{"id":3945,"date":"2009-03-01T00:00:00","date_gmt":"2009-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/gus-van-sant-et-harvey-milk3945\/"},"modified":"2009-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-02-28T23:00:00","slug":"gus-van-sant-et-harvey-milk3945","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3945","title":{"rendered":"Gus Van Sant et Harvey Milk"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> A l&#8217;occasion de la sortie de son film sur le militant homosexuel Harvey Milk, le cin\u00e9aste prot\u00e9iforme Gus Van Sant vu par le critique Jean-Marc Lalanne. <\/p>\n<p>Mala Noche, le premier film de Gus Van Sant, plant\u00e9 dans les quartiers populaires de sa ville, Portland (Oregon), mettait en sc\u00e8ne une histoire d&#8217;amour errante, et non r\u00e9ciproque, entre un Am\u00e9ricain et deux Mexicains clandestins. L&#8217;obscurit\u00e9 du noir et blanc happait des parties enti\u00e8res de l&#8217;\u00e9cran. Plong\u00e9 dans un bain de couleurs tr\u00e8s 70&#8217;s, son dernier film, Harvey Milk, met l&#8217;homosexualit\u00e9 au grand jour. Premier homme politique ouvertement gay, Harvey Milk \u00e9tait l&#8217;\u00e9lu de l&#8217;arrondissement de Castro, le quartier homosexuel, \u00e0 la municipalit\u00e9 de San Francisco. Il fut assassin\u00e9 en 1978, avec le maire de la ville. Gus Van Sant retrace le combat du militant am\u00e9ricain, auquel Sean Penn pr\u00eate ses traits. La politique s&#8217;invente sous nos yeux: en train de se faire en paroles, en gestes, en id\u00e9es, en sentiments. Jean-Marc Lalanne \u00e9voque ici l&#8217;\u0153uvre tout en m\u00e9tamorphoses de Gus Van Sant, qui se r\u00e9invente encore une fois avec Harvey Milk. <\/p>\n<p><strong> Harvey Milk est un vieux projet de Gus Van Sant. Pourquoi le r\u00e9aliser maintenant? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Jean-Marc Lalanne. <\/strong> Il y a un usage strat\u00e9gique \u00e0 r\u00e9aliser le film aujourd&#8217;hui. Gus Van Sant en fait un outil pour intervenir sur des questions tr\u00e8s contemporaines, comme la proposition 8. La lutte contre cette proposition, qui veut rendre ill\u00e9gal le mariage homosexuel, a \u00e9t\u00e9 le combat personnel du cin\u00e9aste depuis un an et demi. Il a recrut\u00e9 de nombreuses personnes pour communiquer autour de cette question et pour emp\u00eacher (en vain) que la loi soit vot\u00e9e en Californie. Dans le film, Harvey Milk lutte contre la proposition 6 d\u00e9fendue par Anita Bryant, qui vise \u00e0 interdire les m\u00e9tiers de l&#8217;enseignement aux homosexuels, ce qui para\u00eet totalement barbare aujourd&#8217;hui. Gus Van Sant en fait un usage presque p\u00e9dagogique pour montrer que la proposition 8 est tout aussi aberrante. Il y a une volont\u00e9 tr\u00e8s nette d&#8217;intervention militante. Le citoyen Gus Van Sant con\u00e7oit son film comme une machine de guerre contre les r\u00e9publicains, contre l&#8217;administration Bush. La sortie a \u00e9t\u00e9 synchrone avec l&#8217;\u00e9lection d&#8217;Obama. On a vu Harvey Milk en projection de presse aux Etats-Unis une semaine avant l&#8217;\u00e9lection. On a trouv\u00e9 amusant de rapprocher Anita Bryant de Sarah Palin qui \u00e9tait alors tr\u00e8s pr\u00e9sente dans les m\u00e9dias. Il y a entre elles une correspondance de surface; deux ex-reines de beaut\u00e9, faciles \u00e0 caricaturer, risibles et ultra-r\u00e9acs.<\/p>\n<p><strong> Dans ce film qui pr\u00f4ne la transparence, la sortie du<em> \u00abplacard\u00bb <\/em>, le pouvoir politique appara\u00eet comme une affirmation de soi. En ce sens, la vie<em> \u00abpriv\u00e9e\u00bb <\/em> serait l&#8217;obstacle majeur \u00e0 la politique. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Jean-Marc Lalanne. <\/strong> Cette id\u00e9e est tr\u00e8s importante politiquement, et tr\u00e8s embl\u00e9matique de ce qu&#8217;a \u00e9t\u00e9 le mouvement homosexuel militant. Elle autorise des pratiques comme l&#8217;outing, selon laquelle, effectivement, l&#8217;homosexualit\u00e9 doit \u00eatre mise en avant \u00e0 des fins de lib\u00e9ration. C&#8217;est d&#8217;autant plus int\u00e9ressant que cela ne correspond pas du tout \u00e0 la pratique de Gus Van Sant, cin\u00e9aste du secret. Il y a presque autant de secrets qu&#8217;il y a de plans dans son \u0153uvre&#8230; Dans Parano\u00efd Park, le secret est m\u00eame scell\u00e9 : dans la lettre, qui sera br\u00fbl\u00e9e. Harvey Milk rec\u00e8le plein de myst\u00e8res. Le film a l&#8217;air d&#8217;un biopic hagiographique mais, par moments, c&#8217;est presque un portrait \u00e0 charge. S&#8217;il a des aspects de film militant gay, il montre aussi quelque chose de tr\u00e8s malheureux dans le rapport de Milk \u00e0 l&#8217;homosexualit\u00e9 : sa vie priv\u00e9e est un ratage total. Le film me semble travaill\u00e9, de mani\u00e8re tr\u00e8s profonde, peut-\u00eatre inconsciente, par une forme d&#8217;ambivalence, voire de m\u00e9chancet\u00e9 envers son personnage. Le film serait un autoportrait d\u00e9pr\u00e9ciatif de Gus Van Sant en Harvey Milk. Comme dans Pr\u00eate \u00e0 tout, le film recueille la confession de Milk avant sa mort; cette analogie avec la figure arriviste de Susanne Stone en dit long&#8230; Milk r\u00e9pand un germe mortif\u00e8re autour de lui: tous ceux qui l&#8217;entourent meurent y compris son assassin Dan White qui finira par se suicider. Il y a ce plan sublime de l&#8217;assassin presque nu \u00e9tendu sur son canap\u00e9 le matin du meurtre. L\u00e0, on est vraiment dans Elephant; le film montre le tueur comme un enfant, un innocent, plus \u00e9mouvant que le h\u00e9ros.<\/p>\n<p><strong> Gus Van Sant ne serait-il jamais l\u00e0 o\u00f9 on l&#8217;attend? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Jean-Marc Lalanne. <\/strong> Le film m&#8217;int\u00e9resse moins pour lui-m\u00eame que dans l&#8217;\u00e9volution de la filmographie du cin\u00e9aste, dans son projet global consistant \u00e0 ne jamais \u00eatre au m\u00eame endroit, \u00e0 se d\u00e9placer tout le temps dans le territoire du cin\u00e9ma. C&#8217;est pour cette raison qu&#8217;on a choisi de suivre le r\u00e9alisateur \u00e0 la trace, sur un mode chronologique. Gus Van Sant red\u00e9finit sans cesse ce que c&#8217;est qu&#8217;\u00eatre cin\u00e9aste. Un auteur, d&#8217;abord, \u00e0 l&#8217;\u00e8re de l&#8217;av\u00e8nement du cin\u00e9ma ind\u00e9pendant am\u00e9ricain : Mala Noche (1985), Drugstore Cowboy (1989), My Own Private Idaho (1991) et Even Cowgirls Get the Blues (1993). Un artisan d&#8217;Hollywood, ensuite, avec Pr\u00eate \u00e0 tout (1995), Will Hunting (1997), Psycho (1998) et A la recherche de Forrester (2000). Un artiste, enfin, dont les films \u00e9pur\u00e9s autour de la jeunesse et la mort : Gerry (2002), Elephant (2003), Last Days (2005) et Parano\u00efd Park (2007) : t\u00e9moignent d&#8217;une grande porosit\u00e9 entre les arts contemporains et le cin\u00e9ma: leur pl\u00e9nitude esth\u00e9tique fonctionne sur des boucles, presque comme des installations. L&#8217;\u00e9tape Harvey Milk est passionnante; on pouvait s&#8217;attendre \u00e0 ce que ce film, r\u00e9alis\u00e9 dans une forme tr\u00e8s prestige movies, film \u00e0 oscars, ram\u00e8ne Gus Van Sant \u00e0 sa p\u00e9riode hollywoodienne. Pas du tout. Ce qui caract\u00e9risait ces films hollywoodiens, c&#8217;\u00e9tait la modestie extr\u00eame de la place de l&#8217;auteur, son effacement; du coup, l&#8217;auteur revenait mais sur un mode fantomatique. Dans Harvey Milk, c&#8217;est l&#8217;inverse, il y a une parole d&#8217;auteur tr\u00e8s affirm\u00e9e, une parole politique tr\u00e8s frontale, autant dans son contenu que dans son adresse. Le film vise en priorit\u00e9 le public am\u00e9ricain.