{"id":432,"date":"1997-04-01T00:00:00","date_gmt":"1997-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-mondialisation-depressive432\/"},"modified":"1997-04-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-03-31T22:00:00","slug":"la-mondialisation-depressive432","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=432","title":{"rendered":"La mondialisation d\u00e9pressive"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> L&#8217;ouverture commerciale et financi\u00e8re est pr\u00e9sent\u00e9e par la tradition lib\u00e9rale comme une planche de salut pour l&#8217;\u00e9conomie. Dans leur dernier ouvrage publi\u00e9 (1), Jean-Louis Gombeaud et Maurice D\u00e9caillot en exposent une vision sensiblement diff\u00e9rente. <\/p>\n<p>La tradition lib\u00e9rale consid\u00e8re que, aux temps obscurs d&#8217;avant l&#8217;\u00e9conomie de march\u00e9 moderne, l&#8217;activit\u00e9 se morfondait dans une stagnation s\u00e9culaire et que l&#8217;av\u00e8nement, au cours des deux derniers si\u00e8cles, d&#8217;un commerce de plus en plus ouvert a apport\u00e9 au monde croissance et prosp\u00e9rit\u00e9. Un retour pr\u00e9cis sur l&#8217;encha\u00eenement des faits historiques ne confirme pas ce point de vue. Le travail que nous avons effectu\u00e9, Jean-Louis Gombeaud et moi-m\u00eame, nous a permis d&#8217;acqu\u00e9rir des \u00e9volutions \u00e0 long terme une vision sensiblement diff\u00e9rente. La croissance de l&#8217;apr\u00e8s-guerre a \u00e9t\u00e9 possible parce qu&#8217;existaient des limitations de divers ordres (r\u00e9glementaires, sociales, institutionnelles) \u00e0 la concurrence mondiale et que des sources de richesse (monde paysan, tiers monde, march\u00e9 am\u00e9ricain, march\u00e9s urbains et parapublics) disponibles dans un contexte encore peu concurrentiel alimentaient en pouvoir d&#8217;achat des populations solvables. A mesure que, depuis les ann\u00e9es 1960, l&#8217;ouverture lib\u00e9rale a peu \u00e0 peu triomph\u00e9 des m\u00e9canismes mis en place apr\u00e8s 1944, on est pass\u00e9 de la croissance au ralentissement, du plein emploi au ch\u00f4mage end\u00e9mique. Les flux commerciaux et financiers se sont gonfl\u00e9s et d\u00e9stabilis\u00e9s, les in\u00e9galit\u00e9s mondiales se sont creus\u00e9es. D&#8217;amples donn\u00e9es tendent \u00e0 confirmer cette fa\u00e7on de voir. Ce type d&#8217;\u00e9volution n&#8217;est nullement sans pr\u00e9c\u00e9dent. A revisiter les temps pass\u00e9s, on s&#8217;aper\u00e7oit que les forces du march\u00e9, sous des formes certes propres \u00e0 chaque \u00e9poque, ont depuis longtemps jou\u00e9 leur r\u00f4le et manifest\u00e9 leurs limites, que la croissance s&#8217;est bien souvent appuy\u00e9e sur le p\u00e9age et l&#8217;accaparement plut\u00f4t que sur la comp\u00e9tition, et que les grandes phases d&#8217;ouverture marchande (du monde romain aux temps seigneuriaux) ont r\u00e9guli\u00e8rement d\u00e9bouch\u00e9 sur de durs p\u00e9riodes de d\u00e9sagr\u00e9gation \u00e9conomique et sociale. Le monde n&#8217;en est pas \u00e0 sa premi\u00e8re &#8221; mondialisation &#8220;, ni aux premiers d\u00e9boires qui l&#8217;accompagnent.