{"id":4230,"date":"2008-07-01T00:00:00","date_gmt":"2008-06-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/gomorra-et-valse-avec-bachir-l4230\/"},"modified":"2008-07-01T00:00:00","modified_gmt":"2008-06-30T22:00:00","slug":"gomorra-et-valse-avec-bachir-l4230","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4230","title":{"rendered":"Gomorra et Valse avec Bachir, l&#8217;haleine du r\u00e9el"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Cet \u00e9t\u00e9 sortent deux films prim\u00e9s \u00e0 Cannes,<em> Gomorra <\/em>, de Matteo Garrone, et<em> Valse avec Bachir <\/em>, d&#8217;Ari Folman, symptomatiques du cru 2008 qui a eu tendance \u00e0 entrecroiser les enjeux et les formes du documentaire et de la fiction. <\/p>\n<p>Cin\u00e9aste engag\u00e9, Sean Penn, pr\u00e9sident du jury \u00e0 Cannes, avait appel\u00e9 de ses v\u0153ux<em> \u00abun film tr\u00e8s conscient du monde qui l&#8217;entoure\u00bb <\/em>. Il a distingu\u00e9 l&#8217;univers d<em> Entre les murs <\/em>, de Laurent Cantet, Palme d&#8217;or sur laquelle nous reviendrons dans notre num\u00e9ro octobre. S\u00e9lectionn\u00e9s \u00e0 Cannes,<em> Gomorra <\/em> et<em> Valse avec Bachir <\/em> exemplifient l&#8217;une des plus fertiles lignes de force cannoise: la porosit\u00e9 des fronti\u00e8res entre documentaire et fiction. Quand le film d&#8217;animation<em> Valse avec Bachir <\/em> revient sur le massacre de Sabra et Chatila,<em> Gomorra <\/em> d\u00e9crit avec froideur et pr\u00e9cision le quotidien de la Camorra napolitaine, les dynamiques implacables de cette \u00e9conomie criminelle : couture, drogue, armes, d\u00e9chets toxiques, etc. Deux films qui brouillent les pistes en transmutant imm\u00e9diatement, d\u00e8s l&#8217;or\u00e9e du titre, leur pesant de r\u00e9alit\u00e9 en figures de fiction; nom propre familier invit\u00e9 \u00e0 danser, \u00abBachir<em>  d\u00e9signe le pr\u00e9sident libanais Bachir Gemayel soutenu par Isra\u00ebl et dont l&#8217;assassinat d\u00e9clencha les repr\u00e9sailles des phalangistes chr\u00e9tiens dans les camps de r\u00e9fugi\u00e9s palestiniens. \u00abGomorra\u00bb <\/em> est un mot-valise, hybridation entre la ville biblique de Gomorrhe et la mafieuse Camorra.<\/p>\n<p><strong> LE M\u00c9CANISME D\u00c9CONSTRUIT <\/strong><\/p>\n<p>Grand Prix du jury, Gomorra, de Matteo Garrone a trouv\u00e9 son \u00e9cho cannois en Il Divo de Paolo Sorrentino (Prix du jury), portrait de Giulio Andreotti, ancien ministre et pr\u00e9sident du Conseil d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien. Ces deux films formaient un diptyque tr\u00e8s politique port\u00e9 par deux jeunes r\u00e9alisateurs. Un regain dont s&#8217;est r\u00e9joui leur a\u00een\u00e9 Francesco Rosi, le r\u00e9alisateur de Main basse sur la ville (1963):<em> \u00abC&#8217;est une continuit\u00e9 port\u00e9e par une g\u00e9n\u00e9ration diff\u00e9rente de la mienne mais qui s&#8217;attache \u00e0 traduire la r\u00e9alit\u00e9 sociale et politique de l&#8217;\u00e9poque\u00bb <\/em> <em> Le Monde <\/em>, 15 mai 2008). Le film de Matteo Garrone est adapt\u00e9 de<em> Gomorra <\/em>, le best-seller de Roberto Saviano sorti en France en octobre 2007. Un reportage litt\u00e9raire, mi-enqu\u00eate mi-roman, men\u00e9 par un journaliste, fils de la r\u00e9gion n\u00e9 en 1979, bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 respirer<em> \u00abl&#8217;haleine du r\u00e9el\u00bb <\/em>. Depuis la parution de son livre, il vit sous haute protection polici\u00e8re. En t\u00eate de son chapitre \u00abLe Syst\u00e8me\u00bb, Saviano \u00e9crit:<em> \u00abLe mot Camorra n&#8217;existe pas, c&#8217;est un mot de flics, utilis\u00e9 par les magistrats, les journalistes et les sc\u00e9naristes. Un mot qui fait sourire les affili\u00e9s, une indication vague, un terme bon pour les universitaires et appartenant \u00e0 l&#8217;histoire. Celui que les membres d&#8217;un clan utilisent pour se d\u00e9signer est Syst\u00e8me. Un terme \u00e9loquent, qui \u00e9voque un m\u00e9canisme plut\u00f4t qu&#8217;une structure.