{"id":3925,"date":"2009-02-01T00:00:00","date_gmt":"2009-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-poesie-comme-violence3925\/"},"modified":"2009-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-01-31T23:00:00","slug":"la-poesie-comme-violence3925","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3925","title":{"rendered":"La po\u00e9sie comme violence"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La Maison de la po\u00e9sie est soucieuse de mettre en valeur les po\u00e8tes vivants. S&#8217;y  jouent cette saison deux textes d&#8217;un jeune po\u00e8te, C\u00e9dric Demangeot: Philoct\u00e8te et ravachol. Nihilismes du d\u00e9sespoir et de la violence, entre les deux, l&#8217;hypoth\u00e8se communiste: des portes d&#8217;entr\u00e9e avec le metteur en sc\u00e8ne, Patrick Zuzalla. <\/p>\n<p><em> \u00abRavachol est le mot dont\/ po\u00e9sie n&#8217;a pas voulu.\u00bb <\/em>, \u00e9crit C\u00e9dric Demangeot dans la derni\u00e8re partie de son po\u00e8me<em> ravachol <\/em> (2006). La convocation de cette figure embl\u00e9matique de l&#8217;anarchisme fran\u00e7ais, guillotin\u00e9 en 1892, l&#8217;absence de majuscule au nom, le paradoxe du po\u00e8me \u00e9non\u00e7ant cette phrase: tout concourt \u00e0 donner \u00e0 ces deux vers une valeur de manifeste et de positionnement po\u00e9tique et politique. On y a lu le programme d&#8217;une d\u00e9marche: d&#8217;abord, le d\u00e9sir d&#8217;une po\u00e9sie comme scandale, au sens premier de ce qui fait obstacle, d&#8217;une forme de destitution, et la pratique permanente du rejet (proc\u00e9d\u00e9 de style qui consiste \u00e0 rejeter des \u00e9l\u00e9ments de la phrase au vers suivant) serait la forme concr\u00e8te de ce go\u00fbt de la casse ; lyrisme certes, disent ses lecteurs, mais un lyrisme qui se concasse ; ensuite, le d\u00e9sir du scandale comme politique, au sens o\u00f9 l&#8217;endroit d&#8217;o\u00f9 le politique se pense ne peut \u00eatre que celui des figures a-normales ou d\u00e9grad\u00e9es, Philoct\u00e8te abandonn\u00e9 sur l&#8217;\u00eele d\u00e9serte parce que sa jambe gangr\u00e8ne, Ravachol, prol\u00e9taire journalier, m\u00e9tonymie de la classe ouvri\u00e8re ; enfin, si<em> \u00abravachol\u00bb <\/em> est un nom propre, cela veut dire que c&#8217;est aussi une op\u00e9ration, un outil pour la pens\u00e9e, une chose \u00e0 saisir pour r\u00e9activer des forces de frappe. C&#8217;est en tout cas sur ce chemin de lecture que nous invite le travail de Patrick Zuzalla. Descente avec lui dans quelques arcanes de cette \u00e9criture et de ses choix.<\/p>\n<p><strong> Pourriez-vous nous pr\u00e9senter C\u00e9dric Demangeot et son travail? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Patrick Zuzalla. <\/strong> Je peux dire d&#8217;ores et d\u00e9j\u00e0 comment je l&#8217;ai rencontr\u00e9: C\u00e9dric Demangeot a commenc\u00e9 \u00e0 publier en 1997-1998, alors que je terminais des \u00e9tudes de lettres. Il \u00e9tait l&#8217;\u00e9criture la plus forte qui \u00e9mergeait. Tr\u00e8s influenc\u00e9e par Rimbaud, mais Mallarm\u00e9 y est pr\u00e9sent, pour moi, alors qu&#8217;on les oppose habituellement. Il  instaure un vrai dialogue entre les deux. Son \u00e9criture s&#8217;est modifi\u00e9e apr\u00e8s 2004, apr\u00e8s<em> \u00abl&#8217;affaire Brice Petit\u00bb <\/em>. Au cours d&#8217;une soir\u00e9e du printemps 2004, Brice Petit et C\u00e9dric Demangeot, po\u00e8tes et amis, sont t\u00e9moins d&#8217;une interpellation violente d&#8217;un SDF par la police, avec matraquage. Brice Petit s&#8217;est interpos\u00e9 et s&#8217;en est suivi une longue s\u00e9rie de mises en accusation, de proc\u00e8s et de condamnations des po\u00e8tes. Un collectif de po\u00e8tes