{"id":4307,"date":"2009-10-01T00:00:00","date_gmt":"2009-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/voyage-au-bout-de-la-folie4307\/"},"modified":"2009-10-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-09-30T22:00:00","slug":"voyage-au-bout-de-la-folie4307","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4307","title":{"rendered":"Voyage au bout de la folie"},"content":{"rendered":"<p>Il y a deux sortes d&#8217;hommes, disait C\u00e9line, les voyeurs et les jouisseurs. Ceux qui consomment et ceux qui regardent les autres consommer. Un premier roman, quand il est bon, est l&#8217;acte par lequel un \u00e9crivain se range dans un camp ou un autre, et pour Fran\u00e7ois Beaune, clairement, ce sera du c\u00f4t\u00e9 des voyeurs. Mais pas n&#8217;importe quel voyeur : pour lui, ce sera un voyeur qui louche (d&#8217;o\u00f9 le titre). Le roman est compos\u00e9 de deux cahiers intimes qu&#8217;un m\u00eame individu r\u00e9dige \u00e0 deux \u00e9tapes de sa vie : le premier \u00e0 14 ans, juste avant qu&#8217;on l&#8217;interne en HP, le second vingt-cinq ans plus tard, dans la plus compl\u00e8te solitude d&#8217;une vie parfaitement d\u00e9lit\u00e9e. <\/p>\n<p>A bien des \u00e9gards,<em> Un homme louche <\/em> fait penser \u00e0<em> La Naus\u00e9e <\/em>, le premier roman de Sartre que celui-ci voulait au d\u00e9part intituler<em> Melancholia <\/em>. Le roman de Beaune est un livre sur la folie comme celui de Sartre en \u00e9tait un sur la d\u00e9pression d\u00e9peinte comme un malaise existentiel. Le trip que se faisait Roquentin en observant un marronnier, on le retrouvera chez Beaune, d\u00e9tourn\u00e9 : son narrateur, Jean-Daniel Dugommier est, lui, fascin\u00e9 par le bitume&#8230; Enfant, il passait son temps \u00e0 lire, \u00e9crire, regarder les membres de sa famille (ses parents tiennent une petite \u00e9picerie en Savoie, il a une s\u0153ur a\u00een\u00e9e qui s&#8217;appelle Emma) et \u00e9couter du hard rock scandinave. Il int\u00e9riorise, th\u00e9orise tout ce qu&#8217;il voit de louche, tout ce qu&#8217;il entend de louche. Il refuse de tomber dans cette fr\u00eale combine qu&#8217;est la vie. Vingt-cinq ans plus tard, apr\u00e8s un mariage avec C\u00e9line et la mort de leur enfant, Dugommier continue d&#8217;observer en louchant la<em> \u00ab sous-r\u00e9alit\u00e9 \u00bb <\/em> de l&#8217;existence, c&#8217;est-\u00e0-dire persiste \u00e0 s&#8217;affirmer \u00e9crivain :<em> \u00ab Loucher, c&#8217;est se tenir en de\u00e7\u00e0, dans les br\u00e8ches de la r\u00e9alit\u00e9. La r\u00e9alit\u00e9 prend toutes les formes du fromage. Quand \u00e7a ne va pas, elle peut appara\u00eetre aussi totalitaire que la p\u00e2te du comt\u00e9, mais les beaux jours elle donne l&#8217;impression d&#8217;un gruy\u00e8re \u00e0 explorer. Sa plus juste repr\u00e9sentation pour moi est peut-\u00eatre la p\u00e2te du morbier. Ce trait de moisissure tel un couloir de limbe. En louchant je voudrais faire d\u00e9vier cette ligne. \u00bb <\/em> Une entr\u00e9e en folle et fanfaronne fanfare dans le monde des lettres. <\/p>\n<p><strong> Fran\u00e7ois Beaune <\/strong>,<em> Un homme louche <\/em>, \u00e9d. Verticales, 20 euros<\/p>\n<p><strong> MA\u00ceTRE \u00c8S IMPOSTURES <\/strong><\/p>\n<p>Voici un premier roman qui se lit en une heure ou deux avec ravissement. Dans cette rentr\u00e9e litt\u00e9raire gentillette jusqu&#8217;\u00e0 la tristesse, il se distingue par son cynisme houellebecquien, son humour swiftien et sa critique pour le moins voltairienne de l&#8217;Etat. Mais pas que. Il se moque aussi des patrons et des syndicats, ce qui, par les temps qui courent comme des chiens sans colliers, est