{"id":4045,"date":"2009-05-01T00:00:00","date_gmt":"2009-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-idees-de-la-colere-isabelle4045\/"},"modified":"2009-05-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-04-30T22:00:00","slug":"les-idees-de-la-colere-isabelle4045","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=4045","title":{"rendered":"Les id\u00e9es de la col\u00e8re. Isabelle Garo : \u00abRendre son mordant \u00e0 la notion d&#8217;id\u00e9ologie\u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La crise actuelle \u00e9branle une id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale \u00e0 la fois tr\u00e8s forte et tr\u00e8s fragile. Comment cette derni\u00e8re a-t-elle conquis le monde ? Pourquoi a-t-elle rencontr\u00e9 un tel consentement ? Peut-on envisager une sortie par le haut du capitalisme ? En s&#8217;appuyant sur l&#8217;h\u00e9ritage de Marx, la philosophe Isabelle Garo tente de r\u00e9pondre \u00e0 ces questions. Entretien. <\/p>\n<p><strong> Comment, concr\u00e8tement, l&#8217;id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale a-t-elle assis sa domination? Isabelle Garo. <\/strong> La reconqu\u00eate n\u00e9olib\u00e9rale du monde a n\u00e9cessit\u00e9 un ensemble de conditions qui ont \u00e9t\u00e9 longues \u00e0 rassembler. Le lib\u00e9ralisme est une id\u00e9e qui remonte au XIXe si\u00e8cle, quant aux premiers groupes n\u00e9olib\u00e9raux, ils datent en France de la fin des ann\u00e9es 1930. Mais il manquait des param\u00e8tres pour que cette offensive intellectuelle prenne l&#8217;allure d&#8217;une offensive politique. Il a fallu attendre une situation politique, \u00e9conomique et sociale particuli\u00e8re : la crise \u00e9conomique des ann\u00e9es 1970, la progressive d\u00e9composition politique du rapport de forces de l&#8217;apr\u00e8s-guerre et l&#8217;affaiblissement du mouvement communiste en France, le repoussoir qu&#8217;\u00e9taient devenus les pays de l&#8217;Est, l&#8217;\u00e9mergence d&#8217;un discours antitotalitaire qui a permis de d\u00e9l\u00e9gitimer toute perspective alternative. Des groupes de ce qu&#8217;on peut vraiment nommer des \u00abid\u00e9ologues\u00bb se sont constitu\u00e9s en think tanks, en soci\u00e9t\u00e9s internationales tr\u00e8s discr\u00e8tes mais extr\u00eamement efficaces. C&#8217;est ainsi qu&#8217;ils ont r\u00e9ussi \u00e0 installer leurs propres options et ont convaincu Margaret Thatcher de s&#8217;attaquer au compromis social anglais. On a assist\u00e9, dans le m\u00eame temps, \u00e0 une r\u00e9orientation de fonds de la social-d\u00e9mocratie europ\u00e9enne qui a diffus\u00e9, \u00e0 travers la th\u00e9matique antitotalitaire et le ralliement pratique \u00e0 l&#8217;\u00e9conomie de march\u00e9, l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une impossibilit\u00e9 de sortir du capitalisme, portant une lourde responsabilit\u00e9 dans la situation actuelle.<\/p>\n<p><strong> Dans votre dernier ouvrage, vous parlez des<em> \u00ablimites mortelles\u00bb <\/em> du n\u00e9olib\u00e9ralisme. Celui-ci porte-t-il en son sein sa propre fin? I.G. <\/strong> Ce risque mortel, nous savons tous que c&#8217;est d\u00e9sormais l&#8217;humanit\u00e9 qu&#8217;il concerne, bien plus qu&#8217;un syst\u00e8me qui ne dispara\u00eetra pas tout seul. La crise actuelle, aussi grave soit elle, n&#8217;est pas automatiquement porteuse d&#8217;alternatives. Elle peut conduire \u00e0 la plus inqui\u00e9tante des mutations du capitalisme, la plus violente tant du point de vue de l&#8217;exploitation du travail, des injustices sociales, de la militarisation guerri\u00e8re et de l&#8217;autoritarisme. Mais l&#8217;histoire n&#8217;est pas \u00e9crite. C&#8217;est justement un h\u00e9ritage f\u00e9cond du marxisme de penser le pr\u00e9sent en y incluant ses possibles, de destruction aggrav\u00e9e mais aussi d&#8217;une sortie par en haut, qui passe par la mobilisation politique. On voit fleurir beaucoup de th\u00e8ses sur la puissance de l&#8217;endoctrinement de masse, comme celle que porte une certaine critique des m\u00e9dias. Elles oublient que les id\u00e9es dominantes sont tr\u00e8s fortes, mais aussi tr\u00e8s fragiles: elles sont contraintes de courir derri\u00e8re le r\u00e9el en essayant, sans y parvenir, de justifier l&#8217;injustifiable.