{"id":3903,"date":"2005-02-01T00:00:00","date_gmt":"2005-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/annie-ernaux-saisir-ce-qui-passe-a3903\/"},"modified":"2005-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-01-31T23:00:00","slug":"annie-ernaux-saisir-ce-qui-passe-a3903","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3903","title":{"rendered":"Annie Ernaux : \u00ab Saisir ce qui passe \u00e0 travers moi \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> L&#8217;autofiction n&#8217;est qu&#8217;un instrument passager pour partager le r\u00e9el d&#8217;une exp\u00e9rience, ce qu&#8217;elle dit sur le monde et ce qu&#8217;elle apporte aux gens. <\/p>\n<p><strong> Pourquoi vous \u00eatre si souvent mise en sc\u00e8ne dans vos romans ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Annie Ernaux. <\/strong> J&#8217;ai commenc\u00e9 par les<em> Armoires vides <\/em>, en 1974, qui relevait de l&#8217;autobiographie: le personnage ne portait pas mon nom, il s&#8217;appelait Denise Lesur et non Annie Ernaux, mais ce qui lui arrivait \u00e9tait totalement inspir\u00e9 de mon exp\u00e9rience propre. Je n&#8217;ai pas entam\u00e9 ce texte simplement pour parler de moi, pour me \u00abfictionner\u00bb. Mon but \u00e9tait de rendre sensible la d\u00e9chirure sociale \u00e0 travers l&#8217;\u00e9cole. C&#8217;est pareil dans la Femme gel\u00e9e. M\u00eame si, cette fois, le personnage n&#8217;est pas diff\u00e9rent de l&#8217;auteur, c&#8217;est l&#8217;itin\u00e9raire d&#8217;une femme qui m&#8217;int\u00e9resse. Quand le livre est sorti, en 1981, il portait encore le nom de roman malgr\u00e9 une esp\u00e8ce d&#8217;incertitude : on ne sait pas si le Je est ou non Annie Ernaux. Au cours des interviews, le masque est tomb\u00e9. Il \u00e9tait d&#8217;ailleurs bien l\u00e9ger. Les lecteurs n&#8217;\u00e9taient pas dupes. Bien s\u00fbr, ce n&#8217;est pas l&#8217;exacte v\u00e9rit\u00e9, beaucoup de noms ayant \u00e9t\u00e9 chang\u00e9s. Mais tout y est : les deux enfants, le poste de professeur, etc. Au fond, le plus important fut les nombreux d\u00e9bats que ce texte a suscit\u00e9s. D&#8217;autres femmes se sont mises \u00e0 livrer une exp\u00e9rience de la maternit\u00e9 diff\u00e9rente de la mienne.<\/p>\n<p><strong> Le Je de l&#8217;auteur permet-il de soulever des r\u00e9actions plus vives? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.E. <\/strong> Bien s\u00fbr. Si la Place a connu un formidable parcours de lecture, c&#8217;est parce que tout le monde savait bien que c&#8217;\u00e9tait vrai. Parce que j&#8217;ai recherch\u00e9, \u00e0 travers ce texte, l&#8217;histoire de mon p\u00e8re ouvrier. J&#8217;ai pratiqu\u00e9 une sorte d&#8217;exploration. Tous mes livres sont des explorations :de l&#8217;itin\u00e9raire d&#8217;une femme avec la<em> Femme gel\u00e9e <\/em>, de la passion avec<em> Passion simple <\/em> et de la jalousie qui m&#8217;a travers\u00e9e \u00e0 un moment et que j&#8217;ai scrupuleusement relat\u00e9e avec l<em> Occupation <\/em>. Ecrire n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 autre chose pour moi que de saisir ce qui passe \u00e0 travers moi. Marivaux disait:<em> \u00abJe saisis les pens\u00e9es qui me viennent.\u00bb <\/em> Moi, je saisis aussi l&#8217;exp\u00e9rience et je la transcris de cette fa\u00e7on-l\u00e0 parce que c&#8217;est mon v\u00e9cu. Avec toute la compassion du monde, toute l&#8217;empathie possible, si \u00e7a ne vous traverse pas, si \u00e7a ne vous est pas arriv\u00e9, c&#8217;est tr\u00e8s diff\u00e9rent. Avant d&#8217;\u00e9crire, vous \u00eates enferm\u00e9 dans votre \u00eatre. Mais attention, ce que je ressens personnellement, je veux l&#8217;\u00e9crire impersonnellement. En elle-m\u00eame, la psychologie ne m&#8217;int\u00e9resse pas. M\u00eame mes r\u00e9cits les plus intimes ne sont pas seulement intimes. L<em> Occupation <\/em>, par exemple, prend en compte des aspects sociaux comme la communaut\u00e9 de vie, l&#8217;entit\u00e9 du couple. Dans la<em> Femme gel\u00e9e <\/em>, je montre \u00e0 quel point la libert\u00e9 est moins handicap\u00e9e pour un homme que pour une femme. C&#8217;est la soci\u00e9t\u00e9 qui veut \u00e7a. Les p\u00e8res qui prennent les cong\u00e9s paternit\u00e9 sont rares.