{"id":4330,"date":"2009-10-01T00:00:00","date_gmt":"2009-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/france-telecom-pendus-au-bout-du4330\/"},"modified":"2009-10-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-09-30T22:00:00","slug":"france-telecom-pendus-au-bout-du4330","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4330","title":{"rendered":"France T\u00e9l\u00e9com. Pendus au  bout du fil"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><em> \u00ab Je me suicide \u00e0 cause de mon travail \u00e0 France T\u00e9l\u00e9com. C&#8217;est la seule cause. \u00bb <\/em> Les mots sont pos\u00e9s sur le mal-\u00eatre, le geste suit. Comment l&#8217;entreprise devient-elle une machine \u00e0 broyer les salari\u00e9s ? <\/p>\n<p>C&#8217;est une vraie s\u00e9rie noire. Depuis f\u00e9vrier 2008, 23 salari\u00e9s de France T\u00e9l\u00e9com se sont suicid\u00e9s, dont cinq cet \u00e9t\u00e9. La plupart ont expliqu\u00e9 leur acte, dans des lettres, par une d\u00e9tresse li\u00e9e \u00e0 leur travail au sein de cette entreprise o\u00f9, entre 2006 et 2008,  22 000 emplois ont \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9s et o\u00f9 10 000 nouvelles suppressions de postes sont pr\u00e9vues d&#8217;ici 2011. L&#8217;affaire ne date pas d&#8217;hier. D\u00e9j\u00e0 on d\u00e9nombrait 28 suicides en 2000 et 29 en 2002. En 2004, Dominique Dec\u00e8ze, journaliste sp\u00e9cialis\u00e9 dans la sant\u00e9 au travail, tirait la sonnette d&#8217;alarme. Dans La machine \u00e0 broyer, De France T\u00e9l\u00e9com \u00e0 Orange : quand les privatisations tuent, il mettait en cause les dirigeants et leurs m\u00e9thodes de management. Si<em> \u00ab on souffre \u00e0 France T\u00e9l\u00e9com, plus qu&#8217;ailleurs \u00bb <\/em>, explique-t-il, c&#8217;est que \u00ab la privatisation de France T\u00e9l\u00e9com a \u00e9t\u00e9 faite de mani\u00e8re extr\u00eamement brutale \u00bb. L&#8217;entreprise, qui s&#8217;est transform\u00e9e \u00e0 partir de 1996 sans m\u00e9nagement, s&#8217;apparente en effet \u00e0 un formidable laboratoire. Pour r\u00e9pondre \u00e0 des exigences de rentabilit\u00e9, France T\u00e9l\u00e9com n&#8217;h\u00e9site pas \u00e0 tester un ensemble de techniques de pression sur les salari\u00e9s pour les briser et les pousser, du coup, \u00e0 d\u00e9missionner. Il s&#8217;agit de se s\u00e9parer en un temps record d&#8217;un maximum d&#8217;entre eux : et en premier lieu de ceux qui voulaient conserver leur statut de fonctionnaire (1). Entre cruaut\u00e9 et m\u00e9pris, il r\u00e8gne dans l&#8217;entreprise une atmosph\u00e8re d\u00e9l\u00e9t\u00e8re. Ainsi, ce responsable hi\u00e9rarchique ironisant devant une assembl\u00e9e de techniciens :<em> \u00ab On n&#8217;a pas droit \u00e0 l&#8217;euthanasie et l&#8217;on ne sait pas quoi faire de vous \u00bb <\/em> (2).\u00a0<\/p>\n<p>Dans certains endroits, un syst\u00e8me de fichage permet de d\u00e9cider de quels salari\u00e9s l&#8217;on va se d\u00e9barrasser. Tous les six mois, les salari\u00e9s ont un entretien individualis\u00e9, dit \u00ab entretien de progr\u00e8s \u00bb avec leur \u00ab n + 1 \u00bb, leur sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique. On leur demande s&#8217;ils sont pr\u00eats pour la mobilit\u00e9, mais la r\u00e9ponse importe peu, d&#8217;autant que les objectifs qu&#8217;on leur fixe sont souvent irr\u00e9alisables. Pour Michel, suicid\u00e9 dans la nuit du 13 au 14 juillet dernier, cette m\u00e9thode aura \u00e9t\u00e9 fatale :<em> \u00ab Je me suicide \u00e0 cause de mon travail \u00e0 France T\u00e9l\u00e9com. C&#8217;est la seule cause. Urgence permanente, surcharge de travail, absence de formation, d\u00e9sorganisation totale de l&#8217;entreprise. Management par la terreur ! Cela m&#8217;a totalement d\u00e9sorganis\u00e9 et perturb\u00e9 \u00bb <\/em>, \u00e9crit-il avant de mettre fin \u00e0 ses jours. Malgr\u00e9 des courriers comme celui-ci, la direction de l&#8217;entreprise continue de nier toute responsabilit\u00e9 dans des drames qui, selon elle, sont essentiellement personnels. Ce n&#8217;est pas l&#8217;avis de Dominique Dec\u00e8ze pour qui ces salari\u00e9s sont des<em> \u00ab personnes qui retournent la violence de l&#8217;entreprise contre elles, tellement elles sont \u00e0 bout, qui ne supportent plus les m\u00e9thodes et qui ne voient plus quel avenir on leur offre \u00bb <\/em>. Elles ne sont<em> \u00ab pas particuli\u00e8rement fragiles, mais on les a fragilis\u00e9es \u00bb <\/em>.<\/p>\n<p><strong> DES SALARI\u00c9S BRIS\u00c9S <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;Observatoire du stress et des mobilit\u00e9s forc\u00e9es \u00e0 France T\u00e9l\u00e9com, cr\u00e9\u00e9 en 2007 \u00e0 l&#8217;initiative des syndicats SUD et CGC, d\u00e9nonce la r\u00e8gle qu&#8217;il a appel\u00e9e r\u00e8gle des \u00ab 5 M \u00bb, pratiqu\u00e9e dans l&#8217;entreprise :<em> \u00ab M comme management par le stress, mobilit\u00e9 forc\u00e9e, mouvement perp\u00e9tuel, mise au placard et enfin mise en condition de retraite forc\u00e9e. \u00bb <\/em> On peut y ajouter maniement des extr\u00eames, entre la spirale infernale de la surcharge de travail et l&#8217;absence de t\u00e2che. Les uns, pressuris\u00e9s dans les centres d&#8217;appel par exemple, ont le sentiment de ne jamais \u00eatre \u00e0 la hauteur des exigences des managers. Les autres, rel\u00e9gu\u00e9s, doivent composer avec leur inutilit\u00e9. La mise au placard est sans doute l&#8217;un des meilleurs moyens pour obtenir une d\u00e9mission forc\u00e9e. C&#8217;est un<em> \u00ab an\u00e9antissement social, on nie l&#8217;existence m\u00eame de la personne, son appartenance \u00e0 un monde commun \u00bb <\/em>, explique Dominique Lhuilier, auteur de<em> Placardis\u00e9s, des exclus dans l&#8217;entreprise <\/em> (3).<em> \u00ab Quand vous \u00eates placardis\u00e9, vous n&#8217;\u00eates plus rien, vous ne valez plus rien. \u00bb <\/em><\/p>\n<p>Deux tiers des salari\u00e9s de France T\u00e9l\u00e9com ont plus de vingt ans d&#8217;anciennet\u00e9. Ils ne reconnaissent plus leur entreprise pass\u00e9e \u00e0 une logique de productivit\u00e9 au d\u00e9triment d&#8217;un service autrefois public. Une chose est s\u00fbre, ils n&#8217;\u00e9taient pas entr\u00e9s \u00e0 France T\u00e9l\u00e9com pour faire de la vente forc\u00e9e.<em> \u00ab Au contrema\u00eetre succ\u00e8de donc le manager aux allures de coach, au directeur un peu paternaliste se substitue le cost-killer froid et d&#8217;une implacable rationalit\u00e9 comptable \u00bb <\/em>, r\u00e9sume Ivan du Roy dans l&#8217;enqu\u00eate qu&#8217;il vient de mener (4). Les restructurations s&#8217;encha\u00eenent, sur fond de fermetures de services et de sites. Les mutations et les changements d&#8217;affectation, sources de souffrances, se multiplient. Chaque salari\u00e9 de France T\u00e9l\u00e9com change ainsi de poste tous les vingt-sept mois en moyenne : une personne sur trois changerait d&#8217;affectation tous les dix-neuf mois : et de lieu de travail tous les trente mois. Et entre 1996 et 2002, 53 000 personnes ont chang\u00e9 de m\u00e9tier au sein du groupe, souvent pour occuper des postes sans rapport avec leurs anciennes fonctions (5).<\/p>\n<p><strong> SURSAUT <\/strong><\/p>\n<p>Qu&#8217;a fait la direction face \u00e0 ces vagues de suicides ? Des cellules d&#8217;\u00e9coute psychologique ont \u00e9t\u00e9 mises en place. Mais c&#8217;est insuffisant et trop tard. Surtout, certains m\u00e9decins du travail ont d\u00e9nonc\u00e9 la violation du secret m\u00e9dical puisque des managers ont si\u00e9g\u00e9 dans ces cellules. Eux-m\u00eames d&#8217;ailleurs peinent \u00e0 lutter efficacement contre les souffrances des salari\u00e9s. Depuis trois ans, 13 m\u00e9decins du travail sur 70 ont d\u00e9missionn\u00e9, devant leur impuissance et certaines pratiques r\u00e9currentes comme les contre-visites m\u00e9dicales demand\u00e9es par la direction apr\u00e8s qu&#8217;un salari\u00e9 a obtenu un arr\u00eat de maladie.