<\/p>\n<p><strong> Vous voulez<em> \u00abrendre son mordant \u00e0 la notion d&#8217;id\u00e9ologie\u00bb <\/em>. Qu&#8217;est-ce que cela signifie? I.G. <\/strong> Ce qui m&#8217;int\u00e9resse, c&#8217;est de voir comment, \u00e0 un moment donn\u00e9, une id\u00e9e port\u00e9e par telle classe sociale, tels m\u00e9dias, tel appareil d&#8217;Etat, endosse une fonction sociale et politique qui lui donne une puissance d\u00e9termin\u00e9e.<em> \u00abRendre son mordant\u00bb <\/em> \u00e0 la notion d&#8217;id\u00e9ologie, c&#8217;est montrer la mani\u00e8re dont les id\u00e9es s&#8217;ins\u00e8rent dans le r\u00e9el. C&#8217;est cette piste qu&#8217;avait ouverte Marx.<\/p>\n<p><strong> Pourquoi toute transformation radicale passe-t-elle, d&#8217;apr\u00e8s vous, par la<em> \u00abcritique de l&#8217;\u00e9conomie politique\u00bb <\/em>? I.G. <\/strong> Avec ce sous-titre du<em> Capital <\/em> de Marx, on est au c\u0153ur de la question politique contemporaine. Il ne faut pas abandonner les questions \u00e9conomiques \u00e0 l&#8217;id\u00e9ologie ambiante et ses pseudo-experts. Relancer la critique de l&#8217;\u00e9conomie politique, ce n&#8217;est pas seulement d\u00e9velopper une autre approche th\u00e9orique de l&#8217;\u00e9conomie, mais surtout \u00e9laborer un autre projet de soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 travers des propositions conduisant \u00e0 une autre fa\u00e7on de concevoir le travail, l&#8217;organisation de la production, la grande propri\u00e9t\u00e9 et la r\u00e9partition des richesses&#8230;<\/p>\n<p><strong> Quelle est l&#8217;actualit\u00e9 des analyses marxistes sur la notion d&#8217;id\u00e9ologie? I.G. <\/strong> Pour le dire sch\u00e9matiquement, dans un premier temps, Marx pense la fonction et la position sociales des id\u00e9es dominantes mais pas encore les contradictions qui les habitent. Dans un deuxi\u00e8me temps, en \u00e9tudiant l&#8217;\u00e9conomie politique de son temps, il comprend dans quelle mesure elles combinent illusion et connaissance, port\u00e9e critique et vis\u00e9e conservatrice. Aujourd&#8217;hui, on a tendance \u00e0 penser l&#8217;id\u00e9ologie comme surface simplement mensong\u00e8re, \u00e9cran. Or les id\u00e9es et leurs relais sont travers\u00e9s par les contradictions du r\u00e9el. La puissance de la pens\u00e9e n\u00e9olib\u00e9rale ne peut pas se comprendre ind\u00e9pendamment de l&#8217;adh\u00e9sion qu&#8217;elle doit s&#8217;efforcer en permanence de susciter et de consolider. Pourquoi ces th\u00e8ses rencontrent-elles un tel consentement? Les politiques lib\u00e9rales individualisantes, en d\u00e9faisant les solidarit\u00e9s sociales de l&#8217;apr\u00e8s-guerre, ont eu un impact sur les comportements et les convictions. Mais elles se heurtent aussi \u00e0 leurs promesses non tenues, \u00e0 leurs aberrations, aux injustices visibles, aux r\u00e9voltes suscit\u00e9es par leur mise en \u0153uvre. Les analyses de Marx permettent aussi de comprendre que les id\u00e9es sont le produit d&#8217;une activit\u00e9 intellectuelle, elle-m\u00eame travers\u00e9e de conflits et terrain de luttes. On oublie souvent que derri\u00e8re la profession de journaliste, on trouve des pr\u00e9sentateurs vedettes tout acquis aux causes qu&#8217;ils d\u00e9fendent mais aussi des pr\u00e9caires, des individus qui s&#8217;efforcent de r\u00e9sister \u00e0 la logique des grands m\u00e9dias. On pourrait aussi parler des enseignants, des chercheurs, des \u00e9tudiants, etc.