{"id":3947,"date":"2009-03-01T00:00:00","date_gmt":"2009-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/conseil-artistique-la-culture-du3947\/"},"modified":"2009-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-02-28T23:00:00","slug":"conseil-artistique-la-culture-du3947","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3947","title":{"rendered":"Conseil artistique : La culture du Pr\u00e9sident"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le 30 janvier dernier le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique a cr\u00e9\u00e9 par d\u00e9cret le Conseil de cr\u00e9ation artistique, dont il s&#8217;est auto-institu\u00e9 pr\u00e9sident. Alors que 2009 est l&#8217;ann\u00e9e des 50 ans du minist\u00e8re de la Culture, ce nouvel outil appara\u00eet nettement comme un moyen d&#8217;en sonner le glas. Retour sur ce \u00e9ni\u00e8me geste d&#8217;autocratie et sur ses inqui\u00e9tantes perspectives. <\/p>\n<p><em> \u00abC&#8217;est bien l\u00e0 le projet et le probl\u00e8me que nous allons avoir \u00e0 tenter de r\u00e9soudre. [&#8230;] Parce qu&#8217;on ne peut pas dire une \u00abpetite troupe\u00bb. Que fait cette troupe? Est-ce qu&#8217;elle apporte quelque chose au fonctionnement de sa r\u00e9gion, de sa ville, du th\u00e9\u00e2tre, etc.? \u00abPetite troupe\u00bb, tout le monde peut \u00eatre une \u00abpetite troupe\u00bb. [&#8230;] Qu&#8217;est-ce que \u00e7a apporte? Pour quoi faire\u00bb <\/em> C&#8217;est par ces mots que Marin Karmitz, producteur de cin\u00e9ma, fondateur de la soci\u00e9t\u00e9 MK2, a termin\u00e9 l&#8217;\u00e9mission de France culture qui l&#8217;avait invit\u00e9, au titre de sa nomination en tant que d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral du Conseil de cr\u00e9ation artistique, instaur\u00e9 et pr\u00e9sid\u00e9 par Nicolas Sarkozy, en janvier 2009. Apr\u00e8s une  \u00e9mission radio, ce 4 f\u00e9vrier, o\u00f9 il fut impossible d&#8217;avoir l&#8217;avis du d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 sur l&#8217;actuel fonctionnement du minist\u00e8re de la Culture, ainsi que sur le contenu pr\u00e9cis de ce nouvel outil institutionnel, l&#8217;ultime question du journaliste aura eu raison de tant de louvoiements. L&#8217;enjeu du Conseil de cr\u00e9ation est bien de faire le tri entre ceux que le pouvoir juge utiles et ceux qu&#8217;il juge inutiles : <em> \u00abinutiles au monde\u00bb <\/em>, comme on disait au Moyen Age pour justifier la peine de mort. N&#8217;est-ce pas l\u00e0 l&#8217;\u00e9ternel geste de toute domination sociale? Nommer ceux qui ont le droit d&#8217;exister, ceux qui<em> \u00abm\u00e9ritent de vivre\u00bb <\/em>, comme disait P\u00e9tain. <\/p>\n<p><strong> ANTI-INTELLECTUALISME <\/strong><\/p>\n<p>A la lumi\u00e8re de cette injonction : \u00e9liminer les<em> \u00abpetits\u00bb <\/em> : qui apparente ce Conseil \u00e0 une sorte de Medef culturel, beaucoup de points ne feront plus myst\u00e8re. Absence de tout<em> \u00abcr\u00e9ateur\u00bb <\/em> en ce<em> \u00abconseil de cr\u00e9ation\u00bb <\/em>, mais abondance d&#8217;industrie et de directions d&#8217;\u00e9tablissements (1). Absence caricaturale de toute forme de concertation et affirmation, en toute impunit\u00e9, d&#8217;une autocratie pr\u00e9sidentielle qu&#8217;il faut souligner puisque l&#8217;on semble s&#8217;y habituer au point que personne, dans la presse qui en a rendu compte, ne marque le caract\u00e8re de putsch d&#8217;un tel geste : je me nomme moi-m\u00eame pr\u00e9sident d&#8217;un conseil que je cr\u00e9e moi-m\u00eame, et qui chapeautera le minist\u00e8re de la Culture lui-m\u00eame. <\/p>\n<p>Putsch dont la dimension de surprise est d&#8217;autant plus r\u00e9elle que la cr\u00e9ation de ce<em> \u00abConseil\u00bb <\/em> artistique intervient en pleine pr\u00e9sidence d&#8217;un homme qui a toujours revendiqu\u00e9 son m\u00e9pris pour la culture. Son entourage artistique affich\u00e9, Christian Clavier et Jean-Marie Bigard, par exemple, vaut