\u00bb <\/em> M\u00e9canisme plut\u00f4t que structure, tel est le parti pris esth\u00e9tique et dramatique du film qui expulse le narrateur. ?uvre horizontale,<em> Gomorra <\/em> ne s&#8217;attache pas \u00e0 construire une structure pyramidale sinon \u00e0 d\u00e9construire un m\u00e9canisme dans ses rouages internes, intestins. Elle joue la juxtaposition, le nivellement, l&#8217;isolement contre la corr\u00e9lation ou les pics narratifs.<\/p>\n<p>Sympt\u00f4mes de l&#8217;impr\u00e9gnation de l&#8217;organisation dans la soci\u00e9t\u00e9, des innombrables tentacules de la pieuvre ancr\u00e9s au plus profond du tissu social et familial, cinq histoires y font voisinage. Les personnages ne se croisent pas. Seraient-ils tous d\u00e9j\u00e0 des spectres? C&#8217;est ce que donne \u00e0 entendre la trajectoire du petit Toto, 13 ans, qui cherche \u00e0 faire ses preuves, \u00e0 devenir un homme en vue d&#8217;int\u00e9grer le clan. En guise de rituel d&#8217;initiation et de passage \u00e0 l&#8217;\u00e2ge viril, lui et ses copains se font tirer dessus avec des gilets pare-balles. L&#8217;impact de la balle chang\u00e9 en h\u00e9matome fait la fiert\u00e9 secr\u00e8te de Toto. Une marque qui dit l&#8217;arrogance d&#8217;\u00eatre d\u00e9j\u00e0 mort. Dans son livre, Saviano \u00e9voque la lettre d&#8217;un mineur emprisonn\u00e9, mod\u00e8le probable de Toto, qui en dit long sur cette<em> \u00abnouvelle puissance de l&#8217;\u00e9conomie\u00bb <\/em>, devenue bien plus forte que le d\u00e9sir de vivre:<em> \u00abMoi je veux devenir un parrain, je veux avoir des centres commerciaux, des boutiques et des usines, je veux avoir des femmes. [&#8230;] Et puis je veux mourir. Mais comme meurent les vrais, ceux qui commandent pour de bon. Je veux mourir assassin\u00e9.\u00bb <\/em> Outre Toto, le film d\u00e9roule les destin\u00e9es de Pasquale, un tailleur qui vend clandestinement ses comp\u00e9tences aux Chinois; de Don Ciro, \u00e0 la silhouette de croque-mort, un<em> \u00absous-marin\u00bb <\/em>, c&#8217;est-\u00e0-dire un \u00eatre invisible et discret charg\u00e9 de distribuer la paie aux familles de son clan dont l&#8217;un des membres est incarc\u00e9r\u00e9 ou d\u00e9c\u00e9d\u00e9; un couple de jeunes amis parfait les contours de cette chronique: Marco et Ciro, qui jouent aux gangsters, singent Tony Montana, le h\u00e9ros de<em> Scarface <\/em> et sa devise<em> \u00abLe monde nous appartient\u00bb <\/em>. Ils veulent faire cavaliers seuls, volent des armes et s&#8217;entra\u00eenent \u00e0 tirer dans les dunes ou les for\u00eats en se prenant pour des h\u00e9ros de fiction. Dans le livre, leur jeune association est d\u00e9finie comme<em> \u00abune excroissance micro-criminelle aliment\u00e9e par le cin\u00e9ma\u00bb <\/em>. Le clich\u00e9 est aussit\u00f4t d\u00e9tricot\u00e9.<\/p>\n<p><strong> MASQUE HOLLYWOODIEN&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Le livre de Saviano excellait \u00e0 montrer comment la Camorra modelait ses comportements sur ceux de la fiction, les affili\u00e9s puisant leur inspiration dans des films comme<em> Kill Bill, Scarface, Le Parrain, Nikita <\/em>:<em> \u00abCe n&#8217;est pas le cin\u00e9ma qui observe le monde du crime pour s&#8217;inspirer des comportements les plus marquants, mais pr\u00e9cis\u00e9ment le contraire. [&#8230;] Les camorristes doivent se forger une image criminelle que souvent ils n&#8217;ont pas et qu&#8217;ils trouvent au cin\u00e9ma. En rev\u00eatant un masque hollywoodien facilement reconnaissable, ils prennent une sorte de raccourci qui fait d&#8217;eux un personnage imm\u00e9diatement mena\u00e7ant.