<\/p>\n<p><strong> Le pass\u00e9 a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par ce que vous appelez un<em> \u00abantimarxisme de combat\u00bb <\/em>. Comment avez-vous personnellement v\u00e9cu cette p\u00e9riode? I.G. <\/strong> Mal. Les ann\u00e9es 1980 \u00e9taient violentes de ce point de vue, en raison d&#8217;une r\u00e9pression tous azimuts contre tout ce qui ressemblait de pr\u00e8s ou de loin \u00e0 du marxisme, rendant tr\u00e8s difficile de travailler sur Marx sans \u00eatre tr\u00e8s marginalis\u00e9. Cela a commenc\u00e9 \u00e0 changer un peu au tournant des ann\u00e9es 2000 et nous sommes peut-\u00eatre au d\u00e9but d&#8217;un nouveau cycle, de ce point de vue. On relit, on republie Marx, on l&#8217;\u00e9tudie de nouveau, en tout cas.<\/p>\n<p><strong> Avec la crise, des tabous comme le terme<em> \u00abcapitalisme\u00bb <\/em> sont en train de tomber. Au-del\u00e0 des mots, cela l\u00e8ve-t-il d&#8217;autres tabous? I.G. <\/strong> Ces mots r\u00e9apparaissent de fa\u00e7on parfois inattendue. Il est quand m\u00eame remarquable qu&#8217;un milliardaire comme Warren Buffett d\u00e9clare publiquement:<em> \u00abIl y a une guerre de classes et c&#8217;est ma classe qui a gagn\u00e9.\u00bb <\/em> En France, le retour des analyses sociologiques en termes de classes sociales est aussi un indice. Quant \u00e0 l&#8217;expression<em> \u00abmoralisation du capitalisme\u00bb <\/em>, elle a quand m\u00eame le m\u00e9rite de recourir \u00e0 ce qui \u00e9tait jusque-l\u00e0 un gros mot, m\u00eame si elle le loge dans une expression qui s&#8217;autod\u00e9truit ! Derri\u00e8re ces mots qui cessent d&#8217;\u00eatre des tabous, on voit resurgir les enjeux politiques dont ils sont porteurs. La r\u00e9surgence possible et souhaitable de la question de l&#8217;id\u00e9ologie, par-del\u00e0 le th\u00e8me de la manipulation des esprits, peut permettre cette remont\u00e9e de la conflictualit\u00e9, sa visibilit\u00e9 accrue, et une remobilisation politique.<\/p>\n<p><strong> La sortie du capitalisme passe, selon vous, moins par une<em> \u00abr\u00e9volution\u00bb <\/em> que par un<em> \u00abprocessus long et d\u00e9mocratique de rupture\u00bb <\/em>&#8230; I.G. <\/strong> Il ne s&#8217;agit pas de penser la r\u00e9volution comme moment d&#8217;irruption pure, ce que fait Alain Badiou, il me semble, mais comme processus collectif, d\u00e9mocratique au vrai sens du mot. Ce processus comporte des \u00e9tapes qui sont celles d&#8217;une mobilisation populaire majoritaire et des mesures qu&#8217;elle est capable d&#8217;imposer, mais aussi des r\u00e9sistances rencontr\u00e9es dans la construction d&#8217;un socialisme contemporain. Regardez l&#8217;exp\u00e9rience bolivarienne, m\u00eame si elle ne saurait \u00eatre \u00e9rig\u00e9e en mod\u00e8le. Une trajectoire politique r\u00e9volutionnaire est forc\u00e9ment de l&#8217;ordre de l&#8217;invention, ce n&#8217;est pas la r\u00e9alisation d&#8217;un programme cl\u00e9 en main. Et elle me semble aussi ardue qu&#8217;urgente, \u00e0 l&#8217;heure actuelle. <\/p>\n<p>Propos recueillis par <strong> M.R. <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em>, n\u00b062, mai-juin 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La crise actuelle \u00e9branle une id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale \u00e0 la fois tr\u00e8s forte et tr\u00e8s fragile. Comment cette derni\u00e8re a-t-elle conquis le monde ? Pourquoi a-t-elle rencontr\u00e9 un tel consentement ? Peut-on envisager une sortie par le haut du capitalisme ? En s&#8217;appuyant sur l&#8217;h\u00e9ritage de Marx, la philosophe Isabelle Garo tente de r\u00e9pondre \u00e0 ces questions. 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