{"id":4194,"date":"2009-07-01T00:00:00","date_gmt":"2009-06-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/inde-ce-geant-encore-fragile-14194\/"},"modified":"2009-07-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-06-30T22:00:00","slug":"inde-ce-geant-encore-fragile-14194","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4194","title":{"rendered":"Inde, ce g\u00e9ant encore fragile (1)"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Les r\u00e9centes \u00e9lections en Inde confortent le gouvernement sortant. Cela ne peut faire oublier les questions de pauvret\u00e9 urbaine et de tensions communautaires qui entravent la marche en avant de ce g\u00e9ant asiatique, pourtant toujours qualifi\u00e9 d&#8217;\u00e9mergent. Reportage \u00e0 Bombay et analyse de Olivier Guillard, directeur de recherches Asie \u00e0 l&#8217;Iris. <\/p>\n<p>Sunita fait ronfler sa machine \u00e0 coudre, se concentrant bien pour ajuster le tissu. Elle essuie les gouttes de sueur qui perlent sur son front d&#8217;un revers de la main. Cela fait plusieurs heures ce matin qu&#8217;elle travaille sur des cholis, blouses de saris bariol\u00e9es. Sa machine est install\u00e9e dans un tout petit coin de la pi\u00e8ce de 18 m2 qui la loge ainsi que son mari, leurs deux enfants et qui sert aussi de cuisine. Originaire d&#8217;un village du Maharashtra (Etat \u00e0 l&#8217;ouest de l&#8217;Inde), la jeune femme de 30 ans vit d\u00e9sormais dans un petit bidonville de Juhu, une banlieue pris\u00e9e du nord-ouest de Mumbai (1). Son mari, Hareshwar, fait frire des papors, sorte de mince galette craquante, accompagnant les repas. Il rapporte en moyenne 500 roupies par semaine, soit 2 000 roupies par mois (environ 50 euros, ndlr). Le travail de Sunita augmente de 25 % le revenu du m\u00e9nage. Une activit\u00e9 qu&#8217;elle n&#8217;aurait pas pu entreprendre dans son village natal.<em> \u00abJ&#8217;apprends aussi l&#8217;anglais car nous avons inscrit nos enfants dans une \u00e9cole en langue anglaise\u00bb <\/em>, dit-elle, esp\u00e9rant pour eux une vie meilleure. Comme des millions d&#8217;Indiens, Sunita et Hareshwar alimentent l&#8217;\u00e9conomie informelle qui r\u00e8gne sur tout le sous-continent.<\/p>\n<p><strong> \u00c9CONOMIE INFORMELLE <\/strong><br \/>\n<em> \u00abSans syst\u00e8me informel, l&#8217;\u00e9conomie indienne, notre belle croissance ne pourraient pas tenir. Les sous-traitants issus de l&#8217;\u00e9conomie informelle ne sont pas inscrits dans les comptes officiels, leurs employ\u00e9s non plus. Le rapport Unorganised Sector Workers&#8217;Social Security Bill, une \u00e9bauche de s\u00e9curit\u00e9 sociale pour les employ\u00e9s du secteur non organis\u00e9 (2), a montr\u00e9 que les salaires n&#8217;augmentaient pas dans ce secteur\u00bb <\/em>, souligne Amitabh Kundu, professeur d&#8217;\u00e9conomie, doyen de l&#8217;\u00e9cole des sciences sociales \u00e0 Jawaharlal Nehru University (Delhi) et sp\u00e9cialiste de la pauvret\u00e9 urbaine. Selon lui, la r\u00e9gulation du secteur informel devrait \u00eatre la premi\u00e8re priorit\u00e9 du gouvernement. De fait, les chiffres sont \u00e9difiants: le secteur informel, incluant le secteur rural, comprend 93 % de la main-d&#8217;\u0153uvre, contribue \u00e0 64 % du PIB et 35 % des exports. En 2005, l&#8217;Inde comptait 470 millions de travailleurs dont seulement 27 millions \u00e9taient employ\u00e9s dans le secteur organis\u00e9. En excluant les travailleurs agricoles, les journaliers et petits fermiers, le secteur informel urbain compte plus de 100 millions de personnes. Les salaires y sont un tiers plus bas que dans le secteur organis\u00e9, et les avantages sociaux totalement absents.<\/p>\n<p><strong> PAUVRES URBAINS <\/strong><br \/>\n<em> \u00abAujourd&#8217;hui le salaire minimum varie entre 140 roupies, pour un travailleur non qualifi\u00e9, et 180 roupies par jour, \u00e0 Mumbai. Ceux en dessous de ces moyennes font partie des pauvres urbains\u00bb <\/em>, rappelle Sharit Bhowmik, professeur au Tata Institute for Social Sciences (TISS) en droit et conditions de travail.