s&#8217;est constitu\u00e9 pour leur venir en aide. Cette affaire a eu des r\u00e9percussions tr\u00e8s profondes dans la vie personnelle des deux po\u00e8tes. Dans sa dimension la moins terrible, elle a contribu\u00e9 \u00e0 accentuer la pr\u00e9occupation du r\u00e9el chez C\u00e9dric Demangeot. Elle a renforc\u00e9 une vraie rage po\u00e9tique, dont Ravachol et Philoct\u00e8te sont les traces fortes. Textes qui semblent alors appeler un lien au th\u00e9\u00e2tre et au corps. Parmi les influences majeures du po\u00e8te, il faut compter Rimbaud, donc, et les po\u00e8tes du Grand Jeu, notamment Gilbert-Lecomte, id\u00e9al po\u00e9tique sans doute de donation totale du po\u00e8te jusqu&#8217;\u00e0 la vie. C\u00e9dric Demangeot d\u00e9finit ainsi la po\u00e9sie lyrique, dans la monographie qu&#8217;il a consacr\u00e9e \u00e0 Roger Gilbert-Lecomte:<em> \u00abL&#8217;individu doit se perdre, se m\u00e9tamorphoser, comme le plus mesquin des substantifs lorsqu&#8217;on le fait aller au bout de sa m\u00e9taphore. Seulement, le mot d&#8217;ordre n&#8217;est pas de transformer le r\u00e9el, mais de se transformer, soi, par n\u00e9gation : de devenir, d\u00e9mantel\u00e9, tout le r\u00e9el que l&#8217;homme ignore dans ses limites et que le moi n&#8217;est pas.\u00bb <\/em> Sa question adress\u00e9e au po\u00e8me est celle-l\u00e0: dans quelle mesure la po\u00e9sie est-elle implosion ou explosion? Et qu&#8217;est-ce qu&#8217;une implosion d&#8217;un po\u00e8me aujourd&#8217;hui? La r\u00e9ponse que Ravachol donne est celle du perp\u00e9tuel ratage, d&#8217;acc\u00e8s \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 par bribes de r\u00e9el ou par \u00e0-coups ; Philoct\u00e8te pose aussi la question du ratage, mais avec un lien int\u00e9ressant avec la question de la transmission. Philoct\u00e8te, abandonn\u00e9 sur une \u00eele d\u00e9serte, continue n\u00e9anmoins le dialogue, avec des absents et des morts, avec les Grecs et les carcasses d&#8217;oiseaux, il entretient un rapport \u00e0 l&#8217;autre. Ces textes sont des portraits de po\u00e8tes en ab\u00eeme: Demangeot via Rimbaud, Rimbaud via Philoct\u00e8te et Ravachol.<\/p>\n<p><strong> Ce qui est frappant dans ces figures que vous avez associ\u00e9es dans le m\u00eame spectacle, Ravachol et Philoct\u00e8te, c&#8217;est leur forte signification de rebuts de la soci\u00e9t\u00e9, leur valeur de d\u00e9chet. La figure du corps-rebut est d&#8217;autant plus pr\u00e9sente que la fin du spectacle convoque discr\u00e8tement Pasolini, avec le monument qui lui est \u00e9rig\u00e9 sur la plage d&#8217;Ostie o\u00f9 il fut assassin\u00e9. <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.Z. <\/strong> J&#8217;avais m\u00eame pens\u00e9 \u00e0 l&#8217;image du corps mutil\u00e9 de Pasolini sous la b\u00e2che. En fait, c&#8217;est moins le rapport au d\u00e9chet que le rapport \u00e0 la chair qui m&#8217;importe et que je lis chez Pasolini. Cette pr\u00e9sence de la chair, importante chez C\u00e9dric Demangeot, me para\u00eet h\u00e9rit\u00e9e de la filiation avec Bernard No\u00ebl. La pens\u00e9e surgit du corps. Je suis marqu\u00e9 en cela par Vitez, tr\u00e8s pasolinien. C\u00e9dric Demangeot appartient donc \u00e0 cette famille des po\u00e8tes dont le corps est mis en danger dans le po\u00e8me, et qui convoque avec lui une somme d&#8217;images et de rapports: le pouvoir, la torture, l&#8217;assassinat. Avec Philoct\u00e8te, la figure du po\u00e8te proph\u00e8te n&#8217;est pas rattach\u00e9e \u00e0 une id\u00e9ologie mais tend \u00e0 assumer quelque chose de cette parole. Pasolini, dans son rapport non conformiste au communisme, est pour moi une figure ma\u00eetresse.