<\/p>\n<p> <strong> A l&#8217;origine, la concurrence <\/strong><\/p>\n<p>En pla\u00e7ant la &#8221; mondialisation &#8221; au banc des accus\u00e9s, vous refusez l&#8217;\u00e9change, vous pr\u00f4nez un archa\u00efque repli, vous accusez les autres de vos propres p\u00e9ch\u00e9s ! objecteront beaucoup. Le seul salut, c&#8217;est l&#8217;ouverture commerciale et financi\u00e8re. Le proc\u00e8s n&#8217;est ni loyal ni solide. Mettre en cause l&#8217;\u00e9change ? Il n&#8217;en est pas question. Nous le montrons aussi nettement que faire se peut en une mati\u00e8re aussi complexe, ce n&#8217;est nullement l&#8217;\u00e9change ou l&#8217;ouverture en soi qui sont \u00e0 incriminer, mais bien la fa\u00e7on in\u00e9gale, hostile, s\u00e9lectionniste, en un mot concurrentielle, de pratiquer l&#8217;\u00e9change, transformant toute vie \u00e9conomique en affrontement, toute avanc\u00e9e des uns en \u00e9limination des autres. Aussi bien n&#8217;est-il pas question de repli &#8221; \u00e9go\u00efste &#8220;, moins encore d&#8217;accuser &#8221; les \u00e9trangers &#8220;, mais d&#8217;interroger un m\u00e9canisme d&#8217;ensemble qui dresse sans fin les unes contre les autres les activit\u00e9s et les populations proches ou lointaines. Ceux-l\u00e0 m\u00eames qui voyaient sans grand deuil une lunetterie fermer \u00e0 l&#8217;Ile Maurice devant la concurrence chinoise (c&#8217;est la loi lib\u00e9rale !) s&#8217;offusquent soudain qu&#8217;une usine belge ferme sous leurs yeux, ou qu&#8217;un groupe cor\u00e9en se pose en acheteur \u00e0 la braderie occidentale. Tel qui, comme d\u00e9j\u00e0 l&#8217;Angleterre victorienne, croyait prendre ses comp\u00e8res au jeu du march\u00e9, s&#8217;\u00e9tonne d&#8217;\u00eatre pris \u00e0 son tour. Les m\u00eames forces, pourtant, sont partout \u00e0 l&#8217;oeuvre, celle de la concurrence marchande \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle mondiale dont le terme impressionnant de &#8221; mondialisation &#8221; dissimule les effets de distorsion.<\/p>\n<p> <strong> La pente d\u00e9pressive du trafic marchand <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est cette concurrence qui est depuis longtemps \u00e0 l&#8217;origine de la double \u00e9volution vers plus d&#8217;ouverture d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, vers plus de freinage et d&#8217;in\u00e9galit\u00e9 de l&#8217;autre. C&#8217;est elle qui, en \u00e9liminant les entreprises et les hommes comme les pions d&#8217;un jeu d&#8217;\u00e9checs, pousse vers le bas les prix, les gammes de produits, la croissance par habitant, les revenus, les ressources publiques, et vers le haut l&#8217;accaparement des parts de march\u00e9, les dettes, le pillage des patrimoines plan\u00e9taires, cr\u00e9ant ce monde sauvage o\u00f9 il n&#8217;y a pas de place pour tout le monde. C&#8217;est encore cette concurrence qui incite chacun \u00e0 vouloir abattre les barri\u00e8res des autres tout en prot\u00e9geant les siennes, pour en fin de compte ouvrir les vannes de l&#8217;affrontement g\u00e9n\u00e9ral. Ainsi sont lib\u00e9r\u00e9es les forces de l&#8217;alignement par le bas pour les d\u00e9munis et de l&#8217;in\u00e9galit\u00e9 croissante. Depuis bien longtemps, plus les march\u00e9s s&#8217;ouvrent, plus les d\u00e9bouch\u00e9s se ferment, plus l&#8217;avenir se bouche. Les grands groupes d&#8217;aujourd&#8217;hui, comme les n\u00e9gociants d&#8217;hier, risquent leurs propres deniers. Il leur faut donc vendre \u00e0 tout prix, sous peine de dispara\u00eetre. T\u00f4t ou tard, la client\u00e8le la plus s\u00fbre, celle qui existe d\u00e9j\u00e0, est celle du concurrent. Comment