{"id":3923,"date":"2009-02-01T00:00:00","date_gmt":"2009-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/danses-noires-l-art-d-affranchir3923\/"},"modified":"2009-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2009-01-31T23:00:00","slug":"danses-noires-l-art-d-affranchir3923","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3923","title":{"rendered":"Danses noires. L&#8217;art d&#8217;affranchir le pas (1)"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> De la lutte pour les droits civiques au Black Power, en passant par la lib\u00e9ration f\u00e9ministe et homosexuelle, les<em> \u00abdanses noires\u00bb <\/em> mettent en sc\u00e8ne la question raciale dans la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, mais aussi fran\u00e7aise. Une exposition, enrichie de spectacles et de projections, permet de d\u00e9couvrir cette histoire m\u00e9connue qui r\u00e9sonne singuli\u00e8rement aujourd&#8217;hui. <\/p>\n<p>C&#8217;est l&#8217;histoire en noir et blanc d&#8217;une confrontation entre deux soci\u00e9t\u00e9s. Presque une \u00e9pop\u00e9e \u00e9crite dans le mouvement des corps : ceux des Afro-Am\u00e9ricains qui, jusqu&#8217;au XIXe si\u00e8cle, n&#8217;avaient pas le droit de monter sur sc\u00e8ne. L&#8217;exposition, install\u00e9e \u00e0 Pantin dans le magnifique hall du Centre national de la danse (CND), retrace plus d&#8217;un si\u00e8cle de<em> \u00abdanses noires\u00bb <\/em> aux Etats-Unis. Entre les panneaux explicatifs agr\u00e9ment\u00e9s de photographies, viennent se glisser des vid\u00e9os qui donnent vie \u00e0 une large palette de formes : danse moderne et contemporaine, agit-prop, claquettes, hip-hop&#8230; D\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment ancr\u00e9es dans un contexte sociopolitique, ces chor\u00e9graphies prennent ainsi tout leur sens.<em> \u00abNous ne regardons pas les \u0153uvres de fa\u00e7on isol\u00e9e mais dans des ensembles, afin de mettre en lumi\u00e8re les interactions entre l&#8217;activit\u00e9 artistique et le contexte\u00bb <\/em>, commente Claire Rousier, commissaire g\u00e9n\u00e9ral de l&#8217;exposition et directrice du CND. D&#8217;une certaine mani\u00e8re,<em> \u00abDanses noires\/ blanche Am\u00e9rique\u00bb <\/em> s&#8217;inscrit dans le prolongement de<em> \u00abDance is a weapon\u00bb <\/em> (La danse est une arme), la th\u00e9matique tr\u00e8s politique d\u00e9velopp\u00e9e l&#8217;an pass\u00e9 (1) :<em> \u00abC&#8217;est en travaillant sur \u00abDance is a weapon\u00bb que j&#8217;ai rep\u00e9r\u00e9 l&#8217;impact des questions de s\u00e9gr\u00e9gation sur la production artistique aux Etats-Unis, dans les ann\u00e9es 1930 notamment. J&#8217;y ai d\u00e9cel\u00e9 les questions que cela posait en termes de production et de r\u00e9ception critique des \u0153uvres\u00bb <\/em>, poursuit-elle. Du coup, elle a d\u00e9cid\u00e9 de<em> \u00abtirer le fil et de regarder sur une p\u00e9riode plus longue comment les chor\u00e9graphes afro-am\u00e9ricains ont relay\u00e9 des questions identitaires\u00bb <\/em>. <\/p>\n<p><strong> QUESTION IDENTITAIRE <\/strong><\/p>\n<p>Entre retour aux sources et mise en cause des \u00e9tiquettes, entre affirmation identitaire et refus des discours simplistes, les questions raciales et artistiques s&#8217;entrem\u00ealent. Jusqu&#8217;\u00e0 se complexifier dans les ann\u00e9es 1980-1990, lorsque d&#8217;autres identit\u00e9s : sexuelle, de classe, g\u00e9n\u00e9rationnelle&#8230; : viennent s&#8217;ajouter et enrichir le d\u00e9bat. C&#8217;est ainsi que pour la f\u00e9ministe Jawole Willa Jo Zollar et le militant gay Marlon T. Tiggs, qui font ainsi partie d&#8217;une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de chor\u00e9graphes noirs, la couleur de la peau n&#8217;est plus une d\u00e9finition suffisante. Ces danses font \u00e9cho \u00e0 une pens\u00e9e critique qui \u00e9merge \u00e0 cette \u00e9poque aux Etats-Unis, et en particulier \u00e0 Judith Butler, qui explore l&#8217;irr\u00e9ductible complexit\u00e9 de la personne. Dans Gender Trouble, ouvrage phare publi\u00e9 en 1990, la th\u00e9oricienne queer va jusqu&#8217;\u00e0 mettre en cause les cat\u00e9gories d&#8217;identit\u00e9 strictes :<em> \u00abIl existe des dynamiques h\u00e9t\u00e9rosexuelles dans les relations gays et des d\u00e9sirs homosexuels dans les relations straight\u00bb <\/em>, explique-t-elle dans un entretien donn\u00e9 \u00e0 la revue Mouvements (2).