\u00bb <\/em> Saviano raconte l&#8217;anecdote d&#8217;un parrain qui fournit \u00e0 son architecte la cassette de Scarface pour qu&#8217;on lui b\u00e2tisse la m\u00eame villa que celle de Tony Montana. <\/p>\n<p>Apre, sans fioritures, le film de Matteo Garrone est au contraire d\u00e9barrass\u00e9 de toute fascination pour l&#8217;imaginaire des films de gangsters. Si l&#8217;on excepte la tr\u00e8s marquante s\u00e9quence d&#8217;ouverture : une fusillade dans un salon de beaut\u00e9 pour hommes: cabines UV, manucure, etc. :, laquelle joue justement le r\u00f4le de fossoyeuse du glamour du genre. Les lieux mythiques des films de gangsters ont c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 des barres d&#8217;immeubles, \u00e0 des coursives interminables, \u00e0 des espaces d\u00e9saffect\u00e9s. L&#8217;horizontalit\u00e9 \u00e9crase la verticalit\u00e9. Les parrains sont remplac\u00e9s par des quidams; la mythologie de l&#8217;ascension et de la chute est ici r\u00e9sorb\u00e9e dans une ligne droite, un m\u00e9canisme galopant qui avance t\u00eate baiss\u00e9e. Une forme encline \u00e0 traduire l&#8217;emballement fr\u00e9n\u00e9tique de l&#8217;organisation mafieuse:<em> \u00abCe ne sont pas les camorristes qui choisissent les affaires, mais les affaires qui choisissent les camorristes. La logique de l&#8217;entreprenariat criminel et la vision des parrains sont empreintes d&#8217;un ultralib\u00e9ralisme radical. Les r\u00e8gles sont dict\u00e9es et impos\u00e9es par les affaires, par l&#8217;obligation de faire du profit et de vaincre la concurrence.\u00bb <\/em> Ce diktat s&#8217;incarne dans la magnifique derni\u00e8re s\u00e9quence lors de laquelle Marco et Ciro sont \u00e9limin\u00e9s par leur employeur, signe de la circularit\u00e9 de l&#8217;organisation, de son absurdit\u00e9 morbide, de l&#8217;\u00e9quation qu&#8217;elle tresse entre mort et profit.<\/p>\n<p><strong> VALSE TH\u00c9RAPEUTIQUE <\/strong><\/p>\n<p>Quand Gomorra plonge le spectateur dans l&#8217;antre du syst\u00e8me sans jamais le confronter \u00e0 son dehors, Valse avec Bachir pallie une absence de souvenir, un manque. Soldat isra\u00e9lien ayant particip\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re guerre du Liban, Ari Folman a refoul\u00e9 les \u00e9v\u00e9nements. Son film \u00e9crit \u00e0 la premi\u00e8re personne a une vis\u00e9e th\u00e9rapeutique; il fonctionne comme un long r\u00e9enclenchement du processus m\u00e9moriel. La derni\u00e8re image, troublante \u00e9piphanie de r\u00e9el que l&#8217;animation portait dans ses entrailles, formule une v\u00e9rit\u00e9 cannoise, pressentie par Roberto Saviano:<em> \u00abNon, le cin\u00e9ma n&#8217;est pas un mensonge, on peut bel et bien vivre comme dans les films, et il est faux de croire qu&#8217;on d\u00e9couvrira combien les choses sont diff\u00e9rentes lorsque les lumi\u00e8res se rallumeront dans la salle.\u00bb <\/em> <strong> J.C. <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b053, \u00e9t\u00e9 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Cet \u00e9t\u00e9 sortent deux films prim\u00e9s \u00e0 Cannes,<em> Gomorra <\/em>, de Matteo Garrone, et<em> Valse avec Bachir <\/em>, d&#8217;Ari Folman, symptomatiques du cru 2008 qui a eu tendance \u00e0 entrecroiser les enjeux et les formes du documentaire et de la fiction. <\/p>\n","protected":false},"author":572,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[299],"class_list":["post-4230","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4230","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/572"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4230"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4230\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4230"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4230"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4230"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}