{"id":3952,"date":"2009-03-01T00:00:00","date_gmt":"2009-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-pied-dans-la-porte3952\/"},"modified":"2009-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-02-28T23:00:00","slug":"le-pied-dans-la-porte3952","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3952","title":{"rendered":"Le pied dans la porte"},"content":{"rendered":"<p>Pour aller bosser, Fatoumata emprunte un RER puis un tramway. Elle descend en face du si\u00e8ge de France T\u00e9l\u00e9vision, poursuit son chemin, pousse la porte de TF1 et s&#8217;installe pour la journ\u00e9e. A 28 ans, Fatou vient de toucher au but, journaliste. Elle en r\u00eavait quand, gamine, elle se passionnait de politique en suivant Anne Sinclair et son pull en mohair bleu. Mais de Sarcelles \u00e0 Boulogne-Billancourt, la route est moins rectiligne que le trac\u00e9 du tram qu&#8217;elle emprunte tous les matins. <\/p>\n<p>Sarcelles, ce seul nom trimbale un cort\u00e8ge de clich\u00e9s chez ceux qui n&#8217;y sont jamais all\u00e9s. La tradition d&#8217;ailleurs est ancienne. Dans les ann\u00e9es 1950, une journaliste inventait la<em> \u00absarcellite\u00bb <\/em>, le<em> \u00abmalaise des grands ensembles\u00bb <\/em> qui poussent alors dans le pays. Fatou n&#8217;en a visiblement jamais souffert. Ses yeux brillent quand elle en parle :<em> \u00abSarcelles, c&#8217;est notre lieu, notre QG, la maison du bonheur.\u00bb <\/em> Des parents arriv\u00e9s du Mali au milieu des ann\u00e9es 1970, un p\u00e8re ouvrier chez Alsthom, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 alors que Fatou  a cinq ans, une m\u00e8re qui \u00e9l\u00e8ve ses sept filles avec des m\u00e9nages, le tout dans deux pi\u00e8ces&#8230; <em> \u00abPleurer sur notre sort, \u00e7a n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 trop notre truc.\u00a0Nous n&#8217;avons jamais eu faim, ni rat\u00e9 un anniversaire, presque un par mois ! A No\u00ebl on mangeait de la dinde et on avait des cadeaux.\u00bb <\/em> Sur le th\u00e8me de la mis\u00e8re, circulez, y&#8217;a rien \u00e0 voir.<em> \u00abMa m\u00e8re est un roc, explique-t-elle plus s\u00e9rieusement. Elle a ciment\u00e9 notre famille, nous sommes les doigts, elle est la main.\u00bb <\/em> <\/p>\n<p>Il n&#8217;emp\u00eache. Un entourage, m\u00eame pr\u00e9cieux, ne fait pas tomber les barri\u00e8res sociales. Tout au long de ses \u00e9tudes, on se chargera consciencieusement de lui rappeler le<em> \u00abbon\u00bb <\/em> chemin. Ado, coll\u00e8ge Voltaire puis lyc\u00e9e Rousseau, \u00e7a ne s&#8217;invente pas, elle se pique de politique. Pas que celle qui sort du petit \u00e9cran, mais aussi les r\u00e9unions de quartier, la vie locale. Fatou est en seconde, et est orient\u00e9e en<em> \u00abscience et techniques du tertiaire\u00bb <\/em>, elle l&#8217;obtient mais ne se sent pas \u00e0 sa place. Plus tard, devant une conseill\u00e8re d&#8217;orientation, elle rappelle son envie de journalisme et de politique.<em> \u00abC&#8217;est bien, peut-\u00eatre qu&#8217;un jour vous cr\u00e9erez votre parti, mais en attendant, BTS action commerciale.\u00bb <\/em> Elle ressort d\u00e9go\u00fbt\u00e9e. Mais ach\u00e8ve son BTS et se retrouve sans comprendre devant une recruteuse de la BNP qui l&#8217;avertit :<em> \u00abVous savez, un premier emploi conditionne toute votre vie.\u00bb <\/em> Fatou prend ses jambes \u00e0 son cou.<em> \u00abEt l\u00e0 commence la gal\u00e8re.\u00bb <\/em> Fatou vient d&#8217;un bac technique mais n&#8217;a qu&#8217;une id\u00e9e en t\u00eate, \u00e9tudes sup\u00e9rieures et journalisme. <\/p>\n<p>Une \u00e9quivalence ici, une ma\u00eetrise (\u00e0 la Sorbonne) l\u00e0, une bonne rencontre avec un atelier de formation au journalisme (1). Fatou est d\u00e9termin\u00e9e et apprend la technique du<em> \u00abpied dans la porte\u00bb <\/em>. Jeune m\u00e8re, elle se rend dans une r\u00e9union publique, sa fille sous le bras, se l\u00e8ve et interpelle le maire :<em> \u00abJ&#8217;attends une place en cr\u00e8che depuis dix mois. Personne ne peut garder ma fille, alors nous vivons des aides sociales comme des mis\u00e9reuses alors que je ne demande qu&#8217;\u00e0 travailler.\u00bb <\/em> Une semaine plus tard, elle obtient une place en cr\u00e8che et Fatou se remet au boulot, un long parcours opini\u00e2tre jusqu&#8217;aux portes de TF1.<em> \u00abNous \u00e9tions plus de 200 \u00e0 postuler. Puis une trentaine au deuxi\u00e8me entretien, et l\u00e0, \u00e7a ne rigolait plus du tout, un vrai entretien d&#8217;embauche. J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 prise\u00bb <\/em>, dit-elle sobrement. Fatou n&#8217;est pas dupe, TF1 veut mettre en avant la<em> \u00abdiversit\u00e9\u00bb <\/em> de son recrutement. Elle n&#8217;ignore pas les pi\u00e8ges d&#8217;une telle d\u00e9marche. Mais toujours la strat\u00e9gie du pied dans la porte.<em> \u00abLa Sorbonne, le journalisme, un gros m\u00e9dia&#8230; Statistiquement, ce n&#8217;\u00e9tait pas pour moi.\u00bb <\/em> Fatou ne se leurre pas sur une illusoire \u00e9galit\u00e9 des chances.<em> \u00abAlors, on n&#8217;a parfois pas d&#8217;autre choix que de tout faire pour faire mentir les statistiques.\u00bb <\/em> <strong> R.D. <\/strong><\/p>\n<p>[[1. L&#8217;Atelier journalisme de Bobigny a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par le mensuel<em> Regards <\/em> et la ville de Bobigny en 2006. Fatoumata a particip\u00e9 \u00e0 cette formation. L&#8217;exp\u00e9rience continue aujourd&#8217;hui avec d&#8217;autres stagiaires. http:\/\/dawabobigny.wordpress.com\/<br \/>\n]]Paru dans<em> Regards <\/em> N\u00b060, mars 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour aller bosser, Fatoumata emprunte un RER puis un tramway. Elle descend en face du si\u00e8ge de France T\u00e9l\u00e9vision, poursuit son chemin, pousse la porte de TF1 et s&#8217;installe pour la journ\u00e9e. A 28 ans, Fatou vient de toucher au but, journaliste. 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