{"id":3877,"date":"2007-04-01T00:00:00","date_gmt":"2007-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/chiffrer-ou-ne-pas-chiffrer3877\/"},"modified":"2007-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-03-31T22:00:00","slug":"chiffrer-ou-ne-pas-chiffrer3877","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=3877","title":{"rendered":"Chiffrer, ou ne pas chiffrer"},"content":{"rendered":"<p>Deux \u00e9conomistes r\u00e9put\u00e9s de l&#8217;Observatoire fran\u00e7ais des conjonctures \u00e9conomiques (OFCE), Jean-Paul Fitoussi et Xavier Timbeau, viennent de publier un \u00ab Manifeste contre une d\u00e9ontologie en rase campagne \u00bb (1) o\u00f9 ils expliquent pourquoi ils ne chiffreront pas les programmes pr\u00e9sidentiels. Dix jours plus t\u00f4t, Henri Sterdyniak, \u00e9galement \u00e9conomiste \u00e0 l&#8217;OFCE, expliquait dans Lib\u00e9ration que \u00ab le programme \u00e9conomique de Sarkozy est un fourre-tout \u00bb. Les d\u00e9penses suppl\u00e9mentaires repr\u00e9senteraient 37 milliards d&#8217;euros pour un peu plus de 6 milliards d&#8217;euros d&#8217;\u00e9conomies. Comme Sarkozy s&#8217;engage en plus \u00e0 baisser les pr\u00e9l\u00e8vements obligatoires d&#8217;environ 24 milliards, son programme augmenterait le d\u00e9ficit public \u00ab de 55 milliards d&#8217;euros, soit 3 % du PIB \u00bb ! Tout cela ressemble furieusement \u00e0 un chiffrage, et c&#8217;est a priori la fonction d&#8217;un organisme universitaire comme l&#8217;OFCE que d&#8217;\u00e9clairer ainsi le d\u00e9bat public.<\/p>\n<p>Le refus de Fitoussi et Timbeau repose sur une distinction entre chiffrage et \u00e9valuation. Les chiffrages adoptent en effet une optique comptable qui ne tient pas compte des effets induits des d\u00e9penses publiques. Si l&#8217;Etat investit dans la recherche, c&#8217;est \u00e9videmment un co\u00fbt budg\u00e9taire. Mais si cette recherche permet de mieux r\u00e9pondre aux besoins sociaux ou d&#8217;am\u00e9liorer la comp\u00e9titivit\u00e9, alors il faut mettre dans la balance ces effets positifs. Cela rel\u00e8ve d&#8217;une \u00e9valuation, men\u00e9e \u00e0 l&#8217;aide d&#8217;un mod\u00e8le d\u00e9crivant aussi bien que possible les diff\u00e9rents encha\u00eenements macro\u00e9conomiques. Mais cela n&#8217;enl\u00e8ve rien \u00e0 la d\u00e9monstration de Sterdyniak qui met le doigt sur un point faible du programme lib\u00e9ral qu&#8217;un point de vue comptable suffit \u00e0 souligner : on ne peut pas augmenter les d\u00e9penses et r\u00e9duire les recettes sans creuser le d\u00e9ficit. Ou alors, il faut montrer que les baisses d&#8217;imp\u00f4ts vont doper la croissance et engendrer de nouvelles recettes. Les mod\u00e8les, calibr\u00e9s sur l&#8217;exp\u00e9rience pass\u00e9e, permettraient alors une \u00e9valuation relativement pr\u00e9cise montrant en l&#8217;occurrence que les baisses d&#8217;imp\u00f4ts pour les riches stimulent l&#8217;\u00e9pargne plut\u00f4t que la consommation et relancent moins l&#8217;activit\u00e9 qu&#8217;une bonne vieille hausse de salaires.<\/p>\n<p>Dans L\u017dExpansion du 1er mars dernier, deux autres \u00e9conomistes, Philippe Trainar et Francis Kramarz, qualifient de \u00ab programme de destruction massive d&#8217;emplois \u00bb les propositions d&#8217;Olivier Besancenot, et Gilbert Cette (pr\u00e9sent\u00e9 comme un proche de Strauss-Kahn) lui reproche son \u00ab ignorance crasse des m\u00e9canismes \u00e9conomiques \u00bb. Mais cette morgue repose plus sur des positions de pouvoir que sur un savoir constitu\u00e9. Le point commun des \u00e9conomistes lib\u00e9raux est en effet de g\u00e9n\u00e9raliser ind\u00fbment des analyses partielles \u00e0 l&#8217;ensemble de l&#8217;\u00e9conomie. Exemple : une entreprise dont le co\u00fbt salarial baisse par rapport \u00e0 celui de ses concurrents gagne des parts de march\u00e9 et embauche. Sur la base de ce fait, nos experts vont proclamer partout que la science \u00e9conomique \u00e9tablit qu&#8217;une baisse des salaires est le meilleur moyen de faire reculer le ch\u00f4mage. Ils vont m\u00eame faire des r\u00e8gles de trois pour dire de combien. Seulement voil\u00e0 : si on baisse tous les salaires, le march\u00e9 r\u00e9tr\u00e9cit et l&#8217;emploi diminue.<\/p>\n<p>En 1935, Pierre Laval avait baiss\u00e9 de 10 % le salaire des fonctionnaires et aggrav\u00e9 les effets de la Grande Crise. Un peu plus t\u00f4t, dans un article non sign\u00e9 de la Revue d&#8217;\u00e9conomie politique de 1931, Jacques Rueff d\u00e9non\u00e7ait l&#8217;assurance ch\u00f4mage comme la \u00ab cause du ch\u00f4mage permanent \u00bb. Les th\u00e9ories \u00ab modernes \u00bb d\u00e9fendues par les \u00e9conomistes lib\u00e9raux ne font que reproduire la m\u00eame \u00ab ignorance crasse \u00bb que celle de leurs ma\u00eetres \u00e0 penser d&#8217;avant Keynes, et il faudra du temps pour effacer les ravages de ce retour aux ann\u00e9es 1930.<\/p>\n<p>Reste que le chiffrage est une exigence l\u00e9gitime qui pr\u00e9serve de la d\u00e9magogie populiste. Et cette exigence vaut aussi pour les programmes alternatifs : les citoyens ont apr\u00e8s tout le droit de savoir comment serait financ\u00e9e une augmentation des minima sociaux. Il faut bien s\u00fbr distinguer deux choses : la viabilit\u00e9 \u00e9conomique d&#8217;une autre r\u00e9partition des revenus, et les conditions de sa mise en \u0153uvre : sa faisabilit\u00e9 politique. Mais l&#8217;\u00e9valuation \u00e9conomique est possible : on peut faire des \u00ab variantes \u00bb o\u00f9, par exemple, l&#8217;augmentation des salaires est compens\u00e9e par la baisse des dividendes. La preuve : l&#8217;OFCE s&#8217;y \u00e9tait risqu\u00e9e il y a cinq ans et avait montr\u00e9 qu&#8217;un tel transfert \u00e9tait neutre du point de vue de la croissance (2).   M.H.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deux \u00e9conomistes r\u00e9put\u00e9s de l&#8217;Observatoire fran\u00e7ais des conjonctures \u00e9conomiques (OFCE), Jean-Paul Fitoussi et Xavier Timbeau, viennent de publier un \u00ab Manifeste contre une d\u00e9ontologie en rase campagne \u00bb (1) o\u00f9 ils expliquent pourquoi ils ne chiffreront pas les programmes pr\u00e9sidentiels. 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