{"id":429,"date":"1997-04-01T00:00:00","date_gmt":"1997-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-clone-n-est-pas-l-avenir-de-l429\/"},"modified":"1997-04-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-03-31T22:00:00","slug":"le-clone-n-est-pas-l-avenir-de-l429","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=429","title":{"rendered":"Le clone n&#8217;est pas l&#8217;avenir de l&#8217;homme"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">  L&#8217;annonce du premier clonage viable d&#8217;un mammif\u00e8re adulte donne le vertige. Au-del\u00e0 de la prouesse technique, ses implications possibles pour l&#8217;esp\u00e8ce humaine suscitent des interrogations qui d\u00e9passent la sph\u00e8re th\u00e9orique. <\/p>\n<p>Dolly est le fruit d&#8217;une reproduction sans f\u00e9condation. Une cellule d&#8217;un pis de brebis est pr\u00e9lev\u00e9e, son noyau est extrait et plac\u00e9 dans une ovule dont le noyau a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9alablement retir\u00e9. Un embryon se d\u00e9veloppe avec un code g\u00e9n\u00e9tique quasiment (1) \u00e0 l&#8217;identique au premier mouton. L&#8217;application pratique en agronomie n&#8217;est pas \u00e9vidente, puisque le rendement de cette exp\u00e9rience serait de l&#8217;ordre de un pour mille. Mais le choc provoqu\u00e9 par cette nouvelle se situe ailleurs. Le philosophe Lucien S\u00e8ve, r\u00e9agissant \u00e0 chaud (2), balaie une illusion r\u00e9pandue: &#8221; si on me clone, l&#8217;\u00eatre qui va se d\u00e9velopper \u00e0 partir de ce clonage ne sera pas du tout moi. Il sera \u00e0 la limite aussi diff\u00e9rent de moi que n&#8217;importe quel autre \u00eatre humain &#8220;, soulignant que notre identit\u00e9 &#8221; est de l&#8217;ordre d&#8217;une biographie sociale &#8220;. Ce qui l&#8217;inqui\u00e8te davantage, c&#8217;est que la perspective du clonage &#8221; subordonne d&#8217;avance la production d&#8217;un individu \u00e0 une fin technique particuli\u00e8re.(&#8230;) Ce qui est radicalement n\u00e9gateur de la valeur de la personne &#8220;. Malgr\u00e9 les nombreuses craintes et mises en garde exprim\u00e9es, l&#8217;abandon de la perspective de clonage pour l&#8217;esp\u00e8ce humaine semble peu probable. Le New Scientist de Londres \u00e9voque des pressions venant de la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame, prenant l&#8217;exemple d&#8217;une jeune femme ayant perdu son mari et son b\u00e9b\u00e9 dans un accident qui consid\u00e9rerait le clonage comme une chance de ramener au moins son enfant \u00e0 la vie (bien s\u00fbr, elle tomberait en plein dans l&#8217;illusion mise en \u00e9vidence par Lucien S\u00e8ve: m\u00eame dans le cas d&#8217;un b\u00e9b\u00e9, il s&#8217;agirait d&#8217;un autre enfant que celui qu&#8217;elle a perdu).6% des Am\u00e9ricains seraient m\u00eames int\u00e9ress\u00e9s par un clone d&#8217;eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>Mais, surtout, l&#8217;opinion publique pourrait admettre ces nouvelles technologies pourvu qu&#8217;elles soient pr\u00e9sent\u00e9es comme une possibilit\u00e9 d&#8217;avoir des enfants, &#8221; la force irr\u00e9sistible du d\u00e9sir d&#8217;enfant &#8221; (3), selon l&#8217;expression du professeur Axel Kahn. Et de d\u00e9noncer le saut dans l&#8217;inconnu, op\u00e9r\u00e9 d&#8217;abord avec une des techniques de f\u00e9condation in vitro, l&#8217;ICSI (intracytoplasmic sperm injection) o\u00f9 un spermatozo\u00efde pris au hasard est inject\u00e9 dans l&#8217;ovule, rompant avec la situation habituelle de contact avec des centaines de millions de spermatozo\u00efdes. Il s&#8217;agirait, d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, d&#8217;un &#8221; essai d&#8217;homme &#8221; aux risques incalculables, une voie poursuivie avec l&#8217;utilisation de cellules souches des spermatozo\u00efdes, m\u00eame