<\/p>\n<p><strong> Le po\u00e8me Philoct\u00e8te met en sc\u00e8ne l&#8217;opposition de Philoct\u00e8te aux Grecs. Les vers<em> \u00abJe hais les Grecs\u00bb <\/em> ouvrent le po\u00e8me. Comment interpr\u00e9tez-vous cette haine, est-elle m\u00e9taphore de quelque chose? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.Z. <\/strong> La tension entre Philoct\u00e8te et les Grecs est centr\u00e9e sur le corps. Et pose, je pense, la question du nihilisme. Philoct\u00e8te est-il nihiliste? Aujourd&#8217;hui il y a deux grands nihilismes, l&#8217;organisation n\u00e9ocapitaliste, appuy\u00e9e sur l&#8217;illusion r\u00e9aliste que le monde est comme \u00e7a et qu&#8217;il ne peut \u00eatre autrement, avec les conservatismes qui accompagnent cette vision du monde, et il y a face \u00e0 \u00e7a le d\u00e9sespoir, notamment de la jeunesse, qui ne voit de solution que dans une violence sans id\u00e9al. Aporie de l&#8217;anarchie, pourrait-on dire avec Ravachol&#8230; Or, entre les deux, perdure l&#8217;hypoth\u00e8se communiste. Le nihilisme destructeur de Philoct\u00e8te dans ce po\u00e8me n&#8217;exclut pas, selon moi, cette hypoth\u00e8se. Il y a toujours la possibilit\u00e9 de r\u00e9int\u00e9grer la communaut\u00e9 grecque. Philoct\u00e8te est un po\u00e8me ouvert, plus que ne l&#8217;est ravachol, et il me semble significatif que ce soit la figure mythique qui soit plus optimiste que la figure historique. Il faut revenir aujourd&#8217;hui \u00e0 quelque chose du mythe, pas au sens nietzsch\u00e9en de l&#8217;ic\u00f4ne, mais au sens d&#8217;une r\u00e9activation de v\u00e9rit\u00e9s d&#8217;o\u00f9 puiser une \u00e9nergie de la r\u00e9sistance. L&#8217;attachement de Pasolini \u00e0 la tradition, que l&#8217;on a pu identifier \u00e0 une forme de m\u00e9lancolie, ou de r\u00e9action, n&#8217;\u00e9tait autre que cette pr\u00e9sence du mythe. Et dans ce que raconte le mythe de Philoct\u00e8te, sous la domination grecque, m&#8217;importait l&#8217;image finale de la<em> \u00abzone\u00bb <\/em> pasolinienne, la zone de trafic et d&#8217;\u00e9change o\u00f9 circulent l&#8217;ill\u00e9gal et le clandestin, c&#8217;est-\u00e0-dire aujourd&#8217;hui notamment de la pens\u00e9e. Ce qui se dit dans ces zones, c&#8217;est ce que raconte Philoct\u00e8te: que l&#8217;\u00eele d\u00e9serte en r\u00e9alit\u00e9 ne l&#8217;est pas.<\/p>\n<p><strong> Vous faites de Ravachol et Philoct\u00e8te des hommes de r\u00e9sistance, mais ne sont-ils pas aussi et \u00e0 part \u00e9gale des figures du ratage? Elles sont associ\u00e9es \u00e0 l&#8217;exclusion, mais aussi \u00e0 l&#8217;\u00e9chec. La biographie de Ravachol, que d\u00e9taille la premi\u00e8re partie du po\u00e8me, est une succession de fiascos. P.Z.** Oui, le ratage est une m\u00e9taphore, celle de la langue. On est toujours face \u00e0 des<em> \u00abavortons\u00bb <\/em>, pour citer un titre du po\u00e8me,<em> \u00abun avorton &#038; deux rat\u00e9s\u00bb <\/em>. Dans la langue, il faut \u00e0 chaque fois repartir, et cette expression de C.D.,<em> \u00abinvaginer ravachol\u00bb <\/em>, est l&#8217;image de cet incessant ressac vers la langue maternelle. Avec Philoct\u00e8te, le ratage est la cassure, entretenue comme la plaie, d&#8217;o\u00f9 \u00e9mergent des v\u00e9rit\u00e9s surgies en contrebande de la domination grecque, donc aussi de la langue dominante et de ses codes.  <\/strong>D.S.<\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b059, f\u00e9vrier 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La Maison de la po\u00e9sie est soucieuse de mettre en valeur les po\u00e8tes vivants. S&#8217;y  jouent cette saison deux textes d&#8217;un jeune po\u00e8te, C\u00e9dric Demangeot: Philoct\u00e8te et ravachol. 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