l&#8217;attirer ? Il faut (\u00e0 moins de l&#8217;\u00e9trangler) lui proposer des prix attrayants, c&#8217;est-\u00e0-dire en baisse. On peut montrer que cela pousse \u00e0 la fois \u00e0 une enflure disproportionn\u00e9e de l&#8217;offre et \u00e0 une baisse des prix r\u00e9els (d&#8217;autant plus forte que les concurrents sont puissants) qui finit par menacer la survie de nombreux secteurs. La baisse profiterait-elle aux clients ? Les statistiques de l&#8217;OCDE le montrent bien: plus les prix d\u00e9c\u00e9l\u00e8rent moins les consommateurs sont globalement avantag\u00e9s. Les pertes d&#8217;activit\u00e9 co\u00fbtent \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 bien plus qu&#8217;elle ne gagne \u00e0 acheter en solde. Alors, la course \u00e0 la main-d&#8217;oeuvre \u00e0 bas prix s&#8217;acc\u00e9l\u00e8re, le ch\u00f4mage monte, les entreprises ferment, les potentiels de production se perdent. La demande se trouve l\u00e0 encore menac\u00e9e. Sur ce terrain viennent se greffer les exc\u00e9dents d&#8217;investissement et l&#8217;alourdissement technologique de la production, l&#8217;endettement (pi\u00e8ge des pays pauvres, appui des grandes puissances), la fuite en avant dans les refuges et les sp\u00e9culations financi\u00e8res.<\/p>\n<p> <strong> Des \u00e9volutions de long terme deviennent n\u00e9cessaires <\/strong><\/p>\n<p>Alors que la l\u00e9g\u00e8re reprise mondiale des derni\u00e8res ann\u00e9es laisse d\u00e9j\u00e0 deviner la prochaine d\u00e9c\u00e9l\u00e9ration, on peut s&#8217;attendre \u00e0 ce que la mise en place de l&#8217;euro ne produise, dans le contexte du ralentissement de long terme, un choc capable d&#8217;\u00e9branler l&#8217;\u00e9conomie europ\u00e9enne, de la bloquer dans la d\u00e9flation et les discordances internes et externes, de relancer la comp\u00e9tition mon\u00e9taire mondiale, d&#8217;accentuer les facteurs de freinage jusque dans d&#8217;autres zones du monde. Veut-on retrouver un d\u00e9veloppement plus humain, la concorde entre populations et continents ? Ne nions pas, ne minimisons pas les d\u00e9g\u00e2ts du trafic marchand d&#8217;aujourd&#8217;hui comme d&#8217;hier. Il faut regarder en face les d\u00e9rives d\u00e9pressives durables de l&#8217;ouverture lib\u00e9rale, les effets in\u00e9galitaires et destructeurs de la manipulation concurrentielle des produits et des hommes sur le champ de bataille mondial tout autant que de celle des capitaux. Les le\u00e7ons du pass\u00e9 sont sans doute ici pertinentes pour notre propre avenir. On ne verra pas refluer les fl\u00e9aux sociaux, pauvret\u00e9, ch\u00f4mage, in\u00e9galit\u00e9s, conflits, sans que la fa\u00e7on marchande d&#8217;\u00e9changer les biens, le mode marchand de mise au travail des hommes ne laissent, dans nos soci\u00e9t\u00e9s, un espace de vie faisant \u00e0 l&#8217;entraide et \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9 une place plus digne de l&#8217;humanit\u00e9.n M. D.<\/p>\n<p>* Economiste.<\/p>\n<p>1. Maurice D\u00e9caillot, Jean-Louis Gombeaud, le Retour de la Tr\u00e8s Grande D\u00e9pression, \u00e9ditions Economica, 1997, 263 p.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> L&#8217;ouverture commerciale et financi\u00e8re est pr\u00e9sent\u00e9e par la tradition lib\u00e9rale comme une planche de salut pour l&#8217;\u00e9conomie. 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