si le taux de r\u00e9ussite est faible (4). Le g\u00e9n\u00e9ticien y voit une tendance de la soci\u00e9t\u00e9 actuelle \u00e0 privil\u00e9gier le tout-biologique au d\u00e9triment de la filiation socio-culturelle et affective. Ces inqui\u00e9tudes sont d&#8217;autant plus justifi\u00e9es que, dans ce domaine de la procr\u00e9ation m\u00e9dicalement assist\u00e9e, les d\u00e9rapages sont d\u00e9j\u00e0 bien r\u00e9els. Un gyn\u00e9cologue italien a d\u00e9fray\u00e9 la chronique en provoquant la grossesse d&#8217;une femme \u00e2g\u00e9e de soixante ans et r\u00e9cidive avec la grossesse d&#8217;une m\u00e8re porteuse de deux enfants issus de deux couples diff\u00e9rents qui seront tri\u00e9s \u00e0 la naissance pour rejoindre leur famille biologique respective !<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la reproduction, le clonage ouvre des possibilit\u00e9s fantastiques dans tout le domaine de la sant\u00e9. Au positif, il y va du bien-\u00eatre de l&#8217;Homme. Au n\u00e9gatif, cela constitue un march\u00e9 sans limites avec ce danger de finalisation technique de l&#8217;Homme que d\u00e9nonce Lucien S\u00e8ve. Le clonage de certaines cellules d&#8217;un individu (et pas d&#8217;un individu entier) pourrait r\u00e9soudre les probl\u00e8mes de greffes de tissus voire d&#8217;organes. Plus de risque d&#8217;incompatibilit\u00e9 et de rejet puisqu&#8217;il s&#8217;agit biologiquement des m\u00eames cellules, le douloureux probl\u00e8me du don d&#8217;organe serait r\u00e9solu. Mais la marchandisation peut mener au-del\u00e0. Il faut compter avec les convoitises que suscite le march\u00e9 de la sant\u00e9, avec les demandes pressantes des malades et de leurs proches, avec les angoisses de tout un chacun devant la maladie ou la mort, ou encore les calculs des assureurs. Comme l&#8217;imagine Lucien S\u00e8ve (2), on pourrait sans doute r\u00e9aliser des clones d&#8217;organismes entiers, v\u00e9ritables doublures o\u00f9 puiser des organes de remplacement en cas d&#8217;accident ou au fur et \u00e0 mesure du vieillissement. Quel serait le statut de ces clones ? Il s&#8217;agirait clairement d&#8217;une sous-humanit\u00e9. L&#8217;id\u00e9e d&#8217; &#8221; unit\u00e9 fondamentale de tous les membres de la famille humaine et de la reconnaissance de la dignit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 chacun d&#8217;eux &#8221; &#8211; article premier du projet de d\u00e9claration de l&#8221;Unesco sur le g\u00e9nome humain (5) &#8211; serait battue en br\u00e8che. Les droits de l&#8217;Homme voleraient en \u00e9clats. Les notions de personne humaine, d&#8217;humanit\u00e9 perdraient tout sens. Il est \u00e9vident qu&#8217;un changement aussi fondamental ne concernerait pas que les clones.<\/p>\n<p>Quelles garanties, quels garde-fous avons-nous contre ces d\u00e9lires ? Il n&#8217;y a gu\u00e8re que le contr\u00f4le social, qui ne se limite pas \u00e0 l&#8217;arsenal juridique mais comprend tout ce que la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble est capable de d\u00e9velopper pour ma\u00eetriser collectivement ces probl\u00e8mes. L&#8217;\u00e9ducation, l&#8217;information, le d\u00e9bat public en sont \u00e9videmment une partie essentielle. L&#8217;opinion publique n&#8217;y est pas r\u00e9tive, au contraire ces enjeux la passionnent. Peut-\u00eatre faudrait-il faire plus pour qu&#8217;ils trouvent leur juste place dans les m\u00e9dias, dans le d\u00e9bat politique. Ne s&#8217;agit-il pas de questions d&#8217;avenir dont il faut d\u00e9battre de fa\u00e7on urgente ? Il est int\u00e9ressant aussi d&#8217;aborder le clonage du point de vue de l&#8217;\u00e9volution. C&#8217;est ce que fait le neurobiologiste Alain Prochiantz dans son dernier ouvrage les Anatomies de la pens\u00e9e (6).