<\/p>\n<p><strong> Quel genre de cin\u00e9phile est Gus Van Sant? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Jean-Marc Lalanne. <\/strong> Il n&#8217;a pas du tout la cin\u00e9philie du Nouvel Hollywood. Il poss\u00e8de un sentiment tr\u00e8s faible de l&#8217;histoire du cin\u00e9ma, entendue comme grand r\u00e9cit, contrairement \u00e0 Scorsese ou De Palma qui, eux, ont une conscience aigu\u00eb de l&#8217;histoire des formes, pouvant m\u00eame devenir tragique: ils viennent \u00e0 un temps T, donc apr\u00e8s : avec la dimension de deuil, de m\u00e9lancolie que cela induit. Gus Van Sant, qui vient des arts plastiques, est postmoderne. Le cin\u00e9ma est un catalogue de formes dans lequel il peut piocher, mais il y a des pans entiers de la cin\u00e9philie classique qu&#8217;il ne conna\u00eet pas. Ses objets sont priv\u00e9s, il s&#8217;agit toujours de rencontres; il est l&#8217;un des rares cin\u00e9astes am\u00e9ricains \u00e0 adorer B\u00e9la Tarr et Chantal Akerman&#8230; Psycho, remake plan par plan de Psychose d&#8217;Hitchcock, est un film passionnant, qui a fonctionn\u00e9 pour moi comme une cl\u00e9 th\u00e9orique de l&#8217;\u0153uvre. Psycho pose notamment le rapport singulier que Gus Van Sant entretient \u00e0 Hitchcock. Ses plans finissent toujours par lui r\u00e9pondre. Il ne s&#8217;agit pas du tout d&#8217;un rapport amoureux, f\u00e9tichiste, \u00e0 la De Palma, mais d&#8217;une relation tr\u00e8s conflictuelle: Gus Van Sant veut d\u00e9prendre le cin\u00e9ma de l&#8217;autorit\u00e9 hitchcockienne, arracher le spectateur \u00e0 la soumission \u00e0 des r\u00e8gles (celles du spectacle), \u00e0 une m\u00e9canique (celle du d\u00e9sir), \u00e0 l&#8217;envie de voir. Il pr\u00e9f\u00e8re l&#8217;id\u00e9e d&#8217;\u00e9galitarisme.<\/p>\n<p><strong> Vous \u00e9voquez cette forme de<em> \u00abcopr\u00e9sence\u00bb <\/em> qui traverse ses films, le fait d&#8217;\u00eatre l\u00e0 et avec. Jean-Marc Lalanne. <\/strong> Tous ses films travaillent l\u00e0-dessus; \u00eatre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&#8217;autre suffit. C&#8217;est un cin\u00e9ma d&#8217;ailleurs tr\u00e8s peu sexuel. Dans Harvey Milk, la copr\u00e9sence est festive, joyeuse. A mon avis, cette \u00e9choppe de photographies qui devient un local o\u00f9 les gens peuvent passer nuit et jour, c&#8217;est une id\u00e9e du bonheur selon Gus Van Sant. A Portland, \u00e0 quelques rues de son appartement, le cin\u00e9aste a une sorte de petite<em> \u00abfactory\u00bb <\/em> peupl\u00e9e de gens tr\u00e8s jeunes, documentalistes, assistants, qui ressemblent \u00e9trangement \u00e0 ses acteurs. En voyant Harvey Milk, j&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 ce lieu-l\u00e0. <\/p>\n<p><strong> Propos recueillis par Juliette Cerf <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> N\u00b060, mars 2009.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> A l&#8217;occasion de la sortie de son film sur le militant homosexuel Harvey Milk, le cin\u00e9aste prot\u00e9iforme Gus Van Sant vu par le critique Jean-Marc Lalanne. <\/p>\n","protected":false},"author":572,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[299],"class_list":["post-3945","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3945","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/572"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3945"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3945\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3945"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3945"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3945"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}