{"id":3954,"date":"2008-04-01T00:00:00","date_gmt":"2008-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/suicide-geste-litteraire3954\/"},"modified":"2008-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2008-03-31T22:00:00","slug":"suicide-geste-litteraire3954","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3954","title":{"rendered":"Suicide, geste litt\u00e9raire"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Edouard Lev\u00e9, artiste renomm\u00e9, \u00e0 la fois photographe et \u00e9crivain : il avait d\u00e9j\u00e0 sign\u00e9 quatre livres chez POL, des livres \u00e9tranges, qui ressemblaient eux-m\u00eames \u00e0 des gestes artistiques :, s&#8217;est donn\u00e9 la mort trois jours apr\u00e8s avoir remis ce manuscrit intitul\u00e9<em> Suicide <\/em> \u00e0 son \u00e9diteur. C&#8217;\u00e9tait le 15 octobre 2007, il avait 42 ans. <\/p>\n<p>Comment interpr\u00e9ter ce suicide : si jamais un suicide peut l&#8217;\u00eatre? Comme un geste conceptuel ultime, comme LE geste conceptuel ultime, encore plus fort que le peintre Bernard Buffet qui s&#8217;\u00e9tait \u00e9touff\u00e9 avec le sac en plastique publicitaire de sa derni\u00e8re exposition. Ou que Jean Potocki, l&#8217;auteur du<em> Manuscrit retrouv\u00e9 \u00e0 Saragosse <\/em>, qui a lim\u00e9 pendant des mois, un peu chaque jour, la boule d&#8217;une th\u00e9i\u00e8re, afin qu&#8217;elle ait la forme idoine, qu&#8217;il l&#8217;introduise dans son pistolet et qu&#8217;il se tire ensuite une balle&#8230; C&#8217;est dire, en tout cas, si on n&#8217;ouvre pas ce livre sans une \u00e9norme appr\u00e9hension. C&#8217;est dire si on l&#8217;ouvre comme on ouvrirait, non pas un testament (les derni\u00e8res vell\u00e9it\u00e9s de l&#8217;auteur?) : mais un tombeau. Dans ce texte \u00e0 la nature ind\u00e9cidable (on dirait parfois un roman, parfois un r\u00e9cit), Lev\u00e9 raconte le suicide d&#8217;un ami, survenu il y a quinze ans. Le jeune homme avait 25 ans. Un matin, il fait beau, sa compagne et lui d\u00e9cident d&#8217;aller jouer au tennis. Ils sortent, mais le gar\u00e7on se rend compte qu&#8217;il a oubli\u00e9 sa raquette. Il remonte la chercher, pendant que sa compagne l&#8217;attend sur les marches, en profitant du soleil. Soudain, elle entend une d\u00e9tonation dans la cave. Elle se pr\u00e9cipite, et trouve le corps de son compagnon, mort. Et c&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;intervient un d\u00e9tail horrible. En se pr\u00e9cipitant, la jeune fille fait tomber une bande dessin\u00e9e ouverte sur une double page. Le livre se referme en basculant, alors que c&#8217;\u00e9tait le dernier message du jeune homme. <\/p>\n<p>Avec cette histoire de bande dessin\u00e9e, dont il est dit qu&#8217;ensuite le p\u00e8re du d\u00e9funt en ach\u00e8te des dizaines d&#8217;exemplaires, et \u00e9tudie chaque bulle comme une proph\u00e9tie, on sait qu&#8217;on entre dans une m\u00e9canique textuelle \u00e0 la fois belle et insoutenable, o\u00f9 c&#8217;est un mort-vivant qui \u00e9crit. O\u00f9 chaque phrase vaut en elle-m\u00eame, dans la vie, mais aussi, depuis la mort, comme proph\u00e9tie du geste que l&#8217;auteur s&#8217;en va irr\u00e9m\u00e9diablement accomplir. Ainsi, ce passage magnifique \u00e0 double entendement:<em> \u00abTu lisais debout dans les librairies plut\u00f4t qu&#8217;assis dans les biblioth\u00e8ques. Tu voulais d\u00e9couvrir la litt\u00e9rature d&#8217;aujourd&#8217;hui, pas celle d&#8217;hier. Aux biblioth\u00e8ques le pass\u00e9, aux librairies le pr\u00e9sent. Pourtant, tu t&#8217;int\u00e9ressais plus aux morts qu&#8217;aux contemporains. Tu lisais surtout ce que tu appelais \u00ables morts vivants\u00bb: des auteurs d\u00e9funts que l&#8217;on continue de publier. Tu faisais confiance aux \u00e9diteurs pour actualiser aujourd&#8217;hui le savoir d&#8217;hier. Tu croyais peu aux d\u00e9couvertes miraculeuses d&#8217;\u00e9crivains oubli\u00e9s. Tu pensais que le temps trie, et qu&#8217;\u00e0 ce titre il valait mieux lire des auteurs du pass\u00e9 publi\u00e9s aujourd&#8217;hui que des auteurs d&#8217;aujourd&#8217;hui oubli\u00e9s demain.\u00bb <\/em> C&#8217;est le paradoxe br\u00fblant de ce livre: ce qu&#8217;il raconte, c&#8217;est au sens strict un sacrifice. Edouard Lev\u00e9 est parti pour vivre plus longtemps. C&#8217;est r\u00e9ussi.  <\/p>\n<p><strong> Edouard  Lev\u00e9 <\/strong>,<em> Suicide <\/em>, \u00e9ditions POL, 14 euros<\/p>\n<p>L&#8217;AMOUR PAR CORRESPONDANCE<\/p>\n<p>Traduit, annot\u00e9 et pr\u00e9fac\u00e9 par l&#8217;excellent Bernard Pautrat, voici la correspondance, durant l&#8217;ann\u00e9e 1927, entre la po\u00e9tesse russe Marina Tsveta\u00efeva et Rilke, sur le dos du pauvre Boris Pasternak, rest\u00e9, lui, \u00e0 Moscou. Lettres sublimes o\u00f9, pour l&#8217;un comme pour l&#8217;autre, il s&#8217;agit autant de se d\u00e9clarer po\u00e8tes qu&#8217;amoureux. Ils ne se rencontreront jamais. Quand Tsveta\u00efeva lui \u00e9crit, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, faute de r\u00e9ponse \u00e0 sa pr\u00e9c\u00e9dente lettre, \u00abEst-ce que tu m&#8217;aimes encore ? \u00bb, d&#8217;autres vers d\u00e9j\u00e0 attendent Rilke&#8230;  <\/p>\n<p><strong> Rainer Maria Rilke &#038; Marina Tsveta\u00efeva <\/strong>,<em> Est-ce que tu m&#8217;aimes encore ? <\/em>, Rivages, coll. \u00abLa petite biblioth\u00e8que\u00bb, 8,50 euros<\/p>\n<p>FILS DE SOIXANTE-HUITARDS<\/p>\n<p>La comm\u00e9moration, c&#8217;est l&#8217;anniversaire racont\u00e9 du point de vue des bougies. Parmi le tombereau de livres sur Mai-68, notons celui-ci, peut-\u00eatre un peu plus remarquable. Virginie Linhardt est la fille de Robert Linhardt, chef de l&#8217;Union des jeunesses communistes (marxistes-l\u00e9ninistes), brillant orateur, dirigeant dur, qui sera renvers\u00e9 en septembre 1968 par Benny Levy. Il \u00e9crira alors<em> L&#8217;Etabli <\/em>, chef-d&#8217;\u0153uvre o\u00f9 il raconte son \u00e9tablissement en usine, puis sombrera bien vite dans le silence le plus complet. Faute de pouvoir interroger ce silence, sa fille Virginie, documentariste, enqu\u00eate sur les fils et les filles de ces r\u00e9volutionnaires. Elle rencontre ainsi le fils de Benny Levy, juif int\u00e9griste qui poursuit l&#8217;\u0153uvre de son p\u00e8re, lequel, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 le secr\u00e9taire de Sartre, avait vers\u00e9 dans l&#8217;\u00e9tude de la Thora. Ou bien Mao Peninou, le fils de Jean-Louis Peninou (journaliste \u00e0<em> Lib\u00e9 <\/em>) qui a dirig\u00e9 la campagne pr\u00e9sidentielle de DSK. La fille d&#8217;Alain Krivine qui, apr\u00e8s de brillantes \u00e9tudes, travaille depuis vingt ans dans une agence de voyages \u00e0 Neuilly. Ou l&#8217;\u00e9conomiste du PS, Thomas Picketty, dont les parents sont partis apr\u00e8s 1968 \u00e9lever des ch\u00e8vres, avant de divorcer. Ils parlent de ces \u00e9tranges familles d\u00e9compos\u00e9es qui furent les leurs : d\u00e9compos\u00e9es par la r\u00e9volution, la politique, la vie en communaut\u00e9, l&#8217;amour libre, le f\u00e9minisme&#8230; Face \u00e0 ces r\u00e9cits, Virginie Linhardt se consid\u00e8re et se compare, s&#8217;auto-analyse, pour finalement donner un petit livre plat, poignant et parfaitement irr\u00e9cup\u00e9rable, sur Mai-68. <\/p>\n<p><strong> Virginie Linhardt <\/strong>,<em> Le jour o\u00f9 mon p\u00e8re s&#8217;est tu <\/em>, Le Seuil, 16 euros<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b050, avril 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Edouard Lev\u00e9, artiste renomm\u00e9, \u00e0 la fois photographe et \u00e9crivain : il avait d\u00e9j\u00e0 sign\u00e9 quatre livres chez POL, des livres \u00e9tranges, qui ressemblaient eux-m\u00eames \u00e0 des gestes artistiques :, s&#8217;est donn\u00e9 la mort trois jours apr\u00e8s avoir remis ce manuscrit intitul\u00e9<em> Suicide <\/em> \u00e0 son \u00e9diteur. C&#8217;\u00e9tait le 15 octobre 2007, il avait 42 ans. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[13],"tags":[],"class_list":["post-3954","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arnaud-viviant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3954","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3954"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3954\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3954"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3954"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3954"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}