&#8221; Le concept d&#8217;individu n&#8217;est pas identique selon les esp\u00e8ces. Il n&#8217;est pas le m\u00eame chez un ver qui ne se distingue en rien, ou presque, de son voisin et chez un vert\u00e9br\u00e9 dont la structure du syst\u00e8me nerveux porte la trace mat\u00e9rielle de l&#8217;histoire individuelle &#8220;. Les clones existent dans la nature, il s&#8217;agit m\u00eame d&#8217;une des deux strat\u00e9gies fondamentales d&#8217;adaptation.<\/p>\n<p>Le n\u00e9matode est un petit ver de quelque mille cellules dont environ trois cents neurones. Chaque neurone, chaque contact entre les neurones se retrouve \u00e0 l&#8217;identique d&#8217;un individu (si l&#8217;on peut dire) \u00e0 l&#8217;autre, au plus grand bonheur des biologistes qui \u00e9tudient les mutations. Chez les invert\u00e9br\u00e9s, les circuits neuronaux, c&#8217;est-\u00e0-dire l&#8217;organisation des cellules du syst\u00e8me nerveux, est essentiellement d\u00e9termin\u00e9e g\u00e9n\u00e9tiquement: &#8221; il y a peu de place pour l&#8217;individuation dans la construction de ces organismes &#8220;, souligne Alain Prochiantz dans son ouvrage plaisamment sous-titr\u00e9 &#8221; A quoi pensent les calamars ? &#8220;. Cette strat\u00e9gie d&#8217;adaptation conf\u00e8re \u00e0 ces animaux &#8221; une forme de connaissance &#8220;, &#8221; une m\u00e9moire de l&#8217;esp\u00e8ce &#8220;. L&#8217;autre strat\u00e9gie, suivie par les vert\u00e9br\u00e9s, consiste en &#8221; un ralentissement du d\u00e9veloppement et une plasticit\u00e9 accrue du syst\u00e8me nerveux qui introduisent une dimension proprement individuelle dans l&#8217;adaptation. L&#8217;individuation est un long apprentissage au milieu et \u00e0 ses variations. Elle repr\u00e9sente, sur fond de m\u00e9moire de l&#8217;esp\u00e8ce, une m\u00e9moire de l&#8217;individu, (&#8230;) pouss\u00e9e \u00e0 l&#8217;extr\u00eame chez l&#8217;Homme &#8220;. Bref, l&#8217;individu humain est le plus extr\u00eame oppos\u00e9 du clone. L&#8217;esp\u00e8ce humaine peut-elle changer de strat\u00e9gie et se d\u00e9velopper par clonage ? Il s&#8217;agirait d&#8217;un non-sens du point de vue de l&#8217;\u00e9volution. L&#8217;adaptation clonale suppose un organisme se reproduisant vite et en grand nombre. Si un changement de milieu se produit, tous les clones disparaissent sauf celui qui aura subi une mutation favorable et qui reconstitue l&#8217;esp\u00e8ce.&#8221; Ceux qui ont suffisamment prolong\u00e9 le temps du d\u00e9veloppement pour prendre de la distance avec leur sch\u00e9ma g\u00e9n\u00e9tique, pour cette raison se reproduisent plus lentement et en moins grand nombre, ce qui rend impossible la strat\u00e9gie d&#8217;adaptation clonale.&#8221; De ce point de vue, le clone n&#8217;est pas l&#8217;avenir de l&#8217;Homme&#8230;n J.-C. O.<\/p>\n<p>1. Car le &#8221; jus mol\u00e9culaire &#8221; pr\u00e9sent dans l&#8217;ovule ne peut compter pour rien dans l&#8217;expression de l&#8217;ADN.D&#8217;autre part, les chercheurs citent aussi le cas de vaches clon\u00e9es (au stade embryonnaire) qui ne poss\u00e8dent pas les m\u00eames t\u00e2ches.<\/p>\n<p>2. L&#8217;Humanit\u00e9 du 26 f\u00e9vrier 1997.Et plus fondamentalement Pour une critique de la raison bio\u00e9thique, Lucien S\u00e8ve, \u00e9ditions Odile Jacob, 1994, 420 p., 160 F.<\/p>\n<p>3. La M\u00e9decine du XXIe si\u00e8cle, Axel Kahn, Bayard \u00e9ditions, 180 p., 125 F.<\/p>\n<p>4. La f\u00e9condation humaine sans spermatozo\u00efdes, la Recherche, f\u00e9vrier 1997.<\/p>\n<p>5. Selon No\u00eblle Lenoir, pr\u00e9sidente du Comit\u00e9 international de bio\u00e9thique de l&#8217;Unesco, T\u00e9moignage chr\u00e9tien du 7 mars 1997.<\/p>\n<p>6. Les Anatomies de la pens\u00e9e, Alain Prochiantz, \u00e9ditions Odile Jacob, 200 p., 130 F.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>  L&#8217;annonce du premier clonage viable d&#8217;un mammif\u00e8re adulte donne le vertige. 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