<\/p>\n<p><em> \u00abLes danses noires \u00e9voluent dans le temps, mais la question identitaire est toujours pos\u00e9e. M\u00eame lorsque des artistes d&#8217;aujourd&#8217;hui la r\u00e9futent, c&#8217;est encore une fa\u00e7on de la poser : elle est tellement pr\u00e9gnante qu&#8217;ils sont oblig\u00e9s de s&#8217;y opposer\u00bb <\/em>, analyse Claire Rousier. Cette affirmation de soi prend des formes diverses. L&#8217;ironie est en vogue au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle dans les com\u00e9dies musicales qui popularisent le cake-walk, n\u00e9e au si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dant parmi les esclaves des plantations du Sud : cette danse parodie les bals mondains des esclavagistes blancs. L&#8217;interdiction faite aux danseurs afro-am\u00e9ricains de se produire en public est lev\u00e9e depuis trop peu de temps pour avoir disparu des esprits, d&#8217;autant qu&#8217;ils continuent de subir de plein fouet les effets de la s\u00e9gr\u00e9gation. Par ailleurs, tandis que les Blancs se grimaient en Noirs lors de minstrel shows, des  acteurs noirs se mettent \u00e0 imiter les Blancs imitant les Noirs.<em> \u00abM\u00eame quand nous ne travaillions pas, nous fr\u00e9quentions les salles de spectacle, raconte George Walker, qui a marqu\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre musical avec Bert Williams. A cette \u00e9poque, les comiques grim\u00e9s de noir \u00e9taient l\u00e9gion et tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9s. Ils se pr\u00e9sentaient sous l&#8217;appellation de coons. (&#8230;) Il n&#8217;y avait rien de naturel dans les gestes de ces Blancs et, donc, c&#8217;\u00e9tait beaucoup moins int\u00e9ressant que si des artistes noirs avaient dans\u00e9 et chant\u00e9 \u00e0 leur fa\u00e7on leurs propres chansons.\u00bb <\/em> Et parfois, la com\u00e9die sert de tremplin vers d&#8217;autres formes d&#8217;expression artistique. C&#8217;est apr\u00e8s un passage par le music-hall dans un duo comique, puis dans les spectacles pour soldats am\u00e9ricains en Europe pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, que Bill Robinson, par exemple, se sp\u00e9cialise dans les claquettes dont il devient l&#8217;un de meilleurs danseurs de son \u00e9poque. <\/p>\n<p>A partir de 1930, les danses afro-am\u00e9ricaines commencent \u00e0 prendre une dimension plus politique. C&#8217;est dans un contexte marqu\u00e9 par le ch\u00f4mage, la mis\u00e8re et le racisme que certains chor\u00e9graphes et danseurs optent pour le militantisme. Ils inventent des formes nouvelles, pr\u00eatant main-forte \u00e0 la lutte pour les droits civiques qui germe sur une terre travers\u00e9e du Nord au Sud par les effets d\u00e9vastateurs de la r\u00e9cession. Alors que le Parti communiste am\u00e9ricain r\u00e9colte de nombreuses adh\u00e9sions dans la population noire et que la mixit\u00e9 se d\u00e9veloppe dans les syndicats ouvriers, en 1933, un forum se tient \u00e0 Harlem. Intitul\u00e9<em> \u00abQuels th\u00e8mes pour la Negro Dance \u00bb <\/em>, il se fait le d\u00e9fenseur d&#8217;un art combatif :<em> \u00abNotre danse doit exprimer les efforts du nouveau Noir. Elle doit traduire notre combat pour l&#8217;\u00e9galit\u00e9 sociale, \u00e9conomique et politique\u00bb <\/em>, peut-on lire dans le Daily Worker. L&#8217;agit-prop est au c\u0153ur d&#8217;une pi\u00e8ce pr\u00e9sent\u00e9e par Edith Segal, Black and White. Rythm\u00e9e par des gestes illustrant le monde du travail, elle exprime la naissance d&#8217;une conscience de classe. Dans le m\u00eame temps, s&#8217;engage