pass\u00e9. Mon livre est aussi un livre sur la \u00ab trahison \u00bb, telle qu&#8217;elle est appel\u00e9e par les structures de l&#8217;ordre \u00e9tabli. Je rends compte de cette trahison, et j&#8217;essaie de l&#8217;analyser. Et donc de rendre hommage \u00e0 ceux que j&#8217;ai trahis, et qui sont tout de m\u00eame ceux gr\u00e2ce \u00e0 qui j&#8217;ai pu suivre des \u00e9tudes.<\/p>\n<p><strong> Vous avez des mots durs pour d\u00e9crire votre parcours, comme si l&#8217;ascension dans le monde bourgeois ne pouvait se faire qu&#8217;en rupture violente avec vos origines. Est-ce li\u00e9 \u00e0 l&#8217;acceptation de votre homosexualit\u00e9, si taboue dans votre famille ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> D.E. <\/strong> Oui, bien s\u00fbr. Mon p\u00e8re \u00e9tait d&#8217;une homophobie agressive. Quand il voyait Jean Marais \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, il \u00e9ructait : \u00ab C&#8217;est une tapette. \u00bb Je savais donc qu&#8217;il y avait une cat\u00e9gorie de gens qui \u00e9taient stigmatis\u00e9s \u00e0 cause de leur sexualit\u00e9. Et peu \u00e0 peu, je suis venu habiter cette identit\u00e9 stigmatis\u00e9e, et notamment stigmatis\u00e9e par mon p\u00e8re et tout le milieu dans lequel je vivais. Parce que j&#8217;\u00e9tais diff\u00e9rent d&#8217;eux, et que les mots qui d\u00e9signaient cette diff\u00e9rence constituaient l&#8217;insulte supr\u00eame, il me fallait m&#8217;\u00e9loigner d&#8217;eux. Mon adh\u00e9sion au syst\u00e8me scolaire et \u00e0 la culture s&#8217;explique sans doute par cette n\u00e9cessit\u00e9 pour moi de m&#8217;inventer autrement que ce \u00e0 quoi j&#8217;\u00e9tais socialement destin\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Chez vous, le monde \u00e9tait partag\u00e9 entre ceux qui sont \u00ab contre \u00bb et ceux qui sont \u00ab pour \u00bb l&#8217;ouvrier&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> D.E. <\/strong> C&#8217;\u00e9tait toute la perception de la vie politique et sociale qui s&#8217;exprimait dans de tels propos. Cela voulait dire : tel responsable politique se pr\u00e9occupe de ce que nous sommes, tel autre non. Et ce crit\u00e8re me semble avoir jou\u00e9 un grand r\u00f4le dans la d\u00e9saffection des classes populaires \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de la gauche officielle et notamment socialiste et dans la mont\u00e9e du Front national. Si ma famille qui votait communiste s&#8217;est mise \u00e0 voter Front national, c&#8217;est parce que ce parti d&#8217;extr\u00eame droite a r\u00e9ussi \u00e0 donner aux classes populaires le sentiment qu&#8217;il \u00e9tait le seul \u00e0 se pr\u00e9occuper de leur sort. C&#8217;est pourquoi je m&#8217;interroge sur le r\u00f4le des partis et du vote dans le rapport des classes populaires \u00e0 la politique.<\/p>\n<p><strong> Vous racontez aussi comment vous vous \u00eates senti exclu du marxisme, qui laissait de c\u00f4t\u00e9 notamment la subjectivation sexuelle ou raciale. Vous deviez vivre \u00ab une vie divis\u00e9e \u00bb. C&#8217;est-\u00e0-dire ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> D.E. <\/strong> Pendant mon adolescence, j&#8217;ai milit\u00e9 dans une organisation trotskiste. Mais, en d\u00e9couvrant en m\u00eame temps mon homosexualit\u00e9, j&#8217;ai tr\u00e8s vite \u00e9prouv\u00e9 au plus profond de moi-m\u00eame que l&#8217;adh\u00e9sion \u00e0 la th\u00e9orie marxiste m&#8217;imposait de laisser de c\u00f4t\u00e9 tout un domaine de ma vie, qui ne relevait pas du registre de ce qui \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme politique. Par cons\u00e9quent, il y avait d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 ce que j&#8217;\u00e9tais politiquement et, de l&#8217;autre, la mani\u00e8re dont se constituait peu \u00e0 peu ma vie \u00ab priv\u00e9e \u00bb, que je dissimulais \u00e0 tout le monde, et notamment \u00e0 ceux avec qui je militais. Et donc la politisation des questions sexuelles passe : en tout cas a pass\u00e9 pour moi : par une mise \u00e0 distance du marxisme qui ne consid\u00e9rait comme politique que ce qui relevait de la domination de classe. Or, il y a d&#8217;autres dominations et c&#8217;est pourquoi les mouvements culturels se sont en grande partie construits sur la quasi-disparition du marxisme. Mais contre ceux qui voudraient revenir aujourd&#8217;hui au marxisme, et qui reprochent aux mouvements culturels ou sexuels d&#8217;avoir d\u00e9tourn\u00e9 l&#8217;attention des \u00ab vraies \u00bb luttes, je plaide au contraire pour qu&#8217;on construise des th\u00e9ories qui permettent de penser la pluralit\u00e9 des structures de domination, et leur imbrication.<\/p>\n<p><strong> Vous prenez pr\u00e9texte de votre histoire pour interroger les errements et les erreurs de la gauche et r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 se refonder&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> D.E.** Mon livre peut aussi se lire comme une \u00e9vocation de l&#8217;histoire de la gauche au cours des quarante derni\u00e8res ann\u00e9es. Disons que c&#8217;est l&#8217;un des \u00e9l\u00e9ments du d\u00e9cor dans lequel se d\u00e9roule ce r\u00e9cit. C&#8217;est aussi une r\u00e9flexion sur ce qu&#8217;a \u00e9t\u00e9 et ce que pourrait \u00eatre la pens\u00e9e de gauche. La gauche ne peut vivre et se renouveler qu&#8217;en s&#8217;adossant en permanence aux mouvements de r\u00e9sistance \u00e0 toutes les formes de l&#8217;oppression : une gr\u00e8ve ouvri\u00e8re et une manifestation pour le droit des personnes transgenres sont aussi importantes l&#8217;une que l&#8217;autre. Propos recueillis par **E.C <\/strong><\/p>\n<p>* Didier Eribon est professeur \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 d&#8217;Amiens, auteur notamment de R\u00e9flexions sur la question gay (\u00e9d. Fayard) et D&#8217;une r\u00e9volution conservatrice et de ses effets sur la gauche fran\u00e7aise (\u00e9d. L\u00e9o Scheer).<\/p>\n<p>Didier Eribon, Retour \u00e0 Reims, \u00e9d. Fayard, octobre 2009<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b0 65, octobre 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le philosophe et sociologue Didier Eribon publie un ouvrage fort et d\u00e9rangeant sur ses origines sociales : le prol\u00e9tariat tr\u00e8s pauvre : et les raisons qui l&#8217;ont pouss\u00e9 \u00e0 s&#8217;en \u00e9loigner. 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