<\/p>\n<p>Devant l&#8217;ampleur de la mobilisation salariale (6), la direction a conc\u00e9d\u00e9 quelques mesures : moratoire jusqu&#8217;au 31 octobre sur les mutations, ouverture le 18 septembre de n\u00e9gociations sur la d\u00e9clinaison de l&#8217;accord interprofessionnel sur le stress, cr\u00e9ation de 100 postes au service des ressources humaines dites \u00ab de proximit\u00e9 \u00bb, recrutement de m\u00e9decins du travail, n\u00e9gociation locale g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e pour accompagner les projets de la direction. Des d\u00e9cisions approuv\u00e9es par le ministre du Travail et des Relations sociales, Xavier Darcos. Les syndicats restent sceptiques. Pour Rachel Beaus\u00e9jour (CGT),<em> \u00ab il faut que ces m\u00e9decins aient des moyens. Pour les RH de proximit\u00e9, tout d\u00e9pendra de leurs missions \u00bb <\/em>. La CGT demande ainsi que l&#8217;autonomie li\u00e9e au travail le soit sans temps impos\u00e9, que les mutations se fassent vers des sites peu \u00e9loign\u00e9s et que soit reconnue la p\u00e9nibilit\u00e9 au travail dans les centres techniques et les centres d&#8217;appel. Pour Brigitte Font Le Bret, m\u00e9decin du travail et psychiatre \u00e0 Grenoble,<em> \u00ab ce ne sont pas des cellules d&#8217;\u00e9coute dont nous avons besoin ni de managers form\u00e9s \u00e0 la psychiatrie, mais d&#8217;une r\u00e9flexion globale sur la strat\u00e9gie de l&#8217;entreprise et du devenir de ceux qui la font exister \u00bb <\/em>. Des suicides en s\u00e9rie ont d\u00e9j\u00e0 eu lieu dans d&#8217;autres entreprises\u00a0comme dans le technop\u00f4le de Renault \u00e0 Guyancourt, en 2007, dans les centrales nucl\u00e9aires d&#8217;EDF, ou \u00e0 La Poste&#8230; Pour Daniel Le Scornet, membre du collectif Travail &#038; D\u00e9mocratie, cela r\u00e9v\u00e8le que<em> \u00ab c&#8217;est le travail qui est malade, ce ne sont pas les travailleurs qui sont malades \u00bb <\/em>.  <strong> D.D. avec M.R. <\/strong><\/p>\n<p>[[1. Ils repr\u00e9sentent deux tiers du personnel. Les salari\u00e9s arriv\u00e9s dans l&#8217;entreprise \u00e0 partir du 1er ao\u00fbt 1997 ont des contrats de droit priv\u00e9.<br \/>\n]][[2. Dominique Dec\u00e8ze,<em> La machine \u00e0 broyer, De France T\u00e9l\u00e9com \u00e0 Orange : quand les privatisations tuent <\/em>, \u00e9d. Jean-Claude Gawsewitch, r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en 2008.<br \/>\n]][[3.<em> Placardis\u00e9s. Des exclus dans l&#8217;entreprise ? <\/em>, \u00e9d. Le Seuil, 2002.<br \/>\n]][[4.<em> Orange stress\u00e9, le management par le stress \u00e0 France T\u00e9l\u00e9com <\/em>, \u00e9d. La D\u00e9couverte.<br \/>\n]][[5. D&#8217;apr\u00e8s une \u00e9tude men\u00e9e par l&#8217;Observatoire du stress, http:\/\/pro.ovh.net\/&nbsp;observata\/<br \/>\n]][[6. Le 10 septembre, pr\u00e8s de 80 % des salari\u00e9s de France T\u00e9l\u00e9com \u00e9taient en gr\u00e8ve pour exiger que soient prises des mesures face au mal-\u00eatre r\u00e9gnant dans l&#8217;entreprise.<br \/>\n]]Lire aussi un entretien avec Dani\u00e8le Linhart https:\/\/wp.muchomaas.com\/article\/?id=4341<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b065, octobre 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><em> \u00ab Je me suicide \u00e0 cause de mon travail \u00e0 France T\u00e9l\u00e9com. C&#8217;est la seule cause. \u00bb <\/em> Les mots sont pos\u00e9s sur le mal-\u00eatre, le geste suit. 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