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;exploration de votre histoire familiale, dans vos livres, vous permet-elle d&#8217;expliquer votre rapport \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.E. <\/strong> Je ne m&#8217;habituerai jamais \u00e0 une vision masculine du monde. Les femmes de ma famille \u00e9taient des femmes fortes qui travaillaient, des ouvri\u00e8res, et elles ont model\u00e9 mon exp\u00e9rience du monde. Il est toujours tr\u00e8s important pour moi de m&#8217;exprimer sans me soucier de ce que peut \u00eatre ou ne pas \u00eatre la parole d&#8217;une femme.<\/p>\n<p><strong> Vous reconnaissez-vous dans la vague actuelle d&#8217;autofictions ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.E. <\/strong> Beaucoup de livres d&#8217;autofiction ne m&#8217;int\u00e9ressent pas. Ils ressemblent \u00e0 une variante d&#8217;un tr\u00e8s vieux genre qui est le roman psychologique. Le plus dramatique, c&#8217;est qu&#8217;on a souvent l&#8217;impression d&#8217;avoir lu \u00e7a cent fois. Sauf avec Christine Angot. La vague actuelle est une mode qui n&#8217;aura qu&#8217;un temps. Le terme lui-m\u00eame, cr\u00e9\u00e9 par Serge Doubrovsky, est surtout valable pour lui. D&#8217;ailleurs, cet \u00e9crivain continue dans cette veine avec beaucoup de pers\u00e9v\u00e9rance]]: d&#8217;une certaine fa\u00e7on, tous ses livres sont semblables. Dans les ann\u00e9es 80, le mot autobiographie \u00e9tait devenu infamant, il valait donc mieux parler d&#8217;autofiction. Cela faisait plus chic. Le d\u00e9bat autour de l&#8217;autofiction ne me passionne pas. Je ne comprends pas cette esp\u00e8ce de fureur actuelle. La litt\u00e9rature est int\u00e9ressante dans ce qu&#8217;elle dit sur le monde et sur les \u00eatres et dans ce qu&#8217;elle apporte aux gens dans leur vie. Peu importe la forme. Quand je suis face \u00e0 une situation que je ne comprends pas, je cherche l&#8217;instrument pour la d\u00e9crire. Dans les ann\u00e9es 70, j&#8217;ai fait le saut dans l&#8217;autobiographie. Puis, avec<em> la Place <\/em>, j&#8217;ai chang\u00e9 d&#8217;instrument]]: j&#8217;ai opt\u00e9 pour un regard ethnologique. Je ne parlais pas vraiment de moi mais de mon p\u00e8re, de l&#8217;\u00e9cole, de la rupture sociale. Le livre que je publie en f\u00e9vrier]](1) avec une autre voix, celle de l&#8217;homme avec qui je vis, met en regard des photos que nous avons prises et des textes pour dire l&#8217;\u00e9preuve du cancer. Il y m\u00eale la vie et l&#8217;\u00e9rotisme. Il fallait une forme nouvelle pour dire une exp\u00e9rience nouvelle.<\/p>\n<p><strong> Pourquoi l&#8217;introspection psychologique, que Serge Doubrovsky revendique, vous int\u00e9resse-t-elle si peu? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.E. <\/strong> Etant donn\u00e9 mon \u00e2ge, je suis tr\u00e8s marqu\u00e9e par le marxisme et l&#8217;existentialisme. L&#8217;\u00eatre est le dehors. Il n&#8217;y a pas de conscience de soi, il y a une conscience de soi dans le monde. Pour moi, ce n&#8217;est pas de l&#8217;ordre de la th\u00e9orie mais de l&#8217;exp\u00e9rimentation. Dans<em> Journal du dehors <\/em> et<em> la Vie ext\u00e9rieure <\/em>, je ne suis pas pr\u00e9sente. Le monde ext\u00e9rieur surgit \u00e0 travers un regard. C&#8217;est ce qui m&#8217;int\u00e9resse le plus. Partir de soi pour que \u00e7a aille ailleurs. <\/p>\n<p><strong> Propos recueillis par Marion Rousset. <\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> L&#8217;autofiction n&#8217;est qu&#8217;un instrument passager pour partager le r\u00e9el d&#8217;une exp\u00e9rience, ce qu&#8217;elle dit sur le monde et ce qu&#8217;elle apporte aux gens. <\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-3903","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3903","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3903"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3903\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3903"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3903"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3903"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}