tr\u00e8s mauvais esprit. L&#8217;histoire est simple. C&#8217;est celle d&#8217;un individu comme vous et moi qui, profitant d&#8217;un hasard strictement romanesque comme ils le sont en g\u00e9n\u00e9ral, va devenir directeur des relations professionnelles au sein du minist\u00e8re du Travail, et surtout<em> \u00ab l&#8217;imposteur le plus nocif du pays \u00bb <\/em> &#8211; une comp\u00e9tition plut\u00f4t rude, vu le nombre actuellement en France d&#8217;imposteurs qualifi\u00e9s, et pas seulement dans les minist\u00e8res, le patronat ou les syndicats. Il se trouve que son arriv\u00e9e subreptice \u00e0 ce poste correspond au moment o\u00f9 patronat et syndicats n\u00e9gocient les 35 heures, une des plus belles pages de ce roman :<em> \u00ab Les accords \u00ab35 heures\u00bb d\u00e9fiaient l&#8217;imagination : \u00e9tait pr\u00e9vue dans la plupart d&#8217;entre eux une flexibilit\u00e9 d\u00e9brid\u00e9e, autorisant l&#8217;employeur \u00e0 utiliser ses salari\u00e9s comme il distribuerait les cartes au rami. Moyennant quoi les salaires \u00e9taient revus \u00e0 la baisse. Dans le meilleur des cas, les employ\u00e9s s&#8217;en tiraient avec un gel des salaires pendant cinq ans, en r\u00e9alit\u00e9 une baisse compte tenu de l&#8217;inflation. \u00bb <\/em> Je vous laisse le soin de lire le reste de cette charge, et notamment le paragraphe suivant, concernant les syndicats, dont on pourrait me reprocher, ici ou l\u00e0, une complaisance \u00e0 le reproduire&#8230; Fran\u00e7ois Marchand donne, \u00e0 son sujet,  les informations suivantes : il<em> \u00ab a pass\u00e9 une quinzaine d&#8217;ann\u00e9es au sein de l&#8217;administration centrale du minist\u00e8re du Travail, ce qui lui a permis d&#8217;observer de tr\u00e8s pr\u00e8s le non-fonctionnement de l&#8217;Etat. Son \u00e9nergie \u00e9tant peu sollicit\u00e9e au travail, il joue aux \u00e9checs et a r\u00e9alis\u00e9 trois normes de ma\u00eetre international, ce dont ses amis, qui le battent r\u00e9guli\u00e8rement en blitz au bistrot, ne reviennent toujours pas \u00bb <\/em>. Cela ne nous \u00e9tonne pas : pour un premier coup,<em> L&#8217;Imposteur <\/em> est un coup de ma\u00eetre. <\/p>\n<p><strong> Fran\u00e7ois Marchand <\/strong>,<em> L&#8217;Imposteur <\/em>, \u00e9d. du Cherche midi, 13 euros<\/p>\n<p><strong> LE MA\u00ceTRE ET MARGUERITE <\/strong><\/p>\n<p>Marguerite est toujours l\u00e0. Ch\u00e9reau met en sc\u00e8ne<em> La Douleur <\/em> et Noguez r\u00e9unit ici quelques essais la concernant : il l&#8217;a bien connue avant qu&#8217;elle ne l&#8217;\u00e9carte du cercle de ses amis, car l&#8217;\u00e9crivain de l&#8217;amour avait sa m\u00e9chancet\u00e9 bien \u00e0 elle, comme il sera racont\u00e9 ici. On est \u00e9tourdi et rafra\u00eechi par l&#8217;\u00e9rudition jamais p\u00e9dante de Noguez, par la douceur de son approche des textes, par le tact amical de sa lecture. Et l&#8217;on se demande pourquoi la critique litt\u00e9raire est un genre en train de dispara\u00eetre quand le plaisir d&#8217;en lire reste si fort. <\/p>\n<p><strong> Dominique Noguez <\/strong>,<em> Duras, toujours <\/em>, \u00e9d. Actes Sud, 18 euros<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b0 65, octobre 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a deux sortes d&#8217;hommes, disait C\u00e9line, les voyeurs et les jouisseurs. Ceux qui consomment et ceux qui regardent les autres consommer. Un premier roman, quand il est bon, est l&#8217;acte par lequel un \u00e9crivain se range dans un camp ou un autre, et pour Fran\u00e7ois Beaune, clairement, ce sera du c\u00f4t\u00e9 des voyeurs. 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