non sans mal une qu\u00eate identitaire :<em> \u00abL&#8217;authenticit\u00e9 de la d\u00e9marche de ces danseurs \u00e9tait toujours contest\u00e9e. Soit on consid\u00e9rait qu&#8217;ils \u00e9taient trop eurocentristes, et on leur reprochait alors d&#8217;imiter les Blancs et de ne pas \u00eatre assez eux-m\u00eames, soit on pointait des tentatives trop afrocentristes, et on leur reprochait alors d&#8217;\u00eatre des danseurs \u00abnaturels\u00bb\u00bb <\/em>, explique Claire Rousier. Des chor\u00e9graphes comme Katerine Dunham et Pearl Primus allient \u00e0 l&#8217;exploration des racines africaines une forme de contestation sociale qui vise en particulier les lynchages et la s\u00e9gr\u00e9gation dans les h\u00f4tels et les th\u00e9\u00e2tres. La seconde dira par exemple :<em> \u00abJe sais qu&#8217;on ne peut pas r\u00e9soudre le probl\u00e8me racial en dansant, mais chacun d&#8217;entre nous doit essayer \u00e0 sa fa\u00e7on de contribuer \u00e0 la compr\u00e9hension inter-raciale. C&#8217;est seulement lorsque nous y serons parvenus que l&#8217;Am\u00e9rique jouira d&#8217;une d\u00e9mocratie v\u00e9ritable pour le bien de tous.\u00bb <\/em> Ces deux chor\u00e9graphes primordiales rencontrent un grand succ\u00e8s et inspirent de jeunes artistes comme Alvin Ailey, dont la pi\u00e8ce intitul\u00e9e<em> R\u00e9v\u00e9lations <\/em> a fait le tour du monde. Ou encore Donald McKayle et Tally Beatly qui reprennent le flambeau de l&#8217;\u00e9mancipation, dans l&#8217;apr\u00e8s-guerre, dans des \u00e9vocations du Sud raciste. <\/p>\n<p><strong> CROISEMENTS <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est l&#8217;ensemble de ces d\u00e9marches artistiques et des d\u00e9bats th\u00e9oriques qui les accompagnent que relate l&#8217;exposition du Centre de la danse. Mais aussi ce qui a imm\u00e9diatement suivi l&#8217;\u00e8re des pionniers : la radicalisation de la Black Dance des ann\u00e9es 1970, autour d&#8217;un Black Power s\u00e9paratiste et militariste, s&#8217;inscrit dans un climat de r\u00e9volte.  Malgr\u00e9 le vote du Civil Rights Act en 1964 et 1965, le pays est secou\u00e9 par des \u00e9meutes, ainsi que par l&#8217;assassinat de Malcolm X, puis de Martin Luther King. Eleo Pomare, l&#8217;une des figures les plus engag\u00e9es de ce mouvement, se veut en rupture avec<em> \u00able romantisme du travail d&#8217;Ailey\u00bb <\/em> :<em> \u00abJe ne cr\u00e9e pas des \u0153uvres pour amuser les Blancs, et je ne veux pas non plus leur montrer \u00e0 quel point le \u00abpeuple noir\u00bb est charmant, fort et pittoresque, comme ils l&#8217;imaginent&#8230;\u00bb <\/em>, affirme-t-il. Puis il y aura les ann\u00e9es 1980, marqu\u00e9es par l&#8217;arriv\u00e9e de la breakdance et par l&#8217;introduction de nouvelles interrogations qui traversent les \u0153uvres contemporaines, comme celle de Bill T. Jones, au croisement de questions sur la sexualit\u00e9, le sida, la violence&#8230;<em> \u00abAujourd&#8217;hui, les artistes noirs revendiquent, sous le terme \u00abnoir\u00bb, une multiplicit\u00e9 de sous-identit\u00e9s, assure ainsi Claire Rousier. Ils veulent donc faire valoir une identit\u00e9 complexe et mobile.\u00bb <\/em> Ces danses n&#8217;ont assur\u00e9ment pas fini de troubler l&#8217;ordre du monde et des id\u00e9es&#8230; <strong> M.R. <\/strong><\/p>\n<p>[[1. Voir<em> Regards <\/em> n\u00b0 49,  mars 2008, http:\/\/lot49.fr<br \/>\n]][[2. Pens\u00e9es critiques, dix itin\u00e9raires de la revue Mouvements, 1998-2008, \u00e9d. la D\u00e9couverte, 2009.<br \/>\n]]Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b060, mars 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> De la lutte pour les droits civiques au Black Power, en passant par la lib\u00e9ration f\u00e9ministe et homosexuelle, les<em> \u00abdanses noires\u00bb <\/em> mettent en sc\u00e8ne la question raciale dans la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, mais aussi fran\u00e7aise. 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