<em> \u00abLa pauvret\u00e9 urbaine d\u00e9coule directement de la pauvret\u00e9 rurale. Les gens viennent en ville car il y a du travail, certes, mais en acceptant d&#8217;\u00eatre d\u00e9nu\u00e9s de leurs droits et de leur dignit\u00e9 humaine\u00bb <\/em>, souligne Kalpana Sharma, journaliste (3).<em> \u00abLes habitations en bidonville demeurent hors d&#8217;acc\u00e8s pour certaines communaut\u00e9s, trop pauvres pour louer m\u00eame une chambre. Ces gens ramassent les d\u00e9chets, travaillent sur les docks, deviennent domestiques. Et ceux qui r\u00e9ussissent \u00e0 trouver une place dans un bidonville ne sont pas forc\u00e9ment mieux lotis: certaines familles n&#8217;ont pas acc\u00e8s \u00e0 l&#8217;eau et aux toilettes depuis vingt-cinq ans !\u00bb <\/em>, s&#8217;insurge Bina Lakshari, une travailleuse sociale qui a instaur\u00e9 un syst\u00e8me de bus-\u00e9cole pour les enfants de communaut\u00e9s d\u00e9favoris\u00e9es \u00e0 Mumbai et Pune.<\/p>\n<p>Ravi, treize ans, est issu de l&#8217;un de ces groupes sociaux, les Pardi. Il vit dans la rue avec son p\u00e8re, sa m\u00e8re et un fr\u00e8re. Sa famille a d\u00e9j\u00e0 mari\u00e9 ses quatre s\u0153urs et rembourse aujourd&#8217;hui les dettes contract\u00e9es pour financer ces mariages. Pour contribuer aux revenus de la famille, il vend des magazines pour enfants made in China tous les jours, devant les restaurants et autour de Churchgate, l&#8217;une des grandes gares de Mumbai. Avec une cinquantaine de roupies par jour, cent les bons jours, il essaie d&#8217;\u00e9conomiser son argent pour faire de<em> \u00abvraies \u00e9tudes\u00bb <\/em>, r\u00eavant de devenir<em> \u00abpilote ou une superstar\u00bb <\/em>. Sa communaut\u00e9, \u00e9tiquet\u00e9e comme une confr\u00e9rie de bandits, est consid\u00e9r\u00e9e avec m\u00e9pris, harcel\u00e9e par les forces de l&#8217;ordre, les dealers et les prox\u00e9n\u00e8tes.<em> \u00abL&#8217;Inde a vu un certain d\u00e9clin de la pauvret\u00e9, dans l&#8217;absolu, depuis vingt ans. Cependant, si l&#8217;on consid\u00e8re la croissance \u00e9conomique du pays, on peut s&#8217;\u00e9tonner que ce d\u00e9clin n&#8217;ait pas \u00e9t\u00e9 plus rapide\u00bb <\/em> rappelle Amitabh Kundu.<\/p>\n<p><strong> BESOIN DE STABILITE <\/strong><\/p>\n<p>Cette cat\u00e9gorie de la population a-t-elle eu son mot \u00e0 dire durant les \u00e9lections ?<em> \u00abJe pense que les gens veulent d\u00e9sormais la stabilit\u00e9. Beaucoup, issus de couches modestes, comme moi, \u00e0 Mumbai, ont \u00e9t\u00e9 galvanis\u00e9s par les discours du parti r\u00e9gionaliste MNS (4). Mais j&#8217;ai r\u00e9alis\u00e9 qu&#8217;il racontait n&#8217;importe quoi. Tout le monde doit avoir le droit de travailler et de vivre d\u00e9cemment\u00bb <\/em>, explique Abdul Shaikh, technicien informatique, r\u00e9sident d&#8217;un bidonville au nord de la ville.<em> \u00abLes constructeurs immobiliers viennent r\u00e9guli\u00e8rement nous voir et nous proposer des projets de r\u00e9habilitation. D\u00e8s qu&#8217;un lieu prend de la valeur, la ville pousse les pauvres en-dehors\u00bb <\/em>, analyse-t-il. Comme lui, dans son entourage, bon nombre ont vot\u00e9 pour le Congr\u00e8s.<em> \u00abJ&#8217;ai v\u00e9cu les affrontements entre hindous et musulmans en 1992-1993 (5). Ma belle-s\u0153ur est venue se r\u00e9fugier chez moi, des fanatiques avaient d\u00e9moli sa maison. J&#8217;ai entendu parler de musulmans br\u00fbl\u00e9s vifs dans le quartier oppos\u00e9 au mien. J&#8217;ai des amis de toutes confessions et nous ne voulons plus voir cela, jamais\u00bb <\/em>, confie Abdul Shaikh. Les attentats du 26 novembre dernier ont, semble-il, renforc\u00e9 l&#8217;envie de vivre ensemble.<em> \u00abLa ville de Mumbai a vu trop de d\u00e9sastres ces derni\u00e8res ann\u00e9es, entre les inondations de 2005 et les attentats \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition pour sombrer \u00e0 nouveau dans la guerre communautaire. L&#8217;appel \u00e0 la division religieuse ne marche plus aussi bien\u00bb <\/em>, analysent Javed Anand et Teesta Setalvad, couple d&#8217;activistes c\u00e9l\u00e8bres pour leur prise de position sur les massacres hindous-musulmans.