programme et r\u00e9sume  l&#8217;\u00e9tendue et la direction des go\u00fbts du pr\u00e9sident. Il ne s&#8217;agit pas ici de dire que la com\u00e9die de masse et le one-man-show comique n&#8217;ont pas leur place \u00e0 la table des loisirs. Il s&#8217;agit de dire d&#8217;abord que pour pr\u00e9sider un conseil pour l&#8217;art, il serait bon d&#8217;en fr\u00e9quenter un peu plus les objets, et d&#8217;en d\u00e9duire ensuite la nettet\u00e9 du changement de personnel politique entre le XXe et le XXIe si\u00e8cle en France : les<em> \u00abhumanit\u00e9s\u00bb <\/em> et l&#8217;amour du savoir ne participent plus de la structuration de l&#8217;homme politique ; c&#8217;est l&#8217;entreprise et son injonction au fonctionnel qui pr\u00e9sident d\u00e9sormais \u00e0 la perception de l&#8217;id\u00e9al de l&#8217;homme public. Marin Karmitz a beau jeu de convoquer les exemples de De Gaulle et de Mitterrand pour justifier de l&#8217;implication directe du pr\u00e9sident dans la Culture, il en allait tout de m\u00eame d&#8217;un tout autre contenu et d&#8217;hommes \u00e0 peine plus<em> \u00abcultiv\u00e9s\u00bb <\/em>. Ou comment s&#8217;incarne, dans la culture politique contemporaine, l&#8217;anti-intellectualisme traditionnel de la droite extr\u00eame et du monde de l&#8217;argent.<\/p>\n<p>On citera, \u00e0 l&#8217;appui, la proverbiale<em> \u00abaffaire de la Princesse de Cl\u00e8ves\u00bb <\/em>, qui est devenue le signe m\u00eame de ce qu&#8217;il \u00e9tait bon de m\u00e9priser. En f\u00e9vrier 2006, \u00e0 Lyon, le futur candidat d\u00e9clarait ainsi \u00e0 des fonctionnaires :<em> \u00abL&#8217;autre jour, je m&#8217;amusais, on s&#8217;amuse comme on peut, \u00e0 regarder le programme du concours d&#8217;attach\u00e9 d&#8217;administration. Un sadique ou un imb\u00e9cile, choisissez, avait mis dans le programme d&#8217;interroger les concurrents sur La Princesse de Cl\u00e8ves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arriv\u00e9 de demander \u00e0 la guicheti\u00e8re ce qu&#8217;elle pensait de La Princesse de Cl\u00e8ves&#8230; Imaginez un peu le spectacle!\u00bb <\/em> Ind\u00e9pendamment du m\u00e9pris social auquel le premier de nos concitoyens a pris l&#8217;habitude de s&#8217;autoriser,  l&#8217;anecdote vaut \u00e0 un double niveau. Au-del\u00e0 de la question de la culture g\u00e9n\u00e9rale dans les concours de la fonction publique, c&#8217;est surtout pour ce qu&#8217;elle r\u00e9ouvre comme br\u00e8che \u00e0 la longue tradition d&#8217;ironie \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de la pens\u00e9e et du travail intellectuel, que porte \u00e0 la boutonni\u00e8re un large \u00e9ventail de la droite, de l&#8217;extr\u00eame droite d\u00e9magogique des ann\u00e9es 1880 \u00e0 la droite sarkozyste, pour qui Disneyland et le Fouquet&#8217;s semblent incarner l&#8217;alpha et l&#8217;om\u00e9ga du loisir de haut vol.<\/p>\n<p>Sinistre cadeau d&#8217;anniversaire, donc, pour les 50 ans du minist\u00e8re de la Culture, institu\u00e9 le 3 f\u00e9vrier 1959 par de Gaulle, que ce Conseil de cr\u00e9ation artistique, qui a des allures d&#8217;enterrement hypocrite. Il ne s&#8217;agit pas ici de nier les dysfonctionnements et la n\u00e9cessaire r\u00e9forme d&#8217;une institution de cette importance et de cette ambition :<em> \u00abrendre accessibles au plus grand nombre les \u0153uvres capitales de l&#8217;humanit\u00e9\u00bb <\/em> et<em> \u00abfavoriser la cr\u00e9ation des \u0153uvres de l&#8217;art et de l&#8217;esprit\u00bb <\/em>, selon les mots de son instigateur, le premier ministre Andr\u00e9 Malraux. <\/p>\n<p><strong> CULTURE ET D\u00c9MOCRATIE <\/strong><\/p>\n<p>Enterrement, dis-je. Marin Karmitz ne s&#8217;en cache pas : il expliquait qu&#8217;on ne peut pas supprimer le minist\u00e8re de la Culture car c&#8217;est un peu d\u00e9licat. Faute de l&#8217;abolir, on le court-circuite. Car quelles sont les attributions officielles de ce Conseil? R\u00e9ponse du portail du gouvernement :<em> \u00ab\u00e9clairer les choix des pouvoirs publics afin d&#8217;assurer la vitalit\u00e9 et le rayonnement de la cr\u00e9ation artistique fran\u00e7aise\u00bb <\/em> : attribution du minist\u00e8re :,<em> \u00abcontribuer \u00e0 la r\u00e9forme de la politique de l&#8217;Etat en ce domaine\u00bb <\/em> : attribution du minist\u00e8re s&#8217;il en est :,<em> \u00abdiversifier les sources de financement\u00bb <\/em>. Traduction : diffuser ce qui marche et liquider le reste, proc\u00e9der au retrait de l&#8217;Etat, en d\u00e9l\u00e9gant aux collectivit\u00e9s territoriales et en faisant appel au priv\u00e9.  Politique d&#8217;occultation du minist\u00e8re par ce Conseil, donc, comme plusieurs fois \u00e0 l&#8217;\u0153uvre, si l&#8217;on \u00e9coute Marianne :<em> \u00abLe haut commissaire \u00e0 la Jeunesse, Martin Hirsch, [&#8230;] occulte le minist\u00e8re de la Sant\u00e9 et des Sports et celui de l&#8217;Education nationale. Patrick Devedjian, ministre de la Relance \u00e9conomique [&#8230;] supplante  Christine Lagarde et Eric Woerth, qui sont cens\u00e9s s&#8217;occuper respectivement de l&#8217;Economie et du Budget\u00bb <\/em> (2). La m\u00e9thode du court-circuit et de l&#8217;invention institutionnelle comme outil de mise au pas et comme geste antid\u00e9mocratique. Le r\u00e9sultat du r\u00e9f\u00e9rendum sur l&#8217;Europe n&#8217;est pas satisfaisant pour les classes dirigeantes? On l&#8217;instaurera quand m\u00eame en passant outre la souverainet\u00e9 du peuple. Comment, en mati\u00e8re de politique nationale, passer par dessus la voix des \u00e9lecteurs? Evaluer l&#8217;action des ministres par des cabinets priv\u00e9s.  A la poubelle l&#8217;\u00e9valuation d\u00e9mocratique de l&#8217;action du gouvernement par les citoyens au moment des \u00e9lections. Comment mettre de l&#8217;ordre dans la culture, sans s&#8217;attirer les foudres d&#8217;intellectuels et d&#8217;artistes m\u00e9diatiques et sans s&#8217;encombrer de proc\u00e9dures de concertation avec les gens de terrain? Cr\u00e9er un Conseil de cr\u00e9ation artistique, sans l&#8217;accord du Parlement, pr\u00e9sid\u00e9 par le pr\u00e9sident lui-m\u00eame, expert en la mati\u00e8re comme on sait. <\/p>\n<p>Le sommet de l&#8217;Etat se laisse gagner par ce tour de passe-passe g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, qui consiste \u00e0 \u00e9viter de poser la question de la crise \u00e9conomique et financi\u00e8re en termes \u00e9conomiques et financiers, et \u00e0 en faire un probl\u00e8me culturel. Le capitalisme produit des catastrophes sociales, \u00e9cologiques, financi\u00e8res? La culture sera notre super-h\u00e9ros. Nicolas Sarkozy :<em> \u00abJe veux que \u00e7a bouge, je veux que \u00e7a change, je veux que la culture soit notre r\u00e9ponse \u00e0 la crise \u00e9conomique mondiale.\u00bb <\/em> Bigre. On comprendra qu&#8217;il ne s&#8217;agit pas l\u00e0 de miser sur l&#8217;\u00e9ducation et le savoir pour transformer la soci\u00e9t\u00e9, comme dans la tradition des Lumi\u00e8res, mais bien de faire des industries culturelles une arme renouvel\u00e9e pour le capitalisme contemporain : d&#8217;o\u00f9 la composition du Conseil. La culture, autre opium du peuple&#8230; Allons au MK2, \u00e7a nous \u00e9vitera de penser. <strong> D.S. <\/strong><\/p>\n<p>1. http:\/\/www.lematin.ch\/flash-info\/composition-nouveau-conseil-creation-artistique<\/p>\n<p>2. Luc Mandret, www.marianne2.fr, 27 janvier 2009<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> N\u00b060, mars 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le 30 janvier dernier le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique a cr\u00e9\u00e9 par d\u00e9cret le Conseil de cr\u00e9ation artistique, dont il s&#8217;est auto-institu\u00e9 pr\u00e9sident. Alors que 2009 est l&#8217;ann\u00e9e des 50 ans du minist\u00e8re de la Culture, ce nouvel outil appara\u00eet nettement comme un moyen d&#8217;en sonner le glas. 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