<\/p>\n<p><strong> ESSOR DES CLASSES MOYENNES <\/strong><\/p>\n<p>Si les tensions communautaires semblent momentan\u00e9ment apais\u00e9es, d&#8217;autres contradictions sociales ont clairement \u00e9merg\u00e9. Pour le professeur Kundu, l&#8217;urbanit\u00e9 indienne est devenue monstrueuse.<em> \u00abLes classes moyennes contr\u00f4lent tout: de la politique aux banlieues r\u00e9sidentielles. Les zones p\u00e9riurbaines sont laiss\u00e9es pour compte, sans infrastructures: des \u00e9pid\u00e9mies, telles la tuberculose ou la malaria s&#8217;y d\u00e9veloppent. Nous allons vers une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence des villes\u00bb <\/em>, ass\u00e8ne-t-il. Entre Thane (ville industrielle au nord-est de Mumbai) et les premi\u00e8res banlieues o\u00f9 r\u00e9sident les classes moyennes et ais\u00e9es de la capitale financi\u00e8re, s&#8217;\u00e9l\u00e8vent d&#8217;innombrables barres, cages-\u00e0-lapins, aux murs sales, d\u00e9lav\u00e9s, aux routes crasseuses, sans lieux de vie, hormis quelques centres commerciaux, qui commencent \u00e0 \u00e9clore sur d&#8217;anciens terrains vagues et champs, dont les habitants ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9s, parfois manu militari.<em> \u00abPendant combien de temps ces gens accepteront-ils de vivre dans ces conditions ? Pour l&#8217;instant, les pauvres sont socialement divis\u00e9s: ils ne parlent pas les m\u00eames langues, ont diff\u00e9rentes religions. De plus, une large section des pauvres urbains appartiennent aux basses castes et ne remettent pas en cause l&#8217;ordre social en raison de leur attachement \u00e0 la caste. Il n&#8217;y a pas de conscience politique commune transversale\u00bb <\/em>, d\u00e9clare Sharit Bhowmik.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9clatante victoire du Congr\u00e8s peut-elle changer la donne ? Pour Abdul Shaikh,<em> \u00ableur travail sera ardu mais, au moins, nous avons l&#8217;espoir d&#8217;une \u00e9volution. D\u00e9j\u00e0 les mesures pass\u00e9es du gouvernement ont montr\u00e9 leur efficacit\u00e9\u00bb <\/em> (6). Dans son discours du 16 ao\u00fbt 2007, pour les 60 ans de l&#8217;ind\u00e9pendance de l&#8217;Inde, le Premier ministre Manhmohan Singh affirmait:<em> \u00abNous avons au moins besoin d&#8217;une d\u00e9cennie de labeur et de croissance stable afin de r\u00e9aliser nos r\u00eaves et sortir 800 millions d&#8217;Indiens de la pauvret\u00e9.\u00bb <\/em> Il semble que les \u00e9lecteurs ont voulu lui donner une chance de tenir parole. <\/p>\n<p><strong> C.C. <\/strong><\/p>\n<p>[[1. Mumbai, nom officiel donn\u00e9 en 1995 \u00e0 Bombay, est la capitale du Maharashtra, consid\u00e9r\u00e9e comme le c\u0153ur financier de l&#8217;Inde, situ\u00e9e sur la c\u00f4te occidentale indienne et o\u00f9 vivent pr\u00e8s de 18 millions d&#8217;habitants,<br \/>\n]][[2. Un rapport d&#8217;Arjun Sengupta, professeur d&#8217;\u00e9conomie et pr\u00e9sident de la Commission nationale sur les entreprises dans le secteur informel en Inde.<br \/>\n]][[3. Auteur de<em> Rediscovering Dharavi <\/em> (2000, Penguin Books).<br \/>\n]][[4. Parti d&#8217;extr\u00eame droite, dirig\u00e9 par le populiste Raj Thackeray.<br \/>\n]][[5. D\u00e9cembre 1992- janvier 1993: suite au soul\u00e8vement d&#8217;une partie des populations musulmane et hindoue, l&#8217;Ouest de l&#8217;Inde a connu une escalade d&#8217;\u00e9meutes meurtri\u00e8res. Plus de 900 personnes ont trouv\u00e9 la mort \u00e0 Mumbai durant ces deux mois.<br \/>\n]][[6. Parmi les mesures prises par la coalition Congr\u00e8s-centre gauche de 2004, on peut retenir la mise en place du National rural employement guarantee act, 100 jours de travail annuel garantis \u00e0 chaque foyer en zone rurale.<br \/>\n]]Paru dans<em> Regards <\/em>, n\u00b063, \u00e9t\u00e9 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Les r\u00e9centes \u00e9lections en Inde confortent le gouvernement sortant. Cela ne peut faire oublier les questions de pauvret\u00e9 urbaine et de tensions communautaires qui entravent la marche en avant de ce g\u00e9ant asiatique, pourtant toujours qualifi\u00e